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CHAPITRE PREMIER

Historique

L'étude précise du délire, dans les maladies du cœur, est toute récente ; ce n’est que dans ces dix dernières années qu’ont paru quelques monographies, d’une valeur réelle, sur ce sujet. Depuis longtemps on avait trouvé des lésions organiques du cœur chez des individus qui succombaient à l’aliénation mentale, mais tout.avait été décrit vaguement. « Quelques auteurs, dit Guislain (Traité sur l’Aliénation mentale et les Hospices d’aliénés, Amsterdam, 1826, in-8, 2 vol.), ont mieux joint le raisonnement à l’expérience, sans qu’on puisse pourtant affirmer que des arguments décisifs aient été apportés sur ce sujet. On a trouvé dans quelques cadavres d’aliénés, des mauvaises conformations ou des vices organiques du cœur, mais tout ce qu’on rapporte à ce sujet se borne, presque toujours, à la seule description de ces affections ; le reste n’est que conjecture. »

Les maladies du cœur sont-elles, chez les aliénés, cause ou effet? Sont-elles consécutives aux troubles

Sarre intellectuels ou bien jouent-elles un rôle pathogénique à l’égard de ceux-ci? Tous les auteurs qui ont décrit les altérations du cœur, paraissent avoir peu insisté sur ce point.

Corvisart, dans son traité (Essai sur les Maladies du cœur, 1811), cite le cas d’un élève en pharmacie qui, sujet depuis plusieurs années à de profondes inquiétudes, s'empoisonna par l’opium : on trouva à l’autopsie un vice organique du cœur. Suivant cet auteur, le symptôme caractéristique de la troisième période de l’anévrisme du cœur, serait un désir que le malade éprouve de voir finir son existence. Meckel (Mémoires de l’Académie de Berlin, 1775), Testa (Della Malatia di cuore, vol. Il, pag. 176), onteu également l’occasion de rencontrer les vices organiques du cœur chez les suicidés.

Suivant Nasse (Archiv. für medecin. Erfalh, une Zeitsch. 1818), l’aliénation mentale est parfois le résultat « d’une inflammation du cœur » ; il assure que le trouble intellectuel est ici Le résultat dela maladie cardiaque, « parce que, dit-il, ouverture des corps a démontré que le cerveau n’avait pas la moindre trace d’inflammation ou de vices organiques. » Le même auteur a connu un jeune homme qui, pendant dix ans, montra les signes les plus marqués d’une maladie de cœur; au bout de ce temps, une mélancolie se déclara : le malade était dans une inquiétude extrême, se croyait empoisonné et resta dans cet état pendant plus de trois ans.

-Nasse a réuni avec beaucoup de soin les observations relatives à la modification de l’état mental dans les maladies du cœur. « Les maladies du cœur, dit-il, seraient susceptibles d'imprimer au moral des altérations d’un

caractère distinctif et plus ou moins invariable, on a cru observer que le désir de la vengeance, la propension au crime, au suicide, au vol, à verser le sang etles violentes passions sont particulièrement propres aux maladies de cet organe. » Nasse rapporte une observation de Cox : 1l s’agit d’un jeune homme qui, avec 40 pulsations, était à moitié mort, à 50 mélancolique, à 70 parfaitement raisonnable et à 80 maniaque. Nasse a observé lui-même que les enfants atteintsde maladie bleue étaientremarquables par des accès de colère et d’emportement.

Romberg, de Berlin, en 1822 (Zeitchs von Nasse), a trouvé de l’atrophie du ventricule aortique chez des hommes ayant succombé à la folie. Le même auteur raconte avoir donné des soins à une femme qui éprouvait une forte douleur dans la région du cœur, laquelle s’étendait jusqu’à l’épaule gauche. Cette douleur revenait par paroxysmes et la malade avait, lors des exacerbations, un penchantirrésistible au meurtre : tantôt elle voulait immoler ses plus chers amis, tantôt elle dirigeait ses funestes desseins contre elle-même.

