HISTORIQUE
Si dans tous les cas de cancer, bien limité, pris au début de l’évolution, l’ablation chirurgicale reste le procédé de choix, il n’en est pas moins vrai que le bistouri est insuffisant, soit contre les récidives à distance, soit contre les tumeurs trop étendues.
Quelque soit l’idée pathogénique que l’on se fasse du cancer, 1l devait venir naturellement à l’idée des expérimentateurs et des cliniciens d'agir localement ou par l'intermédiaire de la circulation générale sur le tissu néoplasique. Cette action des médicaments à bien déçu les expérimentateurs ; on à pu cependant noter quelquefois en clinique une amélioration des symptômes les plus pénibles.
Etavantde rapporter les expériences de Wassermann qui ont ouvert une nouvelle voie dans la chimio-thérapie des tumeurs, il convient de rappeler les diverses tentatives qui ont été faites dans le même sens.
Borrel, Bridre et Cernovodeanu inoculèrent, dans la tumeur même de la souris, du bisulfure d’arsenic colloïdal et constatèrent l'expulsion totale de la tumeur cancéreuse, ainsi que la guérison complète de quelques tumeurs récentes. Ces injections se montrèrent
pe extraordinairement toxiques pour les souris Cancéreuses.
Sur des chiens porteurs de tumeurs, Sticker a fait des injections d’atoxyl tous les deux jours, en commençant par une dose de 0,01 pour s’arrèter à 0,11. Il a constaté que ce traitement provoquait un arrêt de croissance où même une diminution du volume des tumeurs, mais, dès que le traitement était interrompu, les tumeurs se mettaient à grossir de nouveau.
Ayant aussi employé avec un certain succès du sang défibriné, Sticker eut l’idée de combiner ces deux traitements : l’atoxyl avec le sang. Le traitement consista à injecter d’abord de 0,10 à0,15centimètres cubesdesang, puis trois fois de suite, à deux Jours d'intervalle, 0,01 cengramme d’atoxyl. Sous l'influence de ce double traitement qui fut prolongé durant plusieurs mois, Sticker à vu de nombreuses tumeurs expérimentales disparaître complètement. Il en fut de même pour deux sarcomes spontanés. Chez l’homme, il put obtenir aussi une amélioration transitoire à la suite d'injection de sang de porc.
Hofbauer essaya diverses substances sur des cancers inopérables et déclara avoir vu certaines tumeurs rétrocéder, les ganglions s’affaisser, en injectant en partie dans la tumeur, en partie dans la peau qui l’entourait: de l’atoxyl (0,30 centigrammes), de la quinine (de 0,5 à gramme), delacholestérine(0,30à0,50centigrammes), ou du sérum de bœuf (0,20 à 0,30 centimètres cubes).
Par l'injection de trvpsine au centre même des tumeurs des souris, Beard à pu provoquer leur nécrose el de ce fait leur résorption.
pere
L'adrénaline à été injectée de la même façon par Bastford. Il constata des hémorragies et une réaction inflammatoire favorable à la guérison.
Spiess employa des substances anesthésiques. Les premières expériences furent tentées sur les souris d'Ebrlich. Il utilisa divers produits, tels que la nirvanine, la novocaïne, le chorhydrate de paramidobenzoylpiperidylethanol. Les injections furent poussées jusqu'au centre même de la tumeur et voici avec quel résultat : 78 souris furent traitées; 22 ne présentèrent pas de changement, 30 furent améliorées et 22 guérirent complètement. Spiess fit ensuite, sans résultat, des expériences chez l'homme.
M. Lacapère, Czerny, Bodin utilisèrent l'arsenic et obtinrent chez des carcinomateux des résultats favorables. L’arseno-benzol donna dans quelques observations une amélioration momentanée des tumeurs. Récemment, Nœthe traitait une tumeur maligne du cerveau par des injections intra-veineuses de ce médicament et voyait après une aggravation transitoire se produire une amélioration très notable de tous les signes.
Ledous-Lebard fit à diverses reprises des injections de sulfate de radium et constata un effet anesthésique constant dans ses cancers inopérables. Récemment, J. Gaud du Gers, se basant sur l’action bienfaisante des eaux de Saint-Christau sur le cancer, attirait l’attention sur quelques résultats qu'’auraient donnés entre ses mains les sels de cuivre.
Riquoir, rappelantles propriétés des colloïdes, utilisa des injections comprenant du sublimé, trypsine, ar-
re rhenal fixé sur du bleu de méthylène. Il aurait noté une action sur les adénopathies secondaires, une diminution des tumeurs.
Les recherches expérimentales et cliniques de Riquoir se rapprochaient de celles de Wassermann et comme elles, elles cherchaient à conduire le médicament au contact de la tumeur sans léser les lissus sains.
Bien que par avance, l'espoir d’une réussite dans ces essais paraît médiocre, Wassermann avait depuis longtemps entrepris des expériences dans cette direction. II est clair que de tels travaux ne pouvaient être faits qu'expérimentalement sur des animaux. Grâce aux travaux de Jensen et particulièrement aux connaissances sur l'inoculation des tumeurs des animaux dues à Ehrlich et ses collaborateurs ainsi qu'à C. Lewin, les auteurs trouvèrent dans les tumeurs des souris, variétés désignées par Ehrlich comme du carcinome et du sarcome, un matériel d'expériences tout indiqué.
« Nous ne voulons nullement ici, dit Wassermann, entrer dans la question de savoir à quel point ces tumeurs ressemblent ou sont analogues aux tumeurs de l’homme; cela ne jouerait aucun rôle pour nous, qui voulions résoudre pour le moment des questions purementscientifiques, car nous recherchions le fait suivant : sil est possible d'influencer thérapeutiquement des cellules tumorales à naissance rapide, tout en conservant la vie des animaux malades, par conséquent en laissant intactes les autres cellules du corps, au moyen
ot = d'une substance chimique introduite par la voie sanguine.
