TROISIÈME PARTIE
Le fonctioniaeinent dw crédit
Circonstances économiques générales augmentant la diversité et l'intensité des besoins de crédit
On a examiné dans la première partie de ce travail les circonstances qui provoquaient les besoins de crédit ; on a passé en revue dans la seconde partie les divers établissements qui avaient distribué ce crédit. Il convient maintenant de tirer les conclusions de cette étude et de rechercher quel doit être le fonctionnement de ces institutions dont on a considéré révolution.
Mais avant d'arriver à ce point, n'y a-t-il pas des phénomènes économiques d'un ordre général dont l'inlluence doive être considérée en [)r(Mnière lii;ne?
Un premier tait, déjà mis en himière, domine riiisloire économique de l'Algérie, c'est la prépomlétance absolue de ragricullure sur les aulirs indiislries. « C'est ihi sol, disait Burdeau (huis son rapport sur \v bud^'ct de 189:2, que l'Algérie tire toute sa richesse ». L'Algéiie est un pays agricole, qui vit de ses produits, et en exporte le
surplus. Seulonicnt cllo no [ji-odiiil pas tout co (|ui lui est nécessaii'o ; ello doit imporlcr du dehors, et notamment de France, dans des propoitions telles que ses impoi'talions dé[)assenL ses exportations (ît qu'elle doit à la France plus que la France ne lui doit.
Le second point à noter, c'est que les récoltes sont inégales, et d'une iné<^alilé très gi-ande. C'est un t'ait sur lequel insistait Hurdeau dans le ra[)port déjà cité, il ne parlait d'ailleurs que des récoltes de cértjales et montrait par les tableaux suivants les variatiotjs excessives qui se produisaient d'une année à l'autre.
RÉCOLTE EN CÉllEALES DE TliOIS PÉRIODES QUINQUENNALES
{Chiffres en iniUiovs de quintaux) l'e période. :2e période. S^période.
Moyenne
quinquennale. 10.730 15.170 16.893
Les oscillations pendant la première péi'iode sont énormes. Elles vont en s'atténuant à mesure que le temps s'écoule et la moyenne se relève peu à peu. Ce sont d'ailleurs les récoltes effectuées parles indigènes qui présentent les variations les plusfortes. A mesure que lescullui-es européennes s'étendent, l'aniplitude des oscillations diminue. Encore, dans les chiffres cités n'est-il question que des céréales, mais la production viticole a présenté également des variations qui se sont traduites par des différences considérables dans les cours : c'est ainsi ([ue le
prix moyen de lo à 20 fr. par hectol. de vin, est tombé à l\ ïi\ et jusqn^i 2 fr. 50 en 1900 et 1901.
Ces oscillations sont dues à des causesdiverses. Il faut en mettre de suite à part un certain nombre d'un caractère accidentel. Telles sont les invasions de sauterelles, les orages de grêle, les maladies [)arasitaires ou cryptogamiques des végétaux. On sait que ces divers fléaux n'ont pas é|)ai-gné l'Algérie.
Mais en dehors de ces circonstances spéciales, il en est une, sur laquelle on a déjà insisté, qui domine la production agricole de FAigérie et vient lui iinprimer son allure irrégulière, c'est le climat. On s'est attaché à montrer, dans la première partie de cette étude l'importance considérable de Teau dans l'agriculture algérienne : si la pluie ne vient pas, la récolle est perdue. Or, elle ne vient pas toujours, et il suffit de cette circonstance pour déterminer dans la production annuelle de l'Algérie un déficit considérable, aggravé par ce fait que non seulement l'Algérie ne pourra peut-être pas suffire à ses besoins intérieurs, mais encore qu'elle ne pourra pas payer cequ'elle doit aux pays d'où elle importe les objets manufacturés qui lui manquent.
Voici donc un pays dont la population prestpu' (Milièi-e vit de la récolte, et dans lequel cette recolle, à iiilervalles plus ou moins longs, s'abaisse brus(|M('iiitMil audessous de la moyenne. De plus, cell(> |)t)pnlalioii (>st pauvre, si pauvre, (pie d'un bout à l'aulre du pavs, les cultivateurs, européens ou indigènes, onl du einpi-uiiltM" pour faire au sol les avances nécessaires à vriio n'-colle. Le produit allendu n'arrivanl pas. il en l'ésiilh» une (ii[)le coLiséquence : impossibilité de rembourser lt> pièleur ; impossibilité de se nourrir, impossibilité de préfiaier la
récolte prochaine si l'on tic pcMit obtenir nn nouveau prêt. Tel est le résultat scliéinatiqne d'une mauvaise récolte en Al{^érie. Tout le inonde souIVrira : les colons qui auront une récolte insuffisante, les con)nierçanls auxquels on s'adressera moins, les établissements de crédit (jui ne se ion t pas remboursés à échéance, qui devront consentir des piorogationsou même de nouvelles avances, el qui, s'ils sont acculés à des exécutions, les réaliseront dans des conditionsabsoinmentdéfavorables.
Il est inutile d'insister davantage sur le caractère d'acuité que prennent en Algérie les crises agi'icoles : les développements qui précédent et les exemples cités permettent de se rendre compte du désarroi dans lequel se trouve l'Algérie quand la récolte manque, ou quand, au contraife, une récolle exceptionnellement abondante ne permet l'écoulement des produits que dans des conditions insuffisamment rémunératrices.
Chaque période de crise se traduit par un besoin d'argent plus intense encore chez le colon. En temps ordinaire, ce dernier a toujours besoin d'argent; en temps de crise, il lui vu faudrait davantage encore, tant pour parer aux besoins de moment, que pour préparer cette récolte future sur laquelle il compte pour réparer le désastre de la précédente. Il réclame donc du crédit. Impuissant à analyser la situation dans laquelle il se trouve, el à dégager les causes dont elle procède, il ne sent quune chose, c'est que du crédit le sauverait, et il le réclame avec àprelé, accusant les institutions existantes, critiquant les solutions adoptées, réclamant la création de cette fameuse Banque centrale dont l'intervention viendrait, lui semble-t-il, le tirer d'embarras.
L'exposé du problème suffit pour concevoir que la
solution n'en est pas aussi simple. Si les crises sont aussi fréquentes et aussi profondes, c'est qu'elles tiennent à autre chose (|u'au mauvais fonctionnement des institutions existantes, (pii, on le sait, sont nombreuses, souvent généreuses, et [)arfois même l'ont été trop. On vie[)t de résumer les cii'coiistauces écouomicpies qui douiiueiit la question. ComnuMit, en en IcuaiiL compte, pourrait-on assurer un uieilleui' foncliounemeut du ciédit :'
Mesures d'économie générait' île luiliire à régulariser la production algérienne et à faciliter le fonctionnement normal du crédit.
Tout d'aboi'd, il résulte des observations (pii (X'écèdent que ce(|uid()une auxcrises leur importance particulière, c'est la ])rédomiuance de la pi-odiicliou ai^ricole : tout reposant sur la récolte, tout le monde souffre (juaud elle ne donue pas les l'ésultals attendus.
Il serait donc possible d'atténuer beaucoup les crises, si o[i arrivait à développer, parallèlement à l'agriculture, les autres sources de production de i'icliesse,le counnerce, et surtout l'iudusti'ie. Il est évident (pie. s'il y avait, à côté des agriculteurs, des iudustriels (pii, eux, ne soulfi'iraient pas îles crises ou u'eu souffrii'aieut (pi'à un degré bieii moindre, renseud)le du pays s'en trouveiait soulagé.
La première série de mesures à prendre devrait donc avoir [)()ur but de développer la production industrielle de l'Algérie. Dans cet ordre d'iilées, l'exploitation îles richesses miueiale j)ourrait jouer un rôle injportaul : les
carrières tle phosphates, les gîtes métallifères, les gisemenlsde pétroles poui'raieiit devenir le centre d'exploitations prodnctives, et parlant, d'nne pi'odnction de richesses ([ni resterait idenlicpie à elle-tnème les années de inanvaise récolte. Bien (jnci l(>s produits de ces mines doivent forcément, poni' partie tout an moins, (jnitter l'xVlgérie, il est incontestable qne leur exploitation, par les salaires dont elle serait la canse, créerait antonr des centres d'extraction des zones dont l'état économique resterait assez peu influencé par les événements agricoles. A mesure que s'accroîtra la population bénéticiant de cet état économique, elle constituera un contre-poids de plus en plus fort aux crises agricoles.