Plusieurs auteurs, ainsi que le rapporte Guislain (loc. cit.), ont prétendu que parfois on trouve dans l’aliénation mentale des symptômes qui appartiennent aux maladies du cœur; que la tristesse et l’abattement, si particuliers à la folie, se montrent souvent chez les cardiaques, et qu’il n’est pas rare de rencontrer dans la folie, comme dans les maladies du cœur, des syncopes, des morts apparentes, une pâleur subite, des frissons alternants avec des bouffées de chaleur, et que les aliénés rapportent quelquefois à la région du cœur un sentiment de malaise qu’il leur est difficile de décrire. « Mais, dit

Guislain, sile malade éprouve une sensation désagréable au niveau du cœur, il ne donne pas la certitude que ce qu’il ressent dépende en réalité de cet organe. »

Littré, (Dict., en 30 vol., art. Cœur, Paris, 1834), parle des affections du cœur, s’accompagnant de symptômes cérébraux, mais il insiste uniquement sur les affections du cœur droit. Dans les maladies du cœur droit, dit-il, il y a reflux dans les veines caves et des pulsations dans les veines du cou. La distension des veines se propageant plus loin, il survient de l’embarras dans la tête, de la céphalalÿie, des vertiges et une sensation de battements dans la tête. Comme ce symptôme augmente dans la position couchée, il occasionne l’insomnie. Ce sont sans doute les troubles de la circulation cérébrale qui donnent lieu dans les affections du cœur droit, aux convulsions fréquentes surtout dans le jeune âge. De la même cause, naissent les sensations de fourmillement, l’engourdissement dans les membres.

Calmeil (art. aliénés, Dict., en 30 vol.), a noté sur 100 aliénés, ? fois des traces d’inflammation du cœur, de la petitesse, 20 fois; des marques d’hypertrophie, 8 fois ; de la dilatation, une fois; de l’atrophie, une fois.

Esquirol, 1838 (Traité des Maladies mentales), à trouvé des lésions du cœur, 11 fois sur 68, dans la mélancolie; Webster en a trouvé sur le huitième de ses mélancoliques ; Bayle, sur le sixième.

Griesinger, 1845 (Traité des Maladies mentales), considère les affections du cœur comme rares chez les aliénés.

Saucerotte, 1844 (In Ann. méd. psych.), parle des

dr lee

relations qui existent entre la folie et les maladies du cœur : « C’est une chose fort remarquable, dit-il, que l'accord de toutes les langues parlées sur le globe pour désigner le cœur comme le siège de la sensibilité morale et des passions qui en résultent. Certes, une telle unanimité doit donner à réfléchir. Il faut qu’il y ait au fond de cette erreur physiologique un fait d'observation qu’il s’agit seulement de dégager de l’induction erronéequ’on en a tirée. Cet auteur rapporte 7 observations destinées à prouver le rapport de certains troubles de la pensée avec les affections du cœur.

Morel, 1860 (Traité pratique des Maladies mentales), dit qu’on observe chez les aliëénés une sensibilité morale exagérée dans les cas d’hypertrophie du cœur. « L’insuffisance des orifices produit des anxiétés avec tendance au suicide. Chez les maniaques à type périodique, les exacerbations coïncident parfois avec des palpitations du cœur plus vives. »

Marcé, 1862 (Traité pratique des Maladies mentales), affirme avoir trouvé une certaine fréquence de lésions du cœur et surtout de lhypertrophie du ventricule gauche dans la paralysie générale.

Fabre, 1872 (Gaz. des Hôpitaux), attira l’attention des médecins sur les accidents nerveux de linsuffisance aortique, mais il n’entreprit point l’étude desphénomènes cérébraux que détermine cette affection. Le même auteur, en 1876 (Gaz. des Hôpitaux), publia un article sur l’anémie dans les maladies du cœur. Dans ce travail, l’auteur fait la distinction entre l’anémie par oligaimie et l’anémie par anoxémie qui peuvent exister simultanément à des degrés divers et entraîner l’atrophie des

EE viscères. Chez un malade, observé par Fabre, et présentant une légère insuffisance aortique jointe à un léger rétrécissement avec hypertrophie du cœur sans altération graisseuse, on constata à l’autopsie que le cerveau, le foie, les reins, présentaient une congestion récente et surtout une remarquable atrophie qui frappa les assistants.

Burmann, 1873 (Heart disease and insanity, in the

west riding lunatic asylum medical reports). Considérant d’abord les affections du cœur comme cause de mort chez les aliénés, a constaté qu’elles avaient amené ce résultat 184 fois sur 2,476 décès. Il s'agissait de formes très variées d’aliénation mentale. En second lieu, il à examiné le cœur d’aliénés morts dans les circonstances les plus diverses. Dans 500 autopsies, il existait 241 fois de l’hypertrophie du cœur, principalement dans les cas de paralysie générale et d’altérations matérielles de l’encéphale. Avec de l’hypertrophie, 103 fois des lésions valvulaires.S’appuyantsurune longuestatistique, cet auteur signale la fréquence des lésions du cœur chez les aliénés, mais il hésite sur les relations de cause à effet et se.contente de conclure ainsi : « Il y a un rapport remarquable entre l’augmentation des maladies mentales et celle des affections cardiaques. . . . Dans ces cas, on remarque généralement de as trophie plus ou moins manifeste, ou de la dilatation siégeant à droite seulement ou des deux côtés. C’est la monomanie hypocondriaque qui s’est le plus souvent trouvée liée à l'affection cardiaque. Les malades sont alors tristes, moroses, anxieux. »

