OBSERVATION X
K..., 29 ans, étudiant en médecine (c’est l’auteur lui-même) jouissait d’une excellente santé avant le départ de France. Au bout de $ mois du séjour à bord, il commence à accuser des maux de tête, de la pâleur, des palpitations cardiaques, de l'anoerxie de plus en plus tenace, sans aucun autre symptôme gastrointestinal, mais de l’insomnie et de l’asthénie nerveuse.
Il se traite lui-même une première fois par le régime lacté exclusif pendant 48 heures, ce qui a pour effet de diminuer la céphalée et de lui rendre un peu d’appétit Il adopte pour une autre période de 48 heures le régime lacté mitigé d'œufs. et de fruits, mais sans pain. De tous les fruits des pays chauds il ne supporte que les petites bananes, ou bananes-figues et les oranges acides.
Ce régime déjà éprouvé ne se dément pas. La santé normale revient, les forces et l'appétit renaissent progressivement.
Le 1er février 190$, K .. se soumet pour un mois entier au
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régime végétarien exclusif. Son poids est au début de cetté expérience de 5 r kilos. Durant tout le mois il se nourrit principalement de lait, de légumes verts, de pommes frites et de bananes. Le 1°" mars son poids est exactement le même qu’au début, mais les fonctions digestives sont activées, la päleur est moins accusée, la santé générale est parfaite
Le 17 juillet 190$ (après son débarquement définitif à Port of Spain, Trinidad), K... est pris ne nouveau de tous les signes de dyspepsie hypochlorhydrique, d'une intense intolérance gastrique et d’anorexie, malgré le changement d’air et le séjour libre sur la terre ferme.
Il est obligé de se soumettre à la diète hydrique pendant 24 heures, pour reposer complètement son estomac, puis successivement il adopte la diète lactée exclusive, les œufs peu cuits, les fromages légers, le régime fruitarien, enfin les légumes : purée de pois, haricots. Au bout de quinze jours de traitement persévérant, il recouvre enfin son appétit
normal,
Les observations qui précèdent montrent d'une part l'influence nocive qu exerce sur les organes digestifs le séjour prolongé à bord d'un navire sous un climat chaud, et d'autre part les bons résultats qu'on peut obtenir par une médication diététique, pouvant se résumer dans cette formule : « melitre au repos l'estomac fatigué ou atteint d'hyposécrétlion, substituer au régime carné graduellement le régime hydrique, le régime lacté, fruitarien et végétarien.
Pour corroborer ces données, recueillies surtout sur le personnel du navire, je dois citer aussi plusieurs cas de dysepeptiques, européens où créoles, étaolis dans ces pays qui sont venus à bord accidentellement, en raison de leur service ou de leurs fonctions.
J. — P.., employé télégraphiste, Puerto-Plata (Saint- Domingue), 23 ans.
Dès sa première visite à bord, me consulte pour son mauvais estomac et sa gastralgie. À ce moment je traitais encore exclusivement par les amers et les opiacés. Je lui donnai de la teinture de colombo et une potion d'élixir parégorique.
J'ai revu le malade trois mois après (le Pouyer-Quertier retournait dans ce port pour réparer un câble rompu), son
ATV URE
eStomac fonctionnait toujours assez mal, et je lui conseillai Îa diète lactée.
IT. — F..., curé de Môle Saint-Nicolas (Haïti), 39 ans: venu à bord. Se plaint de malaise, de digestions pénibles, de pesanteur de l’estomac, de constipation habituelle.
Mon traitement, routinier à ce moment, n'a pas beaucoup
amélioré son état.
III. — B..., employé télégraphiste à Curaço, 25 ans, me consulte pour accès de gastralgie et manque d’appétit, faiblesse générale et maux de tête.
J'ai traité ce cas par une potion de quinquina et par le glycérophosphate, sans grana succès.
(L'idée de la nécessité du repos stomacal ne s'était pas
encore imposée à moi à ce moment).
IV. — M. P..., à Fort-de-France (La Martinique) et M. L.., Portof Spain (Trinidad), employés de la Compagnie des cables ; deux cas semblables de dyspepsie avec pesanteur et tiraillement d'estomac, des éructations gazeuses et de véritables accès de gastralgie.
