I. — La morale est-elle subjective ou objective
La morale est à la fois individuelle et objective; cela paraît contradictoire; il nous semble pourtant que c'est la réalité.
Elle est individuelle en ce sens qu’elle est un jugement qui part de l’homme et va à l’homme, de l'individu à l'individu lui-même; elle pose sa question; elle ne juge pas de la portée d’un acte pour la société; elle juge par rapport à l'individu lui-même. L'homme se fait à la fois, au même instant, sujet et objet du raisonnement (21).
On croit la résumer dans le conflit de l’égoïsme et de l’altruisme. C’est une erreur; c’est 1à une vue inexacte du problème de la vie morale. En effet, en quoi consiste l’égoïsme? Il est l'oubli de la valeur personnelle du sujet dans la consi-
(21) DEL VECCHIO : Leçons de Phüosophice du droit, pp. 808 et 205.
DyA UNE VISICN JURIDIQUE ET POLITIQUE
dération unique du profit qu'il peut tirer d’un acte; l'égoïste : ne considère que le ;caractère matériellément efficient d'un acte; il oublie d'évaluer le caractère de cet acte par rapport à lui-même, de considérer la valeur de cet acte dans la détermination de sa propre volonté. :
L’égoïste est un homme qui s ‘est oublié lui-même: le terme égocentrisme employé par les philosophes est faux; c'est justement parce que l'individu n’a qu'une conscience affaiblie de lui-même qu'il ne juge pas l'acte par rapport à lui, I ne fait qu'obéir au caractère profitable qu'il attribue à cet acte.
Cette réfutation de la position du problème telle que certains auteurs l'ont définie fait apparaître nettement la nature de la réalité morale : un jugement Fe l'individu à l'individu en tant qu'objet et sujet de sa pensée. Ce jugement peut être fait par des tiers, mais il n'est pas . chose que l’appréciation non pas de l’acte lui-même mais de Pacte considéré dans son rapport avec l'individu auteur.
La morale est objective en ce sens que le jugement suppose une notion primitive antérieure : la notion de. bien, concept qui est objectif puisque tous les hommes peuvent le saisir et le saisissent. Mais, qu'est le bien ? Le bien est une idée, une notion simple qui ne peut être décomposée mais peut être montrée. C’est l’idée de « unum, verum, bonum ». La notion du bien doit être admise comme donnée révélée à chaque homme. Mais toute analyse voulant la « disséquer » en éléments divers échouerait. L'homme a la révélation du bien en tant qu'unité indécomposable (22).
Ce bien est saisi par l’homme tout naturellement, sans effort aucun. À cette notion qu'est le bien il compare la portée qu'aura en lui l'acte... Cet acte est-il bien ? C'est là le jugement: moral, à la fois objectif parce que la notion de bien l’est, et individuel parce que c'est de l'individu et par rapport à l'individu que la question est posée
Donc la solution de cette première question nous paraît ainsi : il existe une notion, un concept qui est objectif, qui ne varie pas d'un individu à l’autre (3), c’est celui du bien. Il y a un jugement moral qui n'a de portée que s'il part de
rot UEBERWEG : Grundriss der Geschichte der Philosophie, tRONOPUES EN QT
(23) Maurice HAURIOU : Droit naturel en Allemagne. Extrait du Correspondant, 1NS8, p. 914
l'individu pour juger l'individu. En ce sens la morale est à la fois individuelle et objective (24).