CHAPITRE II
SYMPTOMATOLOGIE.
Nous décrirons successivement :
1° Le lichen plan chronique ;
2° Le lichen plan corné ;
3° Le lichen plan aigu.
Ce sont là, évidemment, trois modalités cliniques d’une même affection. Dans chacune d’elles, nous retrouverons les éléments spéciaux, pathognomoniques de la maladie. Mais, suivant la variété, ils se présenteront avec certains caractères particuliers ; ils s’accompagneront de troubles fonctionnels plus ou moins marqués ; ils évolueront avec une rapidité variable. Voilà pourquoi nous avons cru pouvoir établir en tête de notre symptomatologie, des divisions qui, nous l’espérons, seront justifiées par les développements qui vont suivre. Du reste, disons-le dès maintenant, les dénominations cl "aigu et de chronique , ne s’appliquent, qu’au début même de la maladie. Plus tard, la marche est toujours lente.
1° Lichen plan chronique.
début.
Siège du début. — La maladie peut, au début, affecter toutes les régions du corps, sauf la face. Mais le
cas ]e plus fréquent et de beaucoup, c’est qu’elle commence par la jàmbe , d’un seul côté ou des deux» C’est surtout au niveau de la face antéro-externe de ce segment de membre qu’on voit s’effectuer la pre» mière manifestation delà maladie. Y a-t-il à cela une raison ? Oui. Le motif, c’est que la jambe est très sou» vent le siège de varices. Heguy, dans sa thèse (1), cite trois cas pris dans les services de MM. Besnier, Fournier, Vidai, où les premières papules de lichen se sont montrées sur le trajet d’une veine variqueuse, qui constituait alors le « locus minoris resistentiœ » et par suite, devenait une cause d’appel pour l’éruption» La même remarque ressort très nettement de plusieurs observations que nous avons réunies. — Après la jambe c’est la cuisse; ï avant-bras (face antérieure); le bras (face interne) qui sont le plus souvent envahis au début par l’éruption. Mais, répétons-] e, tout point du corps peut être primitivement affecté, et Duncau- Bulkley rapporte un cas de lichen planus ayant apparu d’abord sur le gland (2). Du reste5 quel que soit le siège, il est une autre cause occasionnelle de la maladie, et celle-ci réside dans les lésions de grattage . Nous reviendrons sur ce point, à propos de la description même de l’éruption, à la période d’état.
Mode de début. — Il consiste en une papule avec des caractères particuliers que nous indiquerons tout à l’heure. Mais ne parlons actuellement que du début apprécié par le malade. Ce dont il s’est aperçu tout d’abord, c’est tantôt d’un « bouton » rougeâtre, de
(1) Thèse de Paris, 1880.
(2) Archiv of derm., 1881, t. VII, p. 135.
dimensions variables, plus ou moins prurigneux, surtout le soir, au moment du coucher ; tantôt d’une petite plaque de même couleur, un peu squameuse. Le prurit est en général le symptôme prédominant, c’est lui qui fait découvrir au malade l’éruption qu’il porte. Par cela même, il est bien difficile, le plus souvent, de savoir si la démangeaison a précédé, accompagné ou suivil’apparition de la première papule. Cependant, dans un cas publié dans la thèse d’Heguy (observation VII), le prurit a précédé très nettement le début de l’affection.
Une fois constituée, parvenue à la période d'état, la maladie a une physionomie spéciale. Elle est formée essentiellement de deux choses: de papules, de plaques, que nous allons étudier successivement.
DES PAPULES.
Forme . — Parfois très irrégulière et ne correspondant à aucune figure géométrique bien définie, la papule est, dans la plupart des cas, de forme polygonale.
Couleur. - — Sa couleur est rouge , non d’un rouge foncé, mais, au contraire, d’un rouge tirant sur le jaune. Rarement elle est d’un rouge livide, voire même ecchymotique,mais le fait est exceptionnel, et ne s’observe guère qu’aux membres inférieurs. Peut-être cette coloration anormale esUelle en rapport avec une certaine gêne dans la circulation en retour ?
La surface de la papule est brillante. C’est là un caractère essentiel et quasi pathognomonique de l’affection, mais il est plus ou moins marqué et souvent il
n’apparaît bien qu’en regardant ]es papules sous une certaine incidence de lumière. En même temps, on voit que la papule n’a pour ainsi dire pas de sommet, qu’elle forme un petit plateau lisse, reluisant, une petite facette. (Observation IV.)
Dimensions. — » Varient de la grosseur dsune tête d’épingle à celle d’un grain de chenevis. Il en est même de tellement petites qu’il est besoin pour les voir d’un instrument grossissant.