« Beaucoup plus importante était la question de savoir si ces tumeurs ne rétrocèdent pas spontanément. À ce point de vue, au moins en ce qui concerne la variété de tumeur employée, nous disposons actuellement d’une expérience personnelle portant sur plusieurs milliers d'animaux, et, jamais nous n'avons vu rétrocéder spontanément et par un traitement inactif ces tumeurs. L’écrasement, la compression leur fait marquer un temps d'arrêt ou bien les fait s’ulcérer, mais jamais les tumeurs ne disparaissent complètement. »
Ainsi donc, étant établi que le cancer des souris ne guérit pas spontanément, restait à réaliser l'expérience elle-même.
1° Tout en conservant la vie à l'animal.
2° En introduisant dans l'organisme une substance capable de se fraver d'elle-même un chemin vers les cellules cancéreuses et de les détruire sans toucher aux autres cellules.
Les premières recherches de Wassermann restèrent sans résultat, et pendant longtemps, après des expériences portant sur des milliers d'animaux.
« Nous acquimes seulement un point de repère pour notre travail, lorsque, il y a un an les recherches de A.-V. Wassermann établirent que le carcinome extirpé fraîchement par intervention chirurgicale peut rester en vie plus longtemps dans le sang du malade que dans : le sérum sanguin d’un individu sain. Pour avoir un indicateur pour la durée de vie des cellules carcinomateuses, nous employions, sur le conseil de A.-V. Wassermann,
0e le tellurate de soude ét le séléniate de soude indiqués par Von Gosio dans ce but. Ces sels ont la propriélé, en présence des cellules vivantes, par suite de laréduction de leur métal, de donner un précipité noir ou rouge. Quand nous examinions le lendemain les tubes d’épreuve, nous observions que l'expérience, dans le sens où nous l’avions établie, était négative : la réduction s'était effectuée dans les deux tubes: par conséquent, le sérum normal n'avait pas tué non plus les cellules cancéreuses ». Mais à un examen plus minutieux A.-V. Wassermann put établir que le sélénium ou le tellure s’était fixé exclusivement à des régions déterminées du fragment de carcinome. Par une investigation plus approfondie, on reconnut que ces régions correspondaient au siège des cellules épithéliales et de plus que les corps mélalloïdiques s'étaient précipités à l'intérieur des cellules, c'est-à-dire des éléments les plus vitaux de la tumeur. Cela fut pour A.-V. Wassermann l’occasion de rechercher plus avant s'il existait également chez les animaux cancéreux une avidité de même nature entre les cellules cancéreuses et les sels de sélénium et de tellure. « Dans ce but nous primes des souris atteintes de careinome inoculé et nous injectèmes localement dans la tumeur les sels de sélénium et de tellure (séléniate et lellurate de soude). Il apparut en eflet dans une série d'expériences que, avec ces sels, il se produisait un ramollissement el une liquéfaction de la tumeur qui se vidait à l'extérieur, phénomène qui dans quelques cas conduisit à la guérison radicale sans récidive. IL semblait donc que le sélénium et le tellure, mis en contact de la cellule cancéreuse, la détruisait. »
ÉANE SR
Par la voie veineuse, il fallut jusqu'à huit injections dansla veinecaudale pour obtenirla guérison d’unesouris cancéreuse, mais par cette voie les préparations salines parurent très toxiques et très insuffisamment électives.
La cause de l'échec paraît évidente : elle ne pouvait résider que dans ce fait que justement, par l'injection intra-veineuse, le sélénium ne parvenait pas à la tumeur.
Suivant l'expression pittoresque des auteurs, le problème était de « construire des rails au sélénium », de manière à conduire ces sels jusqu'aux cellules cancéreuses en assurant leur action élective d’une façon plus certaine que n'avaient permis de l'obtenir les expériences précédentes. |
A.-V. Wassermann pensa qu'il fallait s'adresser à des substances capables de diffuser très rapidement dans l'organisme par la voie sanguine et fixa son choix sur l'éosine, la cyanosine, l’érythrosine.... Après une série d'essais et malgré des échecs répétés, le grand nombre d'expériences permit de mettre en lumière que, la préparation lameilleure se composaitd’éosine et de tellure, plus « autre chose » qui reste Le secret des expérimentateurs.
Cette substance dissoute dans l’eau, injectée dans la veine caudale d’une souris saine, à la dose de 2 milligr. 5, colore en rouge l’animal, surtout au niveau du museau, des veux et des pattes: ces modifications surviennent dès le début de l'injection. Introduite par la même voie chez la souris cancéreuse et à la même dose, au bout de deuxinjectionsrépétéesàun jour d'intervalle, l'animal ne présente aucune modification ; après la troisième injection la tumeur commence à ramollir: après la quatrième, la fluctuation est nette ; puis les modifications
Eve
se poursuivent : flaccidité du sac, diminution du volume, sensation du sac vide après la cinquième et sixième injection. Pourtant cette guérison simple ne survient pas toujours ainsi ; dans lesgrosses tumeurs, lorsque la liquéfaction et le ramollissement du contenu se produisent vite, les animaux se refroidissent et meurent, «celte éventualité est si fréquente et si régulière, qu'il n'y a aucun doute à ce sujet que la maladie ne soit liée à la résorption du contenu ramolli de la tumeur. Les animaux succombent dans de tels cas à la toxicité de la masse de la tumeur résorbée ».
Les auteurs ont pu étabir, en conservant leurs souris guéries pendant des mois, que la guérison se maintenait parfaite; et ils arrivaient à cette conclusion, que, quand on à réussi à détruire chez les animaux toutