‹ Contribution à l'étude du traitement de la tuberculose pulmonaire dans les sanatoriaChapitre 15 sur 33 · I. Statistiques de guérison · texte numérisé non relu

I. Statistiques de guérison

Les statistiques données par les différent sanatoria sont assez difficiles à comparer entre elles parce que les médecins qui les dirigent n’attachent pas tous la même valeur aux termes de « guérison absolue et relative, amélioration » qu’ils emploient. Aussi ces statistiques ne donnent-elles qu’une vue d’ensemble sur la valeur du traitement. Les résultats obtenus sont excellents d’une façon absolue, encore meilleurs d’une façon relative si on les rapproche d’une part de la gravité de la maladie, des résultats donnés d’autre part par les autres modes de traitement.

Nous n’avons pas demandé les statistiques pour l’année 1895 aux directeurs des différents sanatoria. Elles ont été fournies au docteur Knopf pour l’année 1894 et nous en avons nous-même recueilli quelques-unes dans le cours de cette année. Or, ces statistique variant peu d’une a’nnée à l’autre, nous n’avions aucun intérêt à entreprendre sur nouveaux frais un travail déjà fait et • très bien fait. De plus, comme nous le disions, les statistiques n’étant pas exactement comparables, nous ne pouvons espérer en tirer des conclusions d’une rigueur parfaite, mais seulement des indications.

11 est très difficile de s’entendre sur, ce que veut dire

guérison de la tuberculose dans les statistiques. Les guérisons absolues de Dettweiler ont trait à des malades qui ont recouvré toutes leurs fonctions normales-, avec un poumon ne présentant plus que les signes de la cicatrice, sans toux, sans expectoration, sans bacilles. Les guérisons relatives ont trait à des individus présentant encore quelques signes physiques, de l’expectoration, mais en dehors de cela ayant un bon état général, sans qu’on puisse dire cependant que la lésion locale ait complètement disparu.

Voilà qui est bien, mais peut-on conserver à une guérison sur laquelle l’épreuve du temps n’a pas passé le nom de guérison absolue ? C’est difficile. Cependant, nous verrons que ce terme, employé par Dettweiler et ses élèves, a une valeur et qu’il peut nous donner une indication sur la vraie guérison absolue, confirmée par les années.

Sous le terme d’amélioration, que cache-t-on ? C’est bien difficile à dire, le terme n’ayant aucune valeur par lui-même, tant sont différents Iqs états qu’il désigne. 11 n’est pour ainsi dire pas de tuberculeux qui ne soit amélioré par la cure, qui n’augmente pas de poids et ne voit pas ses symptômes physiques et fonctionnels s’atténuer. Mais, dans les statistiques du docteur Weicker et du docteur Wolfï ce terme prend une valeur beaucoup plus grande puisque, pour eux, les améliorations vont jusqu’à ce que les autres appellent guérisons absolues et relatives.

Quelques médecins prétendent en effet que la guérison ne s’obtient jamais, que le poumon ne redevient jamais normal. Certes c’est vrai, mais en médecine le mot guérison n’a pas toujours le sens de restitutio ad integrum. Une lésion cicatrisée est considérée comme guérie, bien que le tissu ne soit plus normal. Admettons une seconde que la tuberculose pulmonaire nepuisse être qu’améliorée. Si cette amélioration dure toute la vie, si le malade a pu

vaquer à ses occupations sans la moindre gêne causée par sa lésion, s’il meurt de 'toute autre chose que d’un réveil de son affection, pourquoi ne pas appeler cette amélioration une guérison? D’ailleurs, l’anatomie pathologique n’est-elle pas là pour nous dire que le poumon montre des noyaux tuberculeux cicatrisés, que quelques-uns semblent provenir de processus tuberculeux plus récents que les autres, qu’ils semblent indiquer une infection nouvelle du poumon, d’une origine autre que l’ancienne. Les poussées tuberculeuses, les rechutes qui surviendront chez un tuberculeux guéri, ne devront donc pas toujours être mises sur le compte d’un réveil de l’affection ancienne. En tenant compte de toutes ces considérations, il nous semble donc simple de pouvoir inscrire le terme de guérison absolue sur les statistiques.

