PIED-BOT ÉQUIN. — ULCÈRES PERFORANTS MULTIPLES. —— NÉVRITE ASCENDANTE
(Première partie, tirée du Mémoire de MM. Boursier et Lagrange.)
Joseph G..., 17 ans, colporteur, entre à l’hôpital Saint-André de Bordeaux le 7 mars 1883 ; ses antécédents héréditaires sont sans intérêt. Il est né avec un pied-bot équin droit très prononcé, pour lequel il n’a reçu aucun soin. Il est assez bien constitué, quoique maigre et un peu affaibli; il vit misérablement de son métier de colporteur, qui l’oblige à marcher beaucoup, souvent pieds nus, ou chaussé de mauvais souliers, de gros sabots. Il n’a, d’ailleurs, présenté aucune affection grave ; ni accidents scrofuleux ni syphilitiques. A l’âge de 7 ans, il subit l’amputation du cinquième orteil pour un éclat de bois qui lui avait gravement lésé cette partie du pied. L'opération guérit simplement.
L’équinisme très prononcé qu’il présente à droite l’oblige à faire dans la marche abstraction complète de son talon; le poids du corps appuie exclusivement sur l’extrémité antérieure des métatarsiens. Le point d'appui n’est pas disséminé uniformément sur toutes ces extrémités : il a lieu surtout au milieu de la région plantaire, en face du troisième métatarsien. A ce niveau existe une saillie assez prononcée, constituée par un volumineux durillon. Le malade se rappelle avoir toujours marché dans ces conditions, appuyant sur la région antérieure du pied et tout spécialement sur son durillon. De même, aussi loin que remonte son souvenir, il se rappelle avoir toujours eu à ce niveau une ulcération indolente, plus ou moins large selon les moments, parfois presque oblitérée, parfois, au contraire, suppurant beaucoup et l’obligeant à s'arrêter, Vers l’âge de 13 ans, il croit même que la guérison de cette
plaie a eu lieu; mais, à 14 ans, elle recommençait sous l'influence d’une
marche très longue. Cette infirmité était, d’ailleurs, peu gênante, et le malade courait les routes, se reposant de temps à autre, à intervalles éloignés, laissant ainsi le mal se réparer à demi et faisant ensuite une étape nouvelle. Il vient aujourd’hui réclamer nos soins, parce qu’une inflammation aiguë s’est développée autour de son durillon et qu’une lymphangite légère en a été la conséquence. Il se présente dans l’état suivant :
Dans le courant du mois de janvier, une phlyctène suivie d’une ulcération se produisit au niveau de la tête du cinquième métacarpien. A cette époque, le malade chercha à se lever quelques jours; il prit des chaussures étroites, de sorte que pour cette lésion la compression a pu jouer un rôle. Il fut, d’ailleurs, bientôt contraint de garder le lit, à cause de la faiblesse de ses membres. Bientôt il se produisit deux nouvelles ulcérations. Le 1er février 1884, inquiété par tous ces accidents, il rentre de nouveau dans le service du professeur Denucé.
1er février 1884. — On constate l’état suivant :
Au niveau du cinquième métatarsien gauche siège une ulcération de la largeur d’une pièce de un franc, à bords aplatis ; l’ulcération est de couleur rose pâle, sauf au centre, où existe un petit espace de quelques millimètres carrés, grisâtre, déprimé,; un stylet introduit au fond de cette ulcération conduit sur un os altéré ; la portion périphérique de cette ulcération est sensible ; la sensibilité est presque abolie au centre ; autour, légère auréole inflammatoire.
A la face plantaire du pied gauche, une ulcération assez large, recouverte de petits bourgeons charnus.
A la face plantaire du pied droit existent, au niveau de la tête du premier métatarsien et au niveau du talon, deux ulcérations qui se sont produites dans les circonstances suivantes : le malade, gardant le lit, vit apparaître dans les points correspondant aux ulcérations actuelles une ampoule qui creva deux jours après. Après la chute de l’épiderme, il resta un ulcère excavé, s’agrandissant lentement. Aujourd’hui, ces ulcérations ont à peu près les dimensions d’une pièce de cinquante centimes ; la partie centrale est rosée, un peu granuleuse ; les bords non déchiquetés sont taillés en biseau aux dépens du derme.
Autour de ces ulcérations, la sensibilité existe ; sur les bords et au centre,
7/1 elle est un peu obtuse. Quand le malade a les yeux fermés, il prend la piqûre de la plaie pour une sensation de contact. La sensibilité du reste du pied est
assez bien conservée ; le malade sent le froid, le contact et la piqûre.
L'ulcération n’est pas très profonde, elle n’intéresse que la peau; le tissu cellulaire sous-cutané n’est pas ou est à peine envahi; mais elle paraît gagner
en profondeur, et il n’y a sur les bords aucune tendance à la cicatrisation.
18 murs 1884. — Son pied est fortement équin; le talon peut être appuyé
légèrement, grâce à une laxité anormale de l'articulation médio-tarsienne. Le ligament plantaire est tendu ; 1l y a un peu d’enroulement du pied.
Le cinquième orteil a disparu, les quatre autres sont recroquevillés en
flexion ; il faut une certaine force pour les étendre.
La partie antérieure de la région plantaire est convexe, de telle sorte que ni le premier métacarpien ni le cinquième n’appuient sur le sol.
