X. Avantages et inconvénients des sanatoria
Après avoir exposé le traitement hygiénique-diététique de la tuberculose pulmonaire dans les sanatoria, il nous faut montrer pourquoi ce traitement doit être suivi dans un établissement fermé. A un examen superficiel, il semblerait que cette condition n’est pas nécessaire. Les règles à suivre semblent simples, faciles à appliquer partout à la campagne. Un malade intelligent les comprend vite, et il semble qu’on pourrait s’en remettre à lui du soin de s’y conformer. En allant plus au fond des choses, on s’aperçoit que les exigences du traitement sont si multiples quelles ne peuvent être bien remplies que dans un sanatorium aux installations spéciales, où le malade est complètement dans la main du médecin.
Pour montrer les avantages présentés par un sanatorium, il va nous suffire de passer rapidement en, revue les différents points du traitement que nous venons d’exposer.
Au point de vue prophylactique, on voit clairement l’intérêt qu’éprouve la société à n’être plus en contact direct avec des tuberculeux capables de répandre la contagion dans leur entourage. Mais le sanatorium n’est pas qu’un hôpital d’isolement, ayant par cela même sa valeur, il est encore une maison où l’on guérit les malades, une maison où ils reçoivent une éducation spéciale. Ces établissements sont des sortes d’écoles d’hygiène ; le phtisique qui en sort a contracté des habitudes de propreté qui le rendent par la suite inoffensif pour la société. On peut espérer qu’il appliquera chez lui les mesures simples de désinfection vis-àvis des crachats, qu’il a vu prendre devant lui. Ces me-
sures appliquées d’une façon générale,' auraient pour résultat de diminuer dans d’énormes proportions le nombre des cas de tuberculose, de la faire disparaître peutêtre. A ce point de vue, les sanatoria pour les pauvres seraient une création particulièrement utile, puisque c’est dans les classes pauvres que la tuberculose fait le plus de ravages. L'encombrement et la malpropreté qui régnent dans ce milieu rendent la contagion facile ; les habitudes prises par ses membres pendant leur passage au sanatorium ne peuvent être qu’avantageuses.
La cure d’alimentation ne s’applique bien et facilement que dans un établissement fermé. L’abondance des mets, leur variété, leur composition, sont combinées de façon à assurer au malade une alimentation parfaite. La cuisine, riche en graisses, peut être surveillée ; le malade a souvent une tendance à enlever du morceau de viande qu’il a dans son assiette toute trace de graisse ; la cuisine est là pour la lui restituer, malgré lui, La présence du médecin elle-même n’est-elle pas nécessaire pour cette cure? Le malade arrive dans un état d’indolence extrême, il présente une apathie, une paresse particulière lorsqu’il s’agit de se nourrir. Pour combattre cet état, rien ne vaut comme les exhortations du médecin qui prend ses principaux repas à la table commune, qui les sert même! quelquefois lui-même (Nordrach). Les diètes particulières, les cures de lait, d’œufs, de kéfyr, de viande crue, sont plus facilement applicables dans un sanatorium, sous la surveillance du médecin, que dans la vie ordinaire.
Pourla cure d’air, la nécessité du sanatorium s’impose. Il suffit d’avoir lu ce que nous avons dit des installa- ■ tions qui ont pour but de rendre cette cure possible par tous les temps, dans toutes les saisons et tous les climats pour voir qu’on ne peut guère les trouver que dans des établissements spéciaux. A la vérité, en Allemagne et
en Suisse, dans les stations où fréquentent les tuberculeux, les hôtels et les maisons particulières ont adjoint à leurs chambres, des vérandas ou même des balcons couverts. L’installation reste toujours imparfaite, l’exposition souvent mauvaise, la garantie contre le vent incertaine. Mais ce qui manque, par dessus tout, c’est la présence du médecin. On a beau expliquer, dire et redire au malade qu’il peut et doit séjourner au dehors par tous les temps, les désobéissances aux prescriptions seront toujours nonibreuses. Le brouillard, en particulier, fera rentrer les malades dans leurs chambres. Même dans les sanatoria, le médecin est obligé de visiter les patients sur leurs chaises-longues, pour s’assurer de leur présence, de parcourir les chambres, les salles et les couloirs, pour en chasser ceux qui sont récalcitrants. A plus forte raison, combien cette désobéissance sera-t-elle plus fréquente dans les stations de cure ouvertes, chez les particuliers, lorsque le malade ne verra même pas son médecin tous les jours.