Le dernier affirme qu’il parvient à calmer chaque fois son accès gastralgique en prenant de l’anguslura; c'est un amer
très répandu dans les Antilles anglaises.
V. — X..., employé à Vela del Coro (Vénézuela), 27 ans, c'est un névropathe chez qui les troubles digestifs dominent la scène. Est venu à bord me consulter pour ses maux de tète et sa lassitude constante, ainsi que son insomuie. Le séjour au Vénézuela étant très nuisible au malade, je lui donnai des fortifiants, (du vin de quinquina et du kola) et lui conseillai le
retour en France. ”
Je pourrais citer encore d'autre cas, mais leur énumération deviendrait fastidieuse. J'ai fini par me convaincre qu'il est de règle pour tous les européens, allant habiter les pays chauds, de devenir des dyspeptiques après un séjour plus ou moins long, mais que les créoles, les blancs indigènes n'étaient guère 1ndemnes de ces troubles ; dans plusieurs cas que je viens de mentionner, comme celui de Paerto Plata, il s'agit de créoles, natifs des Antilles.
L'albuminurie (1) peut compliquer les affections de l'estomac et dans ce cas il n'y a guère plus d'hésitation, le régime lacté est le seul auquel on est obligé de s'adresser. Chez mes malades, cependant, dans la grande majorité des cas l'urine ne présentait que des traces d’albumine qu'il était plus rationnel d'attribuer à l'excès de fatigue, c'était une albuminurie physiologique, très passagère.
Dans un cas (chez le chauffeur H., observ. VII) l'albuminurie persista pendant trois jours, cédant ensuite au régime lacté et au repos absolu au grand air.
(1) A. Robin. Des retentissements des dyspepsies. Bull. gén. de thérap., Paris, 1897, et Trait : De l’albuminurie dyspeptique. Bull. gén. de thérap., Paris, 1808.
La dyspepsie à forme d'intolérance gastrique intense est spéciale à ceux qui séjournent dans une atmosphère surchauffée, comme les chaufteurs,dont j'ai cité deux cas plus haut, et dans ce cas, outre le repos absolu au grand air, il semble indiqué d'employer la diète hydrique en même temps que des purgatifs antiseptiques, avant même de donner du lait, que le malade ne supporte même pas au début. Le repos des voies gastrio - intestinales et leur désintoxication par des lavements froids ou des antiseptiques est le meilleur procédé pour venir à bout des troubles nerveux (céphalée, tachycardie, qui compliquent le tableau symptomaatologique et pour baisser la température, qui s'élève à 38° dans certains cas.
Le régime hydrique (un litre d'eau filtrée bouillie, légèrement sucrée ou additionnée de jus de citron, où une eau minérale peu chargée de sels) peut jouer le rôle de lavage de l'estomac en débarrassant ce dernier des résidus accumulés par les mauvaises digestions antérieures donnant lieu aux fermentations, et aide à
déblayer toutes les toxines de l'intestin.
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Au bout de vingt-quatre heures ou.de 48 neures, quand les maux de tête sont amendés et que l'appétit commence à renaître, c'est au régime lacté exclusif qu'il faut avoir recours en même temps qu'on prescrit des toniques, comme le vin de glycérophosphate ou Île sirop de lactate de fer par exemple.
Dans certains cas de dyspepsie, ie lait est mal supporté et provoque des nausées. Les malades ont facilement des régurgitations d’odeur butyrque et quelquefois des vomissements. Le régime fruitarien pur rend dans ce cas de grands services au malade, en l'alimentant sans exiger beaucoup d'activité de la part de l'estomac surmené. Cela est vrai pour les fruits provenant des pays tropicaux, dont la pulpe savoureuse et nutritive, très facilement digestible, n'offre pas grande résistance au suc gastrique et au suc pancréatique.
La cure de raisins a déjà été conseillée et l'on sait qu'elle donne d'excellents résultats dans certaines affections de l'estomac. J'ai observé de mon côtéles bons effets des fruits doux originaires des Antilles.
La banane, fruit du bananier, (musa paradisiaca) doit être citée en premier lieu. Cet arbre prospère dans toutes les îles et sur la côte du Vénézuela. Les indigènes pauvres se nourrissent principalement de son fruit cylindrique, dont la chair, un peu sucrée, rassasie facilement. La grosse banane a des qualités alimentaires considérables, la petite, ou bananefigue, est plus agréable au goût des Européens.
