LES COMPTOIRS D ESCOMPTE
La création des Comptoirs iVescompte
L'histoire de la Banque d'Algérie serait incomplète si elle n'était suivie de celle des Comptoirs d'escompte, qui ont été ses auxiliaires dans l'œuvre qu'elle s'était proposée.
On a vu, en 1881, l'invitation qu'avait reçue la Banque de faciliter le crédit aux colons Le moyen (jui lui |)anit le [)lus efficace fut la ci'éation de caisses de crédit mutuel, qui, placées près des emprunteurs, pourraient n'opérer qu'à bon escient, et dont le capital lui fournirait une garantie supplémentaire.
Ce fut, paraît-il, le Comptoir de Saint-Denis-du-Sig qui servit de modèle aux nouveaux établissements.
Ce Comptoir, fondé en 1871, n'avait cessé de fonctionner régulièrement et de rendre des services dans la région où il exerçait ses opérations. La Banque, s'inspirant de cette expérience, chargea un certain nombre de ses fonctionnaires d'exposer aux colons les avantages de semblables institutions. Les envoyés de la Banque, arrivés dans le centre choisi, s'y mettaient en relations avec les
propriétaires de la région et leur exposaient les avantages du crédit imitiiel lis gi'onpaient ainsi un noyau de gens qui conseiitaienl à se faire les promoteurs de l'affaire, s'inscrivaient sur la liste de souscripteurs, et arrivaient à réunir le capital nécessaire à la constitution d'un comptoir.
Une brochure de polémique, parue en 1901, et portant le titre de Mémoire en défense pour le Comptoir d'Escompte de Guelma contre la Banque de l'Algérie, expose d'une façon intéi'essante la manière dont fut créé le Comptoir d'escompte en question, sous la surveillance, en quelque sorte, de la Banque de l'Algérie.
Une Ibis les souscripteurs trouvés, il fallail un dii'ecteur. La Banque en avait sous la main, dans sou personnel, une réserve toute prête, où elle puisa largement pour satisfaire aux tiemandes qui lui furent faites.
Peut-être même n'attendit-elle pas toujours les demandes et sut-elle souvent proposer à temps le directeur de son choix.
Les Comptoirs d'escompte se multiplièrent rapidement. Us répondaient d'ailleurs à un réel besoin, et on trouve un exposé intéressant de leur action dans une brochure publiée [)ar un colon algérien (l). Les prix des denrées agricoles, entre 187:2 et 1889, étaient beaucoup plus élevés i[U() ceux (pii résultent des cours actuels; les affaires étaient donc assez actives et assez luei'atives « mais l'argent mampiait dans l'inltM-ieui' ; il était à un (( prix trop élevé chez les petits baïupiiers locaux, chez (( ceux ipii avai(Mit bni'eau spécial connu. 11 fallail n'être
1. L(t crisr fif/rirolr. If orilil aiiricalr. Vrojt'l (roriiiv>i.<(itiou ri tlf fonrtiomwnn-iil (la crédit (Uiiirolr, |t;ir (1. I'imkIii'I, roloii al^'i-rion, Ali;or. Tlioraas, 1894.
« pas le premier venu pour être admis ehez eux à l'hon- « neiir de leur consigner d'avance 10 à li2 0/0 d'escompte « (I IV. par mois et, pour 100 fr.), sans compter les irais « de l'enonvellemenl ». Mais, M. PoucheL ne s'indigne pas, d'ailleurs, de ce (aux. « Loin de moi la pensée d'entacher « la mémoire de ces bancpiiers locaux. Ceux (pie j'ai coni nus, et avec lesquels j'entretenais et entreliens encore « de bonnes relations, étaient des gens parfaitenient liono- « râbles. Ils vendaient après tout !eui' marchandise, leur « argent, rare dans le pays, au cours de ré[)oque h. El M. Pouchet ajoute qu'il ne laut [)as confondre ces ()etits banquiers avec les usui-iers, qui se livraient « avec des « Européens de bonne foi, mais quelque peu besogneux, « ou avec des indigènes vaniteux et inconscients de la « gravité de leurs engagements à toutes les fantaisies « d'un agio exagéré ».