Consistance et sensation au toucher. — En passant le doigt sur les papules, on les trouve dures, sèches, un peu saillantes, et formant à la surface des téguments un léger relief. Il en résulte que, bien que chaque papule, prise isolément, soit absolument lisse, lorsqu’elles sont en grand nombre et juxtaposées, la sensation éprouvée par la main qui glisse sur elles est absolument comparable à celle que donne le contact de la peau de chagrin .
Ombilication et follicule central. — Ces deux caractères, décrits paî plusieurs auteurs et en particulier par M. le Dr Vidal (1), s’observent assez rarement, et il est très souvent besoin, pour les constater, du secours de la loupe. On voit alors une petite dépression, au centre de laquelle se trouve le follicule pileux, marquer le milieu de la papule. Le poil persiste quelquefois, mais, en générai, il a disparu (lichen par altération fonctionnelle , de Bazin). Cette disposition remarquable est surtout apparente au niveau des plaques.
(1) Clinique de l’hôpital Saint-Louis. Gaz. des hôp., 29 août 1878. Laverqne. 2
Etat des parties voisines. — La peau qui entoure les papules et qui est située dans les intervalles de plusieurs éléments voisins, est ordinairement saine. La base de la papule repose sur un derme généralement normal. Une fois seulement (observation II), on a pu no» ter un commencement d’épaississement, un peu de sécheresse. Les bords de la papule sont en rapport avec les sillons, les plis de la peau et, d’après MM. les Drs Besnier et Doyon (1), c’est précisément à ce voisinage que les papules doivent leur forme polygonale, laquelle est initiale et non consécutive à leur pression réciproque
Desquamation. — Les papules isolées ne desquament pas. L’épiderme qui les recouvre, ainsi que l’a montré Wilson, est en continuité directe avec celui des parties voisines. Par le grattage, on n’arrive pas à détacher de squame. Plus tard, quand plusieurs papules se sont réunies, il n’en est plus ainsi.
Prurit. — C’est un symptôme constant, mais son intensité est des plus variables : tantôt peu marqué, il est le plus souvent assez violent, et, dans certains cas, il atteint un tel degré qu’il produit l’insomnie (lichen pruriginosus, de Wilson). On peut voir alorsquelques petites papules excoriées, La chaleur du lit, l’exercice, les attouchements légers, exaspèrent les démangeaisons, Parfois, au contraire (observation IV), une pression un peu forte les calme.
Le prurit détermine des lésions de grattage, et cellesci, à leur tour, deviennent une cause d’appel de l’érup-
(1) Kaposi, traduction Besnier. Doyon, note, p. 530,
tion. On voit alors les petits éléments rangés en séries linéaires parallèles. Chez Tune de nos malades (observation Y), cette disposition était très visible au niveau de la face interne des bras. — Chez une autre (observation XV), nous avons essayé à l’aide d’excoriations linéaires superficielles, pratiquéesavec la pointe d’une épingle, de faire naître des papules'. Au bout de quinze jours, rien ne s’était encore produit, Toutefois, malgré le résultat négatif de notre expérience, nous croyons qu’il y a lieu de se demander si le traumatisme ne pourrait pas expliquer jusqu’à un certain point certaines localisations de la maladie : à la ceinture, aux fesses, aux avant-bras, etc.
Evolution ultérieure. — Une fois nées, que vont devenir les papules? Elles grandissent, atteignent 2, 3, 4 millimètres ou un peu plus, sans jamais couvrir un large espace. A partir de ce moment, tous les auteurs sont d’accord sur un point, à savoir : qu’elles ne subissent jamais d’accroissement périphérique et qu’elles ne se transforment jamais ni en vésicules, ni en pustules. Hébra(l), le premier, a nettement formulé cette règle.
Mais elles se multiplient. De nouvelles papules apparaissent, qui occupent les intervalles de peau saine. Leur nombre varie. Tantôt peu nombreuses (L .discretus de Wilson), tantôt, au contraire, très abondantes, elles peuvent presque se généraliser (L. diffusus de Wilson). En se multipliant ainsi, elles finissent par se toucher et se confondre. De leur juxtaposition ré-
(1) Hebra, Traité des maladies de la peau; trad. Doyon, 1869, p. 463,
suite la formation de véritables anneaux (Lichen an nulatus ), de cercles, de demL-cercles, de figures diverses... Mais, ce qu’elles constituent surtout par leur agglomération, ce sont de véritables plaques que nous devons maintenant étudier.