VIII. La période des Sociétés de crédit
La date de 1900 marque l'apogée du développement des sociétés de crédit, que la crise viticole, qui sévit en 1900 et 1901, vient encore accroître en augmentant les difficultés contre lesquelles se débattent les comptoirs.
La Banque de l'Algérie vient d'obtenir le renouvellement de son privilège. Elle a liquidé son passé. Elle a amorti la plus grande partie de ses créances contentieuses par des imputations sur ses réserves. Elle a cédé, moyennant 8 millions, tout son domaine à la « Société domaniale algérienne », fondée par les actionnaires de la Banque pour faire disparaître ce domaine que les pouvoirs publics ne veulent plus voir figurer dans les écritures. Ses engagements avec les Comptoirs d'escompte sont en grande partie liquidés; elle a créé, partout où ses opérations avec eux demandent de la surveillance, des « bureaux auxiliaires » chargés de veiller sur place au recouvrement de ses créances. Depuis 1893, ces bureaux ont été ouverts à Sétif, Tizi-Ouzou, Blida,Moslaganem, Bougie (1893), Orléansville, Guelma (1900), Souk-Abras en 1901, Mascara en 1902. Cette situation prospère va en s'alTermissant ; les dividendes se relèvent; l'Assemblée générale des actionnaires décide en 1904 la création de deux sièges à Nemours et Lella-Marnia ', secondant ainsi la politique d'extension vers le Maroc, et au cours de cette même année 1904, les opérations de la banque sont étendues en Tunisie; trois sièges se fondent : à Tunis, Sousse et Sfax.
Le montant des billets en circulation, qui s'élève à 101 millions au 31 octobre 1901, passe à IIS millions au 31 octobre 190i.
Le mouvement annuel des escomptes, qui est de 158 millions en 1900-1901, passe à i()8 millions on 1901-1902, 5()0 millions en 1902-1903 el 713 niillk.ns en 1903-1901. Ce cbiirre indique une progression énorme sur les résultats antérieurs, le cliillVt^ dos escomptes annuels ayant varit' de i ;i 7){)0 millions depuis ISSO jusqu'à 1899. Celte pros|)ériti'' de la Itampie d'Algi'rie entraîne
' Ces sièges ne foiiclionnenl pas ciicoro îi l'IuMire actuello.
28 LE DÉVELOPPEMENT ET l'aCTION DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT
d'ailleurs deux diminutions de i/2 p. 100 de son taux d'escompte : l'une en 1900, l'autre dans le courant de 190i. Nous reviendrons plus loin sur ce point.
La Compagnie Algérienne a subi une progression analogue dans le courant de l'année 1900; son capital a été porté de 15 à 25 millions. Son développement s'est fait graduellement entre 1880 et 1900, mais il s'accentue depuis celte dernière date : Elle ouvre les bureaux de Souk-Ahras en 1900, Mascara et Médéaen 1901, Philippeville en 1903. Elle est également installée à Coléa, Saint-Denis du Sig, Saïda, Bordj-bou-Arréridj. Elle a une succursale à Marseille, destinée à servir de trait d'union entre les sièges africains et la métropole; elle s'est installée en Tunisie à Tunis, Bizerte et Sfax; elle ouvre, à Tanger, un comptoir dont les opérations commencent dans les derniers mois de 1904. Au 1" janvier 1905, le nombre total de ses sièges français, tunisiens, algériens et marocain, s'élève à vingt-cinq. Le montant de ses dépôts met douze ans (1878-1890) à passer de 10 à 20 millions; sept ans (1890-1897) à passer de 20 à
30 millions; quatre ans (1897-1901) à passer de 30 à 40 millions; il passe en 1901 à 53 millions.
Le Crédit Foncier et Agricole d'Algérie suit une marche analogue, mais plus rapide encore. Fondé en 1881, il reste d'abord cantonné dans les opérations hypothécaires. 11 n'a encore, en 1899, que les succursales de Paris, Marseille, Alger, Constantine, Bône, Philippeville, Oran et Tunis. En 1899 et 1900, commence pour lui l'extension avec la création d'agences à Batna, Bougie, Djidjelli, Sélif, Boufarik, Orléansville, Aïn-Témouchent. Deux agences s'ouvrent également à Bizerte et à Sousse. Après un temps d'arrêt, les créations reprennent en 1903 à Affreville, Cherchell, Rouïba, Médéa, Bouïra, Guelma, Tiaret; en 1904, à Bordj-bou-Arréridj, Souk- Ahras et Sainl-Cloud. Un comptoir s'ouvre également à Tanger, dans les derniers mois de 1904, Le nombre des sièges, tant en France qu'en Algérie, Tunisie et Maroc, s'élève à 28 (sans compter 5 agences de quartier ouvertes dans Paris). Le chiffre des dépôts met trois ans (1881-1884) à passer de 3 à 10 millions; deux ans (1884-1886) pour passer de 10 à 20 millions; quatorze ans (1886- 1900) pour atteindre 30 millions ; deux ans (1900-1902) pour atteindre 37 raillions; pour la seule année 1903, l'augmentation des dépôts est de 10 millions et leur montant passe à 47 millions au
31 décembre 1903.
e:< algérfk 29
C'est un fait très remarquable que cette augmentation des dépùts dans les Banques algériennes, que le tableau suivant rend plus
sensible ^ :
Etablissements 1895 1900 1903
Compagnie Algérienne. . . 27.000.000 34.000.000 50.000.000
Crédit Foncier 24.000.000 30.000.000 47.0<X).0Û(J
Total 51.000.000 64.0(X).000 97.00(3.000
Ainsi, de 1895 à 1903, le chilTre des dépôts ellectués dans les principaux établissements algériens a sensiblement doublé. La cause de cette augmentation est triple : elle provient d'abord de la disparition des comptoirs; en second lieu de la mobilisation d'une masse de capitaux inutilisés qui ont été déposés dans les agences si nombreuses que créaient les sociétés; elle provient enfin d'un accroissement de richesse qui s'est produit en Algérie à la suite de la récolle exceptionnelle de 1903 qui, venant après deux mauvaises années, a produit dans le pays une prospérité exceptionnelle, malheureusement compromise dès maintenant par les résultats très mauvais de la récolle de 1904, qui a manqué pour les céréales et le bétail, tandis que l'abondance de la récolte vinicole faisait tomber les prix jusqu'à 3 fr. l'hectolitre en fin d'année 190 i, alors qu'on avait atteint jusqu'à 30 fr. en 1903.
Quoi qu'il en soit, le fait patent et incontestable, c'est l'accroissement en extension et en puissance des trois grands établissements de crédit algériens. L'année 1903 a vu s'en créer un nouveau, le Crédit Agricole et Commercial Algérien, société en commandite par actions, constituée au capital de 2 millions, bientôt porté à 20 millions, dont un quart seulement versé. Fondé à .VIger, le nouvel établissement s'est installé presque immédiateiiionl à (Jran, Bougie, Blida et Boufarik. Le but qu'il se propose serait de ilonner aux alTaires purement algériennes un appui plus eflicace que celui que leur ont prêté jusqu'ici les établissements financier.'^.
Devant ce développement des établissements île crédit, le rôle des quelques comptoirs qui subsistent est beaucoup amoindri ; presque tous sont devenus les correspondants d'un établissement
' Ces cliiiïres .«ont pris an 31 ilécenihre île eiiaqne année. Les résullals de Tannée 1904 n'étaient pas encore connus quand l'article a été écrit.
30 LE DÉVELOPPEMENT ET l'aCTION DES SOCIÉTÉS DE CHÉDIT
financier plus impoiiant. Quelles sont mainlcnanl les relations entre ces diflerenls organismes ? La Banque de l'Algérie reste la Banque d'Etat qui pourvoit au réescompte des deux autres sociétés. Ellemême, tout en restant très large dans l'appréciation de ses opérations, semble avoir rompu avec la tradition des « immoljilisalions». Mais elle ne reste pas souveraine maîtresse du taux d'escompte. Les conditions sont modifiées par l'entrée en scène d'un établissement métropolitain, le Crédit Lyonnais. Installé à Alger el Oran depuis 1878, il s'étend entre 1896 et 1900 par la création des sièges de Conslantine, Philippeville, Bône et Sidi-bel-Abbès. Ses opérations, sur lesquelles nous reviendrons plus loin, sont bien entendu purement commerciales; elles se bornent à l'escompte de papier à 90 jours non renouvable, et à des crédits en compte courant de très courte durée, des « facilités de caisse ». Or, le taux très bas servi par le Crédit Lyonnais à ses dépôts métropolitains lui permettait d'abaisser notablement ce taux de l'escompte qui se faisait couramment à 4 p. cent en 1900. On voit d'ailleurs le Crédit Lyonnais s'établir uniquement dans les ports ou dans les villes pourvues d'un commerce un peu important; il en est à la pbase commerciale qu'ont franchie les banques algériennes, mais il n'ira pas plus loin. La concurrence ne tarde donc pas à s'engager entre la Banque de l'Algérie et le Crédit Lyonnais pour l'escompte du papiercommercial : d'où un abaissement du taux qui tend à descendre pour les premières maisons jusqu'à celui de la Banque de France, c'est-à-dire 3 7o-
Mais la concurrence entre le Crédit Lyonnais et la Banque de l'Algérie a nécessairement pour effet d'attirer aux guichets de ces établissements la plus grande partie du papier purement commercial : les négociants ont tout intérêt à profiter des conditions avantageuses qui leur sont offertes; mais ils savent trouvera la Compagnie Algérienne et au Crédit Foncier des facilités qu'ils n'auront pas ailleurs. Ils réservent donc une partie de leurs affaires à ces deux banques; mais celles-ci ne peuvent lutter que par les facilités offertes à la clientèle. Elles voient leurs escomptes commerciaux diminuer, d'où la nécessité de rechercher ailleurs des opéralions de crédit : crédits de campagne, crédits en compte-courant, escompte de warrants agricoles. Et ces opérations nouvelles, elles en trouveront dans l'intérieur, dans les localités encore peu importantes, où les crédits se font à des taux de 5 et 6 p. 100. Néan-
moins, malgré raccroissement tles opérations, les bénéfices diminuent. La succursale de Bons du Crédit Foncier d'Algérie réalise en 1897 un bénéfice brut de 56.698 fr. pour 12 millions et demi d'escompte; elle ne réalise en 1902 qu'un bénéfice de 60.931 fr. pour 18 millions et demi d'escompte. Un accroissement d'opérations de 6 millions n'a guère produit qu'une augmentation de bénéficesde6.000fr. Les établissements financiers de l'Algérie; sont donc poussés par les circonstances à cette extension que nous avons constatée et que montre la carte n" 3.