La Banque de l'Algérie ne pouvait en effet produire d'abaissement de taux que dans les villes où elle était installée ; l'intérêt restait aussi élevé dans les villages de l'intérieur et le crédit n'était accordé qu'à un nombre restreint d'individus. Dans ces conditions, la création de Comptoirs, dans des centres jusque-là peu pourvus d'argent, avait évidemment pour effet d'accroître l'importance des opérations de crédit. Les taux d'ailleurs, ne furent pas beaucoup plus bas que ceux qui avait été pratiqués jusque-là : « L'avantage tie ces banques, dit « M. Pouchet, ne résidait pas tant dans la mise en « vigueur d'un taux inférieurà celui [)ratiqué jusqu'alors « dans ces localités, que dans la plus grande extension (y donnée au crédit local, par l'admission à l'escompte des « petites personnalités dont les habitudes connues d'ordre « et de travail fortifiaient la solvabilité modeste, et pou-
a vaient les faire recommandera la bienveillante atten- « tion des membres du Conseil de surveillance ».
Comme on l'a (l'\jà remar(|iié à propos de l'usure, le taux ne semble avoir aux yeux de l'emprunteur qu'une impoitance secondaire ; le point important c'était d'avoir de l'argent, aussi les Comptoirs purent-ils au début faire des opérations avantageuses.
D'ailleui's les actions de ces petites Sociétés furent considérées comme d'excellents [placements, et les souscripteurs furent assez facilement trouvés. « J'ai connu, « dit M. Pouchel, des employés d'or'dres divers cjui fai- « saient les démarches les plus actives pour se procurer a des actions de certains Comptoirs pour faire fi'uctitiei' « leurs économies. L'événement a justitié leurs prévi- « sioiis pendant les pi'emi<^res années jusqu'à tlonner « 10 ou li2 0/0, tnais ensuite hïs dividendes diminuèient « et devini'ent parfois tiuls ». Los actions étaient en général de 500 francs, m;iis pas toujours: c'est ainsi que les actions du Comptoir de la l'égion Sétifienne étaient de 400 francs, et que celles des Comptoirs de Sidi-bel- Abbès et de la Caisse agricole et coinmerciale de Mascara étaient de l.OOO fiancs.
Le développement des opéi-ations agricoles et vilicoles, (jui commençait en effet à ré[)oque on se produisaient les créations de Comptoirs, semblait piomellre à ces établissement un avenir prospère.
Ces Comptoirs se créèrent sous la forme de sociétés anonymes, l'égies par un Conseil iradininisliMlion. \ la tète de cbacuii d'eux lui phu-e un iliierleur, en général proposé ou approuvé pai' la Hauijue tie l'Algérie. Les statuts de louscis Comptoirs sont à peu pivs idenliipies; les sociétés étaient toutes créées pour une tlurée de dix
ans en ^^ODÔi'al, (iiielqiiefois vinj;t ans. L'article des slaluis i|iji en indiquait l'objet était toujours à peu de choses près le suivant :
« Les opérations de la société consisteront dans Tes- « compte et le réescompte, les prêts sur billets, les « prêts et ouvertures de crédit sur garanties spéciales, « tels que nantissements, hypottièques ; le recouvrement a de tous effets de commerce et général(Mneut touti^s opé- « rations (jui peuvent se rattacher diieclemenl ou indice rectement à l'objet de la société ou en être la consét quence. Les billets à souscrire au [)rotît du Comptoir « d'escompte ne [)ourront dépasser cent jours de date, « mais pourront être renouvelables dans les limites (( fixées par le Conseil d'administration ; les valeurs qui a seront présentées à l'escompte ne devront non plus « excéder cent jours. Le Comptoir pourra recevoir des « fonds en dépôt ».
On voit que les attributions des Comptoirs n'étaient pas strictement limitées et que les établissements conservaient une grande liberté d'action. Leur rôle n'était pas exclusivement agricole, et c'étaient en réalité de véritables petites banques.
Le tableau ci-près permettra de se rendre compte de la rapidité du mouvement de création des Comptoirs qui peut en effet s'établir de la façon suivante :
La majeiiro partie des comptoirs a doue été créée entre 1881 et 1884. On voit par le tableau inséré page 122 l'importance très variable dn capital des divers établissements. Toutefois il y a lieu de tenir compte que ce tableau est établi pour 1899, et que par conséquent le cliiifre du capital indiqué n'est pas toujours le ca[)ital initial. C'est ainsi que le Comptoir d'escompte de ïlemcen, fondé en 1881 au capital de 250.000 fr., a vu porter ce capital à 1.000.000 fr. en 1883. Néanmoins, ce tableau peut donner, dans l'ensemble, une idée du mouvement de la création des Comptoirs. On remarquera (\uk côté des Comptoirs d'escompte de Mascara et de Guelma figurent deux autres sociétés, les Caisses agricoles de Mascara et de Guelma. Elles sont dues à l'initiative de groupes opposés à ceux qui dirigeaient les Comptoirs de ces deux localités.