Dufour, 1876 (Ann. méd. psych.,mois de mai, p. 389),

PP ve parle de la fréquence des lésions cardiaques, chez les aliénés. Laissant de côté les cas où le cœur était simplement adipeux (6.), il l’a trouvé (44 fois sur 61 autopsies) (74 °/,), atteint dans son tissu musculaire ou ses valvules. Les lésions de la mitrale étaient de beaucoup les plus fréquentes : 9 fois, elles étaient simplement épaissies, et 23 fois athéromateuses. Deux fois, la mitrale était seule lésée; quatre fois, elle l'était en compagnie des sigmoïdes aortiques, six fois, avec altération du muscle; dix-huit fois, il y avait altération du muscle et des différentes valvules. Enfin, 14 fois, le tissu cardiaque seul était atteint. Les valvules sigmoïdes ont été trouvées atteintes 26 fois. Toutes ces lésions appartenaient au cœur gauche; les cavités droites, sauf quelques cas de dilatation et un seul fait où la tricuspide était notablement épaissie, n’ont donné lieu à aucune observation digne d’intérêt. Elles participaient toutefois plus ou moins à l’augmentation du volume général qui a été rencontré 14 fois. Enfin, 18 fois, le cœur s’est trouvé atteint de dégénérescence graisseuse.

Raynaud, M. (Dict. de Médecine et de Chirurgie pratique de Jaccoud, art. cœur), dit avoir observé dans le service de Potain, à l'hôpital Necker, un très beau cas de lypémanie dont les accès paraissaient manifestement liés au retour de l’asystolie. Il cite également le cas d’un malade qui était obsédé par des idées de grandeur, par des conceptions ambitieuses, dont il reconnaissait le premier l’absurdité, mais dont il était impossible de se défendre. Dans les statistiques de Voppel et de Tyermann, citées par Raynaud, le premier, sur 72 autopsies

‘ de

pratiquées à l’asile de Golditz à trouvé 12 cas d’affections du cœur (16 °/,). Dans une autre série, il dit avoir ren— contré dans les trois cinquièmes des autopsies, des affections légères des valvules, et dans un trente-cinquième des lésions considérables. Le second, à l’asile de Colney-Hatch, a trouvé sur un septième des aliénés des lésions du cœur ou des valvules.

Peter cite le cas d’un cardiaque qui, arrivé à la dernière période de la maladie, avait des hallucinations nocturnes, voyait sa femme et conversait avec elle, avec quelque animation, parlant de dettes à payer, etc. Il parle également d’une malade qui avait aussi des hallucinations nocturnes, voyait un enfant au pied de son lit, conversait avec lui, etc. Le même auteur cite encore le cas d’un homme d’une soixantaine d’années, qui à occupé en Belgique une assez haute position politique, et qui avait une lésion de l’orifice mitral. Ce malade, en proie à tous les accidents de l’asthénie cardio-vasculaire, a eu, pendant 48 heures, une véritable attaque d’aliénation mentale. Lui, qui ne pouvait quitter son fauteuil et son lit, se lève tout à coup, s'habille avec l’assistance de son valet, et sort en voiture, pour aller à la Chambre. Il se croyait en Belgique. Deux jours de suite 1l fit le tour des Champs-Elysées, sous prétexte d’affaires politiques, étonnant son entourage par l’abondance de sa diction, qui contrastait avec sa taciturnité de malade. Puis après cette période d’excitation, il retomba dans le colapsus, en recouvrant toute sa solidité d'esprit et mourut une quinzaine de jours plus tard.

Enfin, tout récemment, ont paru plusieurs mono-

CS Se graphies de Hirtz (1), de Limbo (2), de Murraté (3), de D’Artos (4), ayant traits aux troubles cérébraux et psychiques dans les maladies du cœur.

Un certain nombre d’autres auteurs ont aussi abordé la question que nous traitons; nous aurons l’occasion de les citer dans le courant de notre travail.

(4) Hirtz, Manifestations cérébrales dans les affections cardiaques. Thèse Paris, 1877.

€) Limbo, Contribution à l'étude des encéphalopathies d'origine cardiaque. Thèse Paris, 1878.

(3) Muratte, des Troubles mentaux dans l’asystolie. Thèse Paris, 1880.

(4) D'Artos, Troubles psychiques des cardiaques. Thèse Paris, 1881.

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