Le sanatorium assure aussi le repos au malade, en l’éloignant de son milieu, en le soustrayant à l’influence de sa famille, qui, malgré ou même par son bon vouloir ne peut lui laisser le calme nécessaire à sa guérison. Les exercices, lés travaux du malade ne peuvent aussi être contrôlés d’une façon exacte que dans un sanatorium.
Voilà pour les grands points de la cure, mais pour le détail, il en va de même. La surveillance de tous les faits et gestes du malade est facile. Le médecin a pour tâche non seulement de faire appliquer les règles nécessaires pour la guérison, il doit encore empêcher le malade de commettre la moindre imprudence. Le “tuberculeux doit s’abstenir du café, du théâtre, il doit éviter les excès de toutes sortes. Le sanatorium assure cette abstention au maximum' ; les malades trompent rarement pendant
longtemps la surveillance du médecin. Daris une station de cure ouverte, ils ont la bride sur le cou ; les occasions de distraction sont trop nombreuses, eux-mêmes trop faibles pour y résister.
Il nous est facile de résumer les avantages d’un sanatorium en quelques mots. Ils tiennent d’une part aux installations particulières qu’il possède, d’autre part, à la présence du médecin. G’est même, au fond, la présence continue du médecin qui constitue l’avantage réel du sanatorium.
Après les avantages, il nous faut voir les inconvénients ou plutôt les objections faites contre ces établissements. Elles visent deux points principaux : le danger de contagion et la mauvaise influence psychique.
Au sujet de la première objection, nous ne pouvons que répéter ce que nous ayons dit dans notre chapitre sur les mesures prophylactiques pratiquées dans les sanatoria. Elles paraissent et sont en réalité efficaces pour écarter tout danger de contagion, soit parmi les habitants, soit au voisinage de l’établissement. Nous ne pouvons mieux faire que de citer à ce sujet une partie des conclusions du rapport de M. Netter (loc. cit.) au Comité consultatif d’hygiène de France :
« Des établissements destinés aux phtisiques présentent une utilité aussi grande pour la société que pour les malades qui y sont traités.
« Des dangers peuvent résulter pouf une localité de la présence de nombreux phtisiques dans les hôtels ou dans les habitations particulières où ils sont mélangés au reste delà population et où il ne peut être pris les précautions nécessaires”.
« Les agglomérations de malades dans ces sanatoria ne sauraient être l’origine d’aucun danger pour le voisinage pourvu que ces établissements soient bien dirigés.
que leur installation et leur aménagement soient eonübrmes aux règles déjà en vigueur dans les établissements analogues.»
L’objection tirée de la mauvaise influence psychique d’un tel milieu sur les malades est plus apparente que réelle. Elle préoccupe toujours les visiteurs et c’est une question qu’ils adressent toujours aux phtisiques qu’ils y peuvent connaître. Dans un sanatorium, on ne s’amuse pas, mais l’état d’âme de ses habitants n’est pas aussi sombre qu’on le pourrait croire. J’en parle d’après ce que j’ai éprouvé moi-même pendant un séjour de 7 mois à Falkenstein et surtout d’après ce que j’ai vu éprouver aux autres autour de moi. Dans le voyage que j’ai fait ensuite, j’ai interrogé à ce sujet ceux denoscompatriotesque j’ai pu rencontrer. La réponse a été partouj; et toujours la même, aussi bien à Gœrbersdorf qu’à Leysin ; « On ne s’amuse pas ici, mais on y guérit.» 11 faut noter que j’interrogeais des Français, entourés d’une population dont ils ne comprenaient pas la langue la plupart du temps, c’est-à-dire dans les meilleures conditions pour être plongés dans la Inélancolie. Mais l’espoir de la guérison soutient le malade, lui fait passer dans l’établissement les longs mois nécessaires à son amélioration, à son rétablissement. Les phtisiques soignés au sanatorium sont si peu mal impressionnés par leur claustration relative, qu’ils y reviennent par la suite chercher à nouveau la santé quand ils ont été atteints par des rechutes. A Falkenstein, nombreux étaient les malades qui y avaient déjà passé une ou deux saisons, voire même pour l’un d’eux, quatre hivers et ce dernier, un Français, je l’ai retrouvé encore au mois d’août dernier, à Falkenstein, venant s’y faire soigner pour la 5“ fois. Beaucoup de ceux qui avaient quitté Falkenstein, je les ai rencontrés dans d’autres sanatoria ; ce n’est donc pas rohligation d’être soignés dans
un établissement fermé qui les avait fait fuir, mais des convenances personnelles diverses.