Le fonctionnement et le développement des Comptoirs de 188 i à 1899.
On a vu, par les chiftres qui pi'écédent, (pie le mouvement deci'éation des Comptoirs avait été contemporain du renouvellement du privilège de la Baïupie. La premieie mention de ces établissements dans les dociimeiits olliciels date de 1886 (1), et donne queUpies indications sur leur mode de fonctionnement L'action îles grands établissements de crédit, dit l'exposé, serait nécessairement limitée aux pi'incipales villes ou places de commerce
I. Eu.]), sit. gi'H. de l'Abj,, par Louis Tinuaii, i886 (p. 284).
Coinptoii'N «rcfi^coinple «l'Al^c^'ric en IMfH).
DliSIGNATION
des établissements
Département d'Alger
Arba
Boufarik .
Boiiira
Gheliff (Orlùansville)
Affreville
Goléa
Douera
Marengo
Médéa
Rouiba
Tizi-Ouzou
Département d'Oran
Ain Témouchent.
Arzew
Bel Abbés
Mascara
C'f^ Ai« Mascara. .
Relizane
St-Cloud
St-Denis du Sig .
Tlemcen
création
Départ, de Constantine
Aïn-Beïda ,
Guelma
Qso A.gie Guelma
Miia ,
Philippeville . . .
Souk-Ahras ....
Sétif
Batna
d'actionnaires
l"janv.l8S1 mars 1878
l"janv.l889 27 février 1881 17 février 1881
29 juin 1884 1" juin 1891
13 octob. 1879 26 mars 1881 16 mai 1891
30 avril 1881
21 avril 1881 27 août 1882 11 octob. 188Î Ibjanv. 1881
7 mai 1886 17 juin 1880
l"janv. 1881 20 avril 1871 24 août 1881
15 juin 1887
4 juin 1882
5 nov. 1885 1" juin 188*
15 avril 1884 18 sept. 1882 28 juillet 1897 7 janv. 1892
Renseignements non produits
néant
néant
« s'ils n'étaient secondés par des institutions plus modes- « tes, fonctionnant dans les centres agricoles on d'inipor- « tance secondaire ». Ces institutions, sont, au début. « le a plus souvenl, des baïKjues de prêts mutuels, mais elles « ne tardent pas à accroître leur clientèle, avec un capital « restreint, souscrit par les habitants eux-mêmes de la (( région ». Le taux d'escompte pratiqué était en général de 2 0/0 seulement supérieur à celui de la Banque de l'Algérie, a Les comptoirs d'escompte, tels (pTils fonc- « tionnent dans la piiipai't des centres agricoles de l'Algé- « rie, repi-ésenlenl, pour hon nombre d'hommes compé- « tents, la première et meilleure salisfaclion donnée aux « besoins de l'agriculture en matière de ci'édit ».
On a vu que ces établissements ne présentaient pas un caractère exclusivement agricole. Leurs opérations consistaient donc, non seulement en ci'édits aux cultivateurs, sous la forme de crédits de campagne, déjcà adoptée \)[\v la Banque de l'Algérie, mais aussi en ouvertures de crédits ou de fiches d'escompte de pa[)ier commercial à des commerçants.
Suivant la région dans laquelle ils étaient établis, les Comptoirs se développaient dailleurs d'une façon différente. C'est ainsi que celui de Tizi-Ouzou pai- extMuple, absolument indépeiidanl de la Ikuupie de l'Algérie, élail une véritable baïKjue particulière, (pii, placée ilans une région où le taux (h; l'inléi-èt avait toujours ;''té éli-vé. en ()rolitait pour l'ai rcî ties opéi'ations 1res iVucImMiscs i I . La plupart des Comptoirs cependant fonctiounaieut avec laide de la Compagnie algérienne on du C-i'édil loncier et agi'icole d'Algérie, sinon avec celle de la Bantjue.