‹ Contribution à l'étude du délire dans les maladies du cœurChapitre 14 sur 34 · OBSERVATION VI · texte numérisé non relu

OBSERVATION VI

Délire des persécutions. — Lypémanie hypocondriaque. Hallucinations. — Assassinat. — Insuffisance mitrale (Asile de Bron, service de M. le professeur Pierret).

C..., 34 ans, célibataire, géomètre, entré à l’asile le 23 décembre 1883, venant de la prison de Villefranche, où il avait été incarcéré à la suite d’un meurtre commis sur une jeune fille. Il a été l’objet d’une ordonnance de non-lieu à la suite d’un examen médical concluant à l’aliénation mentale.

Antécédents héréditaires : Le père est mort en 1880, à l’âge de 74 ans, la mère, à 64 ans, cette année même au mois de juin. Deux frères : l’un est mort en bas âge, l’autre à l’âge de 42 ans, marié et laissant des enfants. Du côté dela mère, pas de survivants, du côté du père, il se pourrait dit-il qu’il existe encore quelques sœurs. Le malade dit que tous ses parents sont morts de la maladie qui le mine en ce moment.

Antécédents personnels : C..…. paraît relativement instruit, connaît le théorême du carré de l’hypothénuse, a peu de notions de physique et de chimie, n’a fait ses études qu’avec son père qui était instituteur. Comme géomètre, ila travaillé dans les campagnes d’A..., et au service de plusieurs compagnies. En qualité de sergent des mobiles, il a assisté au siège de Belfort.

Très souvent il était obligé de suspendre son travail pour des douleurs vagues, dans l’estomac, le ventre, la poitrine et la tête. Il ressent ces douleurs et ces indispositions depuis l’année 1876, et dit que ce sont ses ennemis qui lui causent ce mal par des moyens qu’il ne connaît pas.

C.., depuis plusieurs années, était considéré, dans son pays, comme original et fou, mais 1l ne paraissait dangereux ni pour lui, ni pour la société. Tout à coup, sans que rien ait pu le faire présager, il met en émoi la population d'A... par un crime horrible, dont voici la relation. Vers six heures du soir, Mme veuve D..…., accompagnée de sa fille, sortait de l’église; C.,. les suivit. Ces dames furent d’abord effrayées. Arrivés à cinq mètres environ de l’entrée de leur domicile, C... qui s'était approché d’elles, sort un revolver de sa poche et en décharge trois coups sur M'e D.., en visant à la tête. La malheureuse jeune fille tombe sans pousser un cri, la mort avait été instantanée.

Ce meurtre accompli, C,.. dirige son arme sur Mme D... et tire presque à bout portant deux coups de revolver, qui l’atteignent à la cuisse et à l’épaule. Les blessures de Me D... ne sont pas très graves, sa vie n’est pas en danger; au bruit des détonations, des voisins accourent et transportent la morte et la blessée dans leur domicile.

Après avoir accompli son crime, C... se rend à la gendarmerie, et, s'adressant au brigadier, lui dit :

« Arrêtez-moi, je viens de tuer deux femmes. » Le brigadier ne pouvait le croire, et ce n’est que sur lafirmation de deux'enfants, qui, ayant été témoins du crime, accouraient pour prévenir la gendarmerie, qu’il met C... en état d’arrestation.

C... ne manifeste aucun repentir et ne semble éprouver aucune émotion après le meurtre qu’il vient de commettre. Plusieurs personnes de sa connaissance étant allées le voir au poste de sûreté le trouvent en train de manger tranquillement. Comme elles l’interrogeaient sur son horrible action, le meurtrier répond : « Pardon, j'ai la bouche pleine, mais aussitôt que j’aurai mangé, je vous donnerai des explications. » Il leur dit qu’il avait été poussé à ce meurtre par des difficultés de famille, ajoutant qu’il avait demandé aux dames D... d’avoir un.

EE hp entretien avec elles. « Si elles avaient voulu m’entendre, dit-il, j'aurais peut-être été satisfait. Mais j'étais à bout, je ne pouvais pas aller plus loin. »

Ce n’était pas la première fois qu’il attaquait les dames D... Il y a deux ans environ, passant près d’elles, il leur avait jeté de l’acide sulfurique, sans leur faire grand mal. On croit qu’il avait demandé la main de Mie D... et qu’il avait été éconduit. Me D.., rentière, était âgé de 66 ans. Elle vivait seule avec sa fille, âgée de 32 ans, fort jolie et ayant une dot de 30,000 francs.

Interrogé par le Procureur de la République et le juge d’instruction dans la gendarmerie d’A..., C... ne nie pas son crime et n’en montre pas le moindre repentir. Il dit qu’il y a longtemps qu’il voulait faire ce qu’il a fait, qu’il en est bien content, et qu’il s’est fait justice lui-même. Il avait demandé, dit-il, la main de Mie D... il y à 4 ans, on l’a lui aurait refusée. Il est propriétaire d’une maison où demeurent plusieurs locataires.

Au moment d’être transféré d'A... à la prison de Villefranche, un des camarades de C..., l’interrogeant sur les causes de son crime, il lui répond vaguement, il prétend que les dames D... avaient causé la mort de son père, de sa mère, de sa sœur, en jetant à diverses reprises de la viande empoisonnée dans son jardin, et que Mie D... s’habillait en homme pour n’être pas reconnue et venait ainsi vêtue chez lui.

Examen détaillé du sujet : C... a la figure intelligente, des rides nombreuses au frontet surtout autour des yeux, il paraît plus âgé qu’il n’est réellement, facies cardiaque, la paupière inférieure retombe, on la dirait œdématiée, mais cetœdème n’estqu’apparent.Système capillaire assez développé : les cheveux, la barbe et les sourcils sont grisonnants sur les bords, au niveau des oreilles; 1l porte la mouche et la moustache. Lobules des oreilles longs et soudés jusqu’à la base. Quelques dents cariées ‘au maxillaire supérieur, les incisives et les canines anti-

Page 1