Tons ces faits ne pronvent-ils pas que l’objection n’a pas la valeur qu’on serait tenté de Ini. attribuer. Quelles sonllesraisons, de cet état d’âme particulier de l’hôte d’un sanatorium ? Il faudrait entrer dans nne analyse psychologique trop ardue et pour laquelle nous sommes peu préparé ; il nous suffit de constater le fait. Disons senle- Tementque pour comprendre cette sérénité il faut faire intervenir Tinsouciance o-ptimiste du phtisique, son égoïsme de malade et la confiance aveugle qu’il a dans le médecin du sanatorium.
Tuberculeux auxquels s’adresse retraitement du sanatorium.
Le traitement de la tuberculose pulmonaire dans les sanatoria s’adresse à tous les tuberculeux, quels que soient le degré et l’évolution de la maladie. Dans les premiers stades comme dans les derniers, dans la forme aiguë comme dans la forme chronique, il soulagera le phtisique au moins, s’il ne peut arriver aie guérir.
Je dois dire que les opinions des médecins sont très divergentes à ce sujet. En Allemagne, on a une tendance â ne vouloir faire bénéficier du traitement que les malades peu avancés. A ce point de vue la question n’est point tant de soigner des malades dits au premier degré de la phtisie, que des malades à lésions bien localisées ; il semble en effet, qu’au point de vue du pronostic, ce soit l’étendue des lésions qui importe, bien plus que leur degré. Or, les phtisiques à lésions bien limitées, bien localisées guérissent généralement et si les lésions sont au premier degré, on peut ajouter qu’ils guérissent vite. L’idéal serait donc de dépister la tuberculose aussitôt qu’elle apparaît chez un individu, de l’envoyer alors au sanato-
rium et l’on pourrait presque affirmer la guérison dans ce cas. C’est à cela qu’on tend en Allemagne.
Si pour les phtisiques riches on discute encore, pour les pauvres, la question est jugée. Les règlements d’admission spécifient bien qu’on ne recevra dans l’établissement que des phtisiques au début de leur affection. Gela tient un peu à l’organisation de ces sanatoria pour indigents. Les malades qui y sont reçus doivent payer à l’administration une certaine somme pour être soignés. Cette somme est versée par des compagnies d’assurances, des caisses de malades et les places sont réservées à leurs adhérents. Ces compagnies ont dès lors tout avantage à ne faire soigner que des malades peu gravement atteints. Le traitement dans un sanatorium côute plus cher que dans un hôpital ordinaire ; il ne devient avantageux pour les compagnies que s’il assure la guérison du malade. Dans ce cas celui-ci cessera en effet d’être à leur charge; s’il est incurable ou présente peu de chances de guérison, pourquoi entreprendre un traitement coûteux qui ne fera que retarder l’échéance fatale ? En Autriche, le ' professeur Schrœtter ne se rallie point à ces idées. Il pense que tous les malades ont également droit au meilleur des traitements, au seul qui apporte un soulagement à leurs maux, au seul qui puisse les guérir, le cas échéant. Il est bien difficile en effet de séparer les cas incurables des cas curables lorsqu’il s’agit de tuberculose.
Parmi les observations qui sont à la fin de cette thèse, nous en signalerons quelques-unes où les malades arrivent à la guérison, malgré des cavernes pulmonaires (Observ. II, IV, VIII, XIII). Si le tuberculeux n’a qu’une chance de guérir pourquoi l’en priver ?