Indépendamment de ces richesses minérales, d'autres industries peuvent se créer ou se développer, notamment celles qui procèdent de l'art indigène : orfèvrerie, bijouterie, fabrication des tapis et des tissus, travail des cuirs, poterie et céramique. Un effort très sérieux a été tenté de ce côté depuis quelques années et semble porter des fruits. On devrait s'efforcer de trouver à ces industries des débouchés, non-seulement en Algérie-Tunisie, mais encore dans les pays limitrophes, comme le Maroc et la Tripolitaine, peut être même plus loin, au Soudan par exemple. La plus grande partie des fez portés en pays musulman, est, paraît-il, fabriquée en Autriche : l'Algérie pourrait peut-être, pour certains objets, acquérir une clientèle dans le monde musulman, en dehors de ses propres habitants ; il y aurait, là encore, un moyen pour elle, de se créer une source de revenus annuels qui échapperaient à l'aléa du climat.
On a tenté, il y a quelques années, d'accroître l'importance de l'industrie de la pêche. Les résultats obte-
nus n'ont pas i-('[)oniln aux espoirs qu'on avait conçus.
Peut-être cependant la présence des sardines sur les côtes d'Algérie justi liera it-elle de nouveaux efforts dans ce sens, et l'établissement de l"abi'i(|ues de conserves, qui pourraient étendre leur action, et traiter, en même temps que les poissons, certains légumes, comme les pois, les haricots verts, etc.
On ne peut donner ici (jue de brèves indications sur les divei'ses voies dans lesquelles on pourrait s'engager, mais ridée sur laquelle on croit devoir insister, c'est la nécessité pour l'Algérie de chercher, par la création d'industries nouvelles ou l'extension de celles qui existent, à se faire une nouvelle source de revenus, indépendante des fluctuations de la production agricole. La conséquence des ef!brls failsdansce sens serait l'accroissement d'une fraction de population touchant régulièrement son salaire, et pouvant continuer ses achats au commerce algérien pendant les années oîi le colon se voit dans l'obligation de suspendre ou de diminuer les siens.
Si maintenant on considère cette production agricole proprement dite — et c'est ce qui a été fait dans la première partie de cette étude — on constate la prédominance des céréales et de la vigne, c'est-à-dire des deux cultures sujettes aux variations de l'endemenls les plus fortes.
La consécjuence qui s'impose immédiatiMiieni à l'esprit, c'est la nécessité d'essayer, pai- l'aciroissoment d'autres branches de production d'un i-enileniciil plus régulier, déstabiliser la production anum lie. Il y a longtemps (pi'on a dénoncé l'abus de la cultuic de la vi^ne, la « monoculture *, poussant à la proiluctit)n il'niie (juantité sans cesse croissante de vin d'une (pialite
Philippar I ''
médiocre. On a indiqué la nécessité, en présence de l'accroissement constant du vignoble dn monde, de tourner ses efforts vers l'amélioration d'une production réduite. Mais ce n'est pas tout. Puisqu'aussi bien la culture, entrée dans les mœurs de l'Algérie, y est l'industrie favorite, encore peul-on la diriger dans un sens différent. La culture de l'olivier se présente en première ligne, comme d'un rendement égal, donnant uli pi'oduit dont les débouchés sont susceptibles d'extension : la Tunisie a donné à la production de l'huile des soins dont l'Algérie pourrait s'inspirer,
La culture des primeurs, exceptionnellement favorisée par le climat, pourrait donner également des bénéfices susceptibles de moins d'aléas. Celle des oranges, des citrons, des raisins de table, pourrait être également profitable. Celle du tabac pourrait être étendue, tandis que le perfectionnement des procédés de fabrication permettrait de rechercher au dehois une couche nouvelle de clients. Enfin le développement de l'élevage du mouton, et du bétail en général, pourrait concourir efficacement à l'équilibre de la production algérienne.