Si quelques médecins refusent là guérison aux .tuberculeux, d’autres sont plus généreux et considèrent que tous les tuberculeux ou à peu près devraient guérir s’ils ' se soignaient au moment utile. M. Sabourin est de ce nombre, puisqu’il affirme qu’on pourrait guérir 80.0/0 des tuberculeux s’ils étaient soignés dès le début et s’ils s’astreignaient à suivre une'hygiène rigoureuse après leur sortie-du sanatorium.

Le docteur Lautb (1) non seulement croit à la guérison mais « estime qu’un malade qui s’améliore, c’est-à-dire dont l’état général se transforme, dont les forces augmentent au point de lui donner les apparences de la santé la plus florissante, dont l’expectoration diminue, dont l’état local se modifie progressivement, est appelé à guérir, et que les échecs ouïes accidents qui surviennent dans ces cas dépendent uniquement de fautes commises dans le traitement, d

(1) Lauth. Traitement de la tuberculose pair T altitude,Vaxis 1896. beaulavon 8

On voit, par ce court exposé, quelles difficultés empêchent de juger la- valeur des statistiques. Mais ce n’est pas la seule objection qu’on leur puisse faire. De par l’évolution de leur maladie, les tuberculeux ne sont pas comparables entre eux, ne se présentent pas dans des conditions identiques devant le traitement. Si nous mettons même\de côté la question de virulence particulière du bacille, on ne peut comparer un tuberculeux qui ne présente qu’une infiltration localisée à un des sommets du poumon, à celui qui présente une vaste excavation et des foyers disséminés dans les deux organes. Le traitement qu’on appliquera aux deux malades sera le même, ou à peu près ; s’il ne réussit point chez le second, faut-il en rendre responsable la méthode ? Il nous paraît que non. Dans ces conditions, la statistique ne peut nous donner d’exacts renseignements, y

D’autre part, si les malades quittent le sanatorium avant leur guérison, alors que leur état général s’améliorait d’une façon progressive, alors que les lésions pulmonaires rétrocédaient régulièrement, rien ne dit qu’une cure plus prolongée n’aurait pu les guérir. Ces malades ne figureront point à la colonne des guérisons simplement parce que le traitement n’a pas été appliqué au sanatorium jusqu’au bout. Toutes ces difficultés fort bien mises en lumière par M. Sabourin font donc qu’on ne peut s’appuyer sur les statistiques pour juger de la valeur delà méthode appliquée dans les sa!natoria.

Quoiqu’il en soit, nous donnons ces statistiques telles que les a fournies le docteur Knopf dans sa thèse avec quelques chiffres recueillis par nous depuis lors.

Mais il ne faut pas s’en tenir à ces statistiques de résultats ; les directeurs de sanatoria se sont préoccupés à diverses reprises du sort de leurs malades renvoyés avec l’étiquette « guéris ». Ils ont voulu se rendre compte ainsi

de la proportion des rechutes, de la valent des gnérisons obtenues, de la valeur même du terme guérison qu’ils employaient. Ces statistiques ont une plus grande importance que les premières, puisqu’il va s’agir de guérisons sur lesquelles l’épreuve du temps a passé. Nous verrons pourtant qu’une seule d’entre elles, celle de Dettweiler, en 1886, peut nous donner des renseignements bien exacts.

Tout d’abord, avec le docteur von Ruck, du sanatorium de Winyah et le docteur Hauffe de Saint-Blasien, nous n’avons que des indications incomplètes.

Le docteur von Ruck (cité par Knopf) écrit à 605 malades ayant quitté son sanatorium depuis 1 à 3 ans, il trouve 11 0/0 de guérisons absolues et à peu près le même chiffre de guérisons relatives. Mais nous ne savons pas sous quelle 'étiquette les malades avaient été catalogués à leur départ. Cette statistique nous apprend donc simplement que des malades étaient restés guéris après leur sortie du sanatorium, c’est-à-dire depuis 1 à 3 ans, ce qui est peu pour parler d’une guérison confirmée.