La sapotille, fruit du sapola achras (Sapolacées). arbre qui pousse aux Antilles, à Surinam, dans les
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Guyanes anglaise et française et au Vénézuela ct dont l'écorce a la réputation d’être astringente et fébrifuge.
Ce fruit forme une baie globuleuse, de couleur marron, renfermant des graines noires lenticulaires, d'une saveur amère. La pulpe est juteuse et sucrée, rappelant le goût d’une poire blette.
La mangue, fruit du manguier (mangifera indica), abricotier de Saint-Domingue. L'écorce de cet arbre est réputée antidysentérique et antisyphilitique. Le fruit est une drupe d’une teinte jaune tirant sur le vert, ses noyaux sont entourés d'une pulpe jaune foncé à saveur acidulée et rafraichissante. La variété manguejulie est la plus appréc iée. Les médecins coloniaux font usage de ce fruit comme tonique et antiscorbutique, son noyau possède des propriétés astringentes.
Les oranges provenant des zones tropicales, sont remplies d'un suc doux,et sont moins agréables queles oranges de no$s pays, mais au point de vue thérapeutique elles méritent une place dans la cure par les fruits doux.
L'efficacité du régime végétarien dans les dyspepsies est établie par les recherches des auteurs anglais (Voir bibliog.).
Mes observations personnelles sur les malades du bord me permettent de m'en déclarer partisan.
L'expérience faite sur moi-même (1* février au #" mars) m'a convaincu que la viande n'état pas du tout nécessaire au bon fonctionnement, à la santé parfaite de l'organisme; dans beaucoup de cas elle l'entrave manifestement, et je crois que s'il est recommandé
de suivre le régime végétarien, cela doit être principalement sous le climat tropical.
Tous ceux de mon entourage à bord qui étaient par habitude grands consommateurs de viande, n'ont pas tardé à payer leur tribut à la dyspepsie avec atonie gastrique. L'abstention pendant une courte période de viande (surtout de celle de mammifères tués à bord) améliorait infailiblement l’état des organes digestifs.
[1 faut en effet ajouter.que toutes les viandes ne me semblent pas au même point propres à produire de l'anorexie et l'hypochlorhydrie. J'incrimine particulièrement les viandes rouges provenant d'animaux domestiques, et le gibier (chevreuil, cabri, dont on usait souvent à bord). La viande blanche (poulet) est de beaucoup plus inoffensive. La viande de poisson d’eau douce est légère et augmente l'appétit. Le hareng, la sardine, le thon ne sauraient être bannis de la table d'un dyspeptique, à moins qu'il ne soit un végétarien intransigeant. Ce qui importe pour mettre au repos l'estomac et l'intestin, c'est l'abstention de la viande des gros mammifères qui nécessite un travail de digestion long et laborieux.
La cure par le raisin dans les pays à vignobles est recommandée par certains auteurs et aurait pour effet de combattre la dyspepsie hypopeptique en modifiant la secrétion du suc gastrique. C’est évidemment une des modalités du régime fruitarien pur.
Le lait ne convient vraiment, d'après M. Robin (Bull. gén. de thérapeulique, Paris 1895), qu'aux dyspeptiques avec hyperchlorhydrie, sans fermentation vicieuse. Si le dyspeptique est en état d'hypochlorhydrie — c'est le cas de le gastrite chronique — il souffre presque toujours de fermentations lactique ou butyrique avec ou sans vomissements. Dans ce cas, on supprime le lait et l’on institue le régime féculent (sagou, racahout, tapioca), la viande crue pulpée en petite quantité. (A. Robin.)
J'ai été pour ma part amené à conseiller le régime hydrique dans les cas d'intolérance absolue de l'estomac, et cela avec succès.
La meilleure boisson à recommander est soit une eau minérale peu chargée de principes minéraux, comme l’eau de Pougues où de Saint-Galmier, soit, chez les malades qui s'en trouvent bien, l'eau de Vichy ou de Vals, ou de Contrexeville.
Le régime hydrique semble avoir de grands avantages dans les cas de dyspepsie grave avec gastralgie tenace se réveillant à la moindre ingestion d'aliment,