La partie saillante de cette convexité correspond au durillon dont nous avons parlé. Au centre de ce durillon, on distingue uné excavation à bords taillés à pic, assez étroite, très profonde, dans laquelle on engage un stylet dans l’étendue de trois centimètres environ. Ce stylet se dirige vers la tête du troisième métacarpien, dénudé dans une petite étendue. Les parois de ce petit cratère sont tapissées de bourgeons peu vasculaires, ne saignant pas à l’exploration, à peu près indolores au contact du stylet. De plus, la peau de la région est enflammée ; il existe une phlyctène pleine de sérosité purulente entre le premier et le deuxième orteil; mais il s’agit là d’un phénomène accessoire et passager. La sensibihté est obtuse au niveau de l’ulcère, ce qui s'explique bien par l'épaisseur de l’épiderme; dans l’étendue même de l’ulcère et dans ses profondeurs, si l’on enfonce une épingle, le malade accuse de la
douleur.
Les ongles sont déformés, la sudation des pieds est modérée ; il ne présente sur la peau aucun trouble ; la mensuration de la jambe donne le même volume que du côté opposé; les muscles de la jambe ont, des deux côtés, une égale puissance. Il n’y a pas traces de varices; aucune névralgie, aucun accident
nerveux dans la sphère du sciatique.
‘ Après un traitement antiphlogistique: et quelques jours de repos, la lym-
EN = phangite disparait, et l'ulcère profond, perforant que nous venons de décrire, persiste seul.
Le jeune malade garde le lit pendant un mois. Pendant ce temps, la plaie se répare, sa profondeur diminue considérablement ; elle a presque complètement disparu lorsqu'il quitte l'hôpital malgré nous. Dans le courant du mois de mai, il revient, arrêté de nouveau par son ulcération, qui, sous l'influence de la marche, a repris tous ses caractères antérieurs. Il se repose encore pendant trois semaines, et le mal guérit au point qu’il ne reste plus qu’une faible trace de l'affection.
Toute l’excavation de l’ulcère est comblée; à son niveau, l’épiderme n’est pourtant pas reformé, et l’on distingue très nettement le siège du mal.
Il ne nous paraît pas douteux que si le malade avait encore gardé quelque temps le repos, la guérison n’eût été complète. Le 23 juillet 1883, le malade
sort de l'hôpital; depuis, nous ne l’avons pas revu.
(Deuxième partie de l’Observation. — Personnelle (1).
Nous avons eu la bonne fortune de retrouver ce malade, en novembre 1885, dans le service de M. le professeur Lanelongue (salle 17). Voici les détails qu’il nous fournit à ce moment (25 novembre) sur la marche de son affection depuis sa première sortie de l'hôpital, en juillet 1883 :
Il a continué son métier de colporteur, qu’il aime beaucoup, étant de nature très remuant. Quand il est sorti du service de M. le professeur Denucé, on devait lui donner une bottine orthopédique, qui n’a pas été faite. Malgré cela, il continue à courir les foires , car il s’estime complètement guéri. Il ne boite nullement et peut fournir de très longues marches. Toutefois, après ces marches forcées, il lui arrive parfois de sentir de la lassitude dans les jambes, et même des douleurs sourdes dans la jambe et la cuisse du côté où il a son pied-bot. IL éprouve en même temps une sensation de brûlure le long du membre inférieur droit. En outre, un ganglion de la grosseur d’une amande
s’est développé au niveau du pli de laine, et le malade, qui s’observe, re-
(4) Nous remercions notre maître M. le professeur Lanelongue de la. bienveillance
avec laquelle il a mis ce malade à notre disposition.
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marque très bien que ce ganglion grossit ou diminue d’après le plus ou moins de fatigue. Le ganglion est indolore. A part cela, rien d’anormal ne se produit du côté du pied antérieurement malade jusqu’au mois de juillet 1885.
A cette époque, il se produit au niveau des troisième et quatrième métatarsiens du pied droit des lamelles épidermiques, très dures et très épaisses, que le malade a le soin d’enlever fréquemment après les avoir ramollies par un bain.
Le 15 août, après une marche de cinquante kilomètres en deux jours, il se fait au niveau du durillon une ulcération qui atteint rapidement les dimensions d’une pièce de deux francs. Quelque temps après, s’ouvre, au niveau de la tête du deuxième métatarsien, une nouvelle ulcération, sous forme de fente de la longueur d’un centimètre environ. En même temps, la glande du pli de l’aine s’enflamme et devient très douloureuse, au point que le simple frottement du pantalon est insupportable. La sueur du pied et de la jambe semble un peu diminuée. Malgré tout, et quoique la marche soit devenue pénible pour notre malade, celui-ci panse lui-même ses ulcères et continue ses occupations habituelles. À ce moment, il souffre tous les soirs de douleurs de jambe assez vives du côté droit, et cela pendant une heure environ. Ces douleurs se calment par le repos. Cependant, les ulcérations s’agrandissant de plus en plus et la marche devenant chaque jour plus difficile, Joseph G... se décide à rentrer à l'hôpital.
C’est le 1er octobre. Il est admis à la salle 11, service de M. Dudon, et y reste quatorze jours. On le panse à l’eau phéniquée, puis à l’iodoforme. Les ulcérations, l’adénite, les douleurs de jambe diminuent, et le malade sort, non guéri, pour faire la foire d'octobre.
Le 25 octobre, il est obligé de demander à entrer de nouveau à la salle 41. Ses ulcérations se sont beaucoup agrandies et sa marche est fort pénible, Au bout de dix jours, il est renvoyé non guéri.
Quatre jours après, le malade entre à la salle 17. (12 novembre.) Nous constatons un léger amaigrissement du membre inférieur droit, comparé à celui de l’autre côté. Nous croyons inutile de reproduire à nouveau la description de l'équinisme très prononcé qu’il présente au pied droit, et qui transforme la tête des métatarsiens jointe aux orteils en un véritable talon antérieur. C’est
au niveau de ce talon que nous constatons deux ulcérations, à rebords épaissis,