Le docteur Hauffe (1) de Saint-Blasien, nous donne des renseignements un peu plus circonstanciés. En mai 1891, il écrit à 324 malades sortis de son sanatorium de 1878 à 1889. Il n’obtient aucune réponse à 46 de ses lettres ; 5 malades sont morts depuis leur départ (1.8 0/0) ; 12 se sont aggravés (4.31 0/0) ; 201 quoique sujets parfois à des bronchites ont pu cependant continuer à gérer leurs affaires et exercer leur profession (72.3 0/0). Enfin 72 malades (25.89 0/0) jouissent d’une parfaite santé et parmi ceux-ci des officiers font un service actif. Cette statistique, intéressante en elle-même, ne nous disant point avec quelle étiquette les malades étaient sortis du sanatorium, ne nous permet pas de tirer de conclusions pou-

(L Manasse. Die Heilung der Limgontuberhulose, Berlin 1890.

vant être reportées aux statistiques du tableau ci-dessus.

Avec le docteur Wolff, nous serrons la question de plus près, et surtout nous trouvons des guérisons de vraiment longue durée. Dans les observations réunies à la fin de cette thèse, nous citons une guérison datant de 28 ans (observ. V) une de 27 ans (observ. VI), et nombre d’autres variant de 3 ans à 16 ans. Si nous nous en tenons à la statistique du docteur Wolff, nous trouvons que sur 95 malades guéris dont il a æu des nouvelles :

5 guérirent entre 1862 et 1870 c’est-à-dire depuis 21 à 29 ans ; 52 guérirent entre 1870 et 1879 inclus c’est-à-dire depuis 12 à 21 ans; 38 guérirent entrel879 et 1884 inclus c’est-à-dire depuis 7 à 12 ans.

L’épreuve dn temps a donc passé sur pes malades. Malheureusement, nous sommes empêchés de tirer des conclusions nettes de cette statistique parce que le docteur Wolff a écrit à tous les malades renvoyés par Brehmer comme « guéris » ou « presque guéris » pendant cet espace de temps. Or, il est de toute évidence que les deux expressions ne s’équivalent pas et qu’on ne peut répondre de voir se confirmer la guérison des « presque guéris ». Gés derniers ont toujours à soutenir le combat contre le bacille. Il est très probable qu’ils arriveront à le vaincre s’ils suivent une hygiène sévère, mais ce sont toujours des malades. Ils doivent pour guérir, continuer leur traitement, ils le continueront dans de mauvaises conditions, puisqu’ils ne sont plus au sanatorium ; la méthode ne peut plus être responsable des échecs. La statistique a pourtant une haute valeur, surtout si l’on analyse les observations qui y figurent. Elle va nous servir à montrer tout à l’heure que les malades guéris au sanatorium reprennent la vie commune dans les conditions,à peu près identiques à celles des gens sains, qu’ils ne seront

plus des malades ou des délicats pendant le reste de leur vie.

Mais abordons maintenant la statisticfue publiée par le docteur Dettweiler en 1886. Elle est si importante par l’exactitude de ses termes qu’il nous faut la résumer. On a soigné dans l’espace de 10 ans à Falkenstein 1022 cas de phtisie confirmée, bien démontrée. Sur ces malades, 132 sont renvoyés comme absolument guéris, 110 comme relativement guéris qt nous savons (voir plus haut) ce que veulent dire ces termes sous la plume de Dettweiler. En 1886, il écrit à 99 de ces 132 malades, sortis absolument guéris depuis un temps variant de 3 à 9 ans : c’était ceux dont il connaissait l’adresse ou celle de leur médecin et qui lui paraissaient donner des garanties morales nécessaires pour qu’on pût faire fond sur leurs réponses. Il reçoit-98 réponses. Nous n’allons nous occuper que de celles-là. 11 malades sont morts et, pour la plupart de maladies autres que la tuberculose Cette mortalité, comparée à la mortalité générale, ne peut étonner—12 ont eu une rechute dont ils ont guéri—3 sont encore malades. Il nous reste 72 cas qui sont guéris, pour une enquête portant sur 98 personnes, qui nous donne une moyenne de près de 72,5 0/0 de guérisons confirmées. Il en résulte que nous pourrions reporter cette proportionnalité à tous les chiffres des statistiques pour en tirer le nombre des guérisons qui se confirmeront, si les statistiques admettaient les mêmes définitions que le docteur Dettweiler. En l’appliquant à’sa dernière statistique nous trouvons que 10,08 0/0 des malades sortis du sanatorium verront leur guérison se confirmer.