Le mouvement est d'ailleurs commencé dans ce sens ; les crises viticoles ont attiré l'attention sur la nécessité de chercher ailleurs une compensation aux déboires possibles ; le Bulletin de renseignements de Voffice du gouvernement général de l'Algérie publie dans presque tous ses numéios des renseignements intéressants sur les débouchés que peuvent trouver hors d'Algérie les huiles d'olive, les primeurs, les raisins; il est à souhaiter que ces renseignements soient misa profit par les intéressés.
On voit quel est le but de l'ensemble des mesures préconisées : diminuer l'importance des céréales et de la
vigne, dont l'irrégularité de rendements est la principale cause de l'oscillation ties revenus annuels de l'Algérie ; développement des productions susceptibles de donner un revenu plus régulier, et de permettre la création au dehoi's de nouveaux débouchés.
Enlin, ne serait-il pas possible d'agir sur la production même des céréales et de la vigne, et de diminuer leurs variations de rendement?
En ce qui concerne la vigne, les facteurs sont nombreux, puisque les crises peuvent tenir soit à des déficits, soit à des su i productions ; en ce qui concerne les premiers, chacune des diverses maladies {|ui peuvent les causer sont maintenant connues et ont leur traitement particulier.
Ce qui doit surtout retenir l'attention, c'est le moyen de pai-er aux crises de surproduction. On a indiqué plus haut comme palliatif une taille appropriée, permettant de diminuer, en l'améliorant, le produit obtenu. Dans cet ordre d'idées, il y a lieu de ra[)peler également les résultats obtenus [)ar les procédés nouveaux de vinification, basés sur la réfrigération des moûts, qui permet, en réglant à volonté la tt'uqjératurc (.le fermentation, de diriger celte opération dans le sens vt)nlu. ('/est là, semble-t-il, un des facteurs qui peuvent infiuei' le [)lus eflicacementsur la qualité des vins algériens. Kniiiijc vin obtenu, il est possible, tout en en diminuant le volume, d'en accroître la vnlenr pai- un l'elèvemenl de la teneur en alcool au niovcn de la l'oncnitratiuM oblcniu'. soit par la congélation, soit par la ilislillation dans \o vide [[),
1. H. Roques, Iji cuHcriilidlimi drs mis. \\c\. ^'ii. des Srieiices, i(jo3, p. 274.
La prodiiclioii totale du vin étant en aii^iiientation contiiHio, il est évident que le ineilleur moyen, poui' les agriculteurs algériens, d'écouler leur pi'oduction, est de diminuer la quantité au profit de la (jualilé. (Jn a aussi préconisé la préparation des raisins secs, et la sui3sLitution du raisin de table au raisin à vin. Si, malgré ces diverses mesures, une surproduction venait à se produire, deux moyens pouri'aienl aidera eu combattre les effets: le crédit, pour attendre la vente; la coopération, pour la faciliter.
Quant aux céréales, la question est différeiite : les variations de la production peuvent être partiellenient atténuées par l'amélioration du mode de culture, mais si les pratiques culturales sont elles-mêmes de quelque effet, c'est qu'elles peuvent, dans une certaine mesure, pallier les inconvénients de la sécheresse. «La terre nous « apparaît comme un réservoir oîi les racines doivent « toujours trouver un ample approvisionnement d'eau. « C'est pour l'assurer que, depuis les temps les plus « reculés, les hommes ont travaillé la terre ; ils y ont « employé des instruments que, lentement, au cours des « siècles, ils ont perfectionnés pour arriver à un ameu- « blissement de plus en plus parfait » (1). C'est donc, en somme, de l'eau qu'il faut donner aux cultivateurs algériens.
« La politique de l'Algérie, a-t-on dit, doit être une « politique hydraulique ». Bien n'est plus exact. Le jour où le cultivateur algérien aura à sa disposition l'eau, cette « première condition de la fertilité » (2), la produc-
1. P.-l*. Dehérain, Traité (le chimie agricole, Paris, Masson, 1902, p. VI.