S’il est incurable, si le sanatorium ne peut que retarder le dénouement, le phtisique retirera encore de grands avantages de l’établissement. Il suffit d’avoir passé dans un de
ceux-ci pour se rendre compte du bien-êtré qu’éprouvent même ceux qui sont condamnés. La fièvre, la toux, les sueurs nocturnes sont atténuées, l’appétit semble renaître. Le malheureux fait quelques promenades, vit de la même vie que ses compagnons de cure jusqu’au jour où il s’alite pour ses derniers moments. Quand on songe à Tétât de misère où sont plongés ordinairementles phtisiques moribonds, incapables de s’alimenter, de bouger, couchés dans un lit qu’ils ne quittent pas parfois pendant de longues semaines, on ne peut s’empêcher de penser que le sanatorium est fait même pour ceux-là.
Ce qu’il faut souhaiter, c’est que le tuberculeux n’arrive pointàTincurabilité. Le seul moyen efficace, le seul en lequel on puisse avoir confiance, c’est d’envoyer le tuberculeux se soigner dans un sanatorium, aussitôt qu’on a pu découvrir chez lui le débftt de la maladie. Dans ce cas le sanatorium est bien l’établissement où l’on guérit, THeilanstalt des Allemands. La proportion des guérisons est alors telle qu’on pourrait affirmer que la tuberculose serait appelée à disparaître rapidement. Si le sanatorium est àtousles tuberculeux, on peut dire qu’il est %écessaire à ceux qui sont peu touchés par la maladie.
Ainsi donc, tout en croyant que les sanatoria peuvent rendre service à tous les tuberculeux, nous sommes tout à fait d’avis qu’ils ne rendront le maximum de leur effet utile que le jour où on leur enverra surtout des tuberculeux peu avancés. C’est une éducation à faire ; il faut que tout médecin soit aujourd’hui persuadé de la curabilité de la phtisie. 11 aura alors le courage d’éclairer le malade sur sa situation puisqu’à côté du danger il pourra montrer la guérison presque certaine et, somme toute, facile à obtenir. Lorsqu’on essaie, dans les statistiques, de rechercher le pourcentage des guérisons au début de la maladie, on est frappé par son chiffre
élevé. Dans le rapport fourni pour le sanatorium des pauvres de la ville de Brême à Rehburg, par exemple, nous trouvons que, sur 28 malades, 22 partirent guéris, 5 étaient seulement améliorés et ne pouvaient travaille^ que modérément, 1 mourut. Ainsi donc, plus de 78 0/0 de ces malades guérirent : ce chiffre est intéressant à rapprocher des 80 0/0 des tuberculeux que le docteur Sabourin déclare devoir guérir et dont nous parlons dans le chapitre suivant.
Pour arriver à un si heureux résultat, le public luimême devra s’habituer à cette idée qu’on peut êtretuber-' culeux sans être condamné à mort, mais qu’il* faut se soigner au début de l’affection. Ce que je souhaite là n’est nullement irréalisable puisque je lis à la fin du rapport de Hohenhonnef sur 1895 : « Il nous faut aussi signaler ici que d’année en année le sanatorium est de plus en plus fréquenté par ces malades, pour qui un « Heilanstalt » est particulièrement indiqué, c’est-à-dire par des malades curables, chez lesquels l’affection n’est pas encore enracinée ni trop étendue. C’est aussi une circonstance heureuse pour la renommée^de l’établissement et en même temps un signe qu’on comprend de plus en plus qu’il faut soigner radicalement dès le début une maladie aussi sévère, si l’on veut éviter à la fin les regrets et les reproches. »
La conclusion de tout cela est qu’il faudra s’efforcer de reconnaître la maladie dès son apparition et c’est clans ce" sens que m’a écrit à c'e sujet le docteur Meissen : « Le progrès le plus important, dit-il, consistera à apprendre à reconnaître les premières atteintes de la tuberculose mieux que nous ne l’avons fait jusqu’ici et à envoyer aussitôt les cas ‘An début se faire soigner rationnellement dans les établissements. Alors seulement nous verrons en grand nombre des succès certains et durables, et nous
apprendrons à,juger tout autrement de curabilité de la phtisie. » Nous ne pouvons qu’applaudir et nous asso" cier à ce désir.