Non seulement cette guérison résiste au temps, mais elle permet au tuberculeux guéri, de. mener pendant le reste de ses jours une vie utile. Certes, il est probable qu’il retombera malade s’il se place une seconde fois dans

les conditions qui l’ont fait succomber autrefois. Mais, on peut, tout en se livrant à ses occupations habituelles, éviter les fatigues, les excès. Si l’on exerce une profession défavorable à une vie hygiénique, il est possible d’en atténuer les inconvénients, si l’on ne peut en changer, ce qui vaudrait mieux. C’est en analysant les observations ci-jointes qu’on peut se rendre compte de la la:titude laissée à ce point de vue au tuberculeux guéri.

Toutes les professions sont à peu près représentées dans les statistiques publiées et les résultats acquis au sanatorium ne restent point l’apanage des classes fortunées, dont les individus peuvent consacrer leur vie à se soigner.

Les observations V, VI, VII, VIII, XI, se rapportent à des officiers dont deux ont pu faire trois campagnes depuis leur guérison. Un chanteur (Obs. IX) ■ se vante de pouvoir retenir sa voix plus longtemps que laplupart des artistes. Cette profession est particulièrement fatigante pour l’appareil pulmonaire et ne donne aucune garantie au point du vue d’une vie régulière et hygiénique. Un malade (Observ. X) tiavaille dans un bureau 9 heures par jour, une autre (obsery. XIV) a comme libraire une profession sédentaire, d’autres enfin sont des médecins (observi XIII) et il est inutile d’insister sur les -fatigues de la profession.

Certes, il vaudrait mieux que les malades guéris, fussent assez raisonnables pour éviter tout excès et toute fatigue. Mais puisque certains d’entre eux sont assez fous pour ne tenir aucun compte des conseils qu’on leur a donnés nous devons nous en servir comme enseignement. Or, les observations XV, XVI, XVII, XVIII, nous donnent quelques exemples de malades menant une vie peu sage et peu conforme aux règles dont l’application les a guéri. Ils résistent pourtant et ne se ressentent pas de leurs écarts de régime.

Chez les femmes, la grossesse et l’accoucliement, si défavorables aux tuberculeuses en voie d’évolution, se passent sans réveiller l’ancienne affection. L’une des malades (Obs. XX) a eu 6 accoucbements. Les observavations {XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII), ne font pas toujours mention de la santé des enfants ; ils sont sains quand il en est question.

Enfin, tous ces phtisiques n’ont point été sans souffrir de maladies diverses depuis deur sortie du sanatorium. Nous les voyons résister à des affections chroniques et aiguës (observations VIII, XI, XII, XVIIl, XXIX, XXX, XXXII), que ces maladies atteignent l’appareil respiratoire ou un autre organe.

On ne peut naturellement tirer aucune donnée statistique de ces observations. Elles sont là seulement pour montrer que les tuberculeux guéris sont rendus à la vie ordinaire dans des conditions satisfaisantes, qu’ils pourrontrésister àpeu près comme des individus sains aux vicissitudes qui les attendent dans l’avenir et que le terme de guérison peut être appliqué à la tuberculose comme aux autres maladies. Le traitement suivi a relevé l’organisme et l’a rendu capable de résister à des causes momentanées de déchéance, sans voir se réveiller l’affection tuberculeuse.

■ Nous devons aussi faire remarquer que l’hérédité tuberculeuse ne semble pas avoir d’influence néfaste sur la guérison des malades. Il suffit de parcourir les observations ci-jointes pour voir que les héréditaires y sont nombreux, ce qui n’a point empêché leur organisme de résister et de triompher dans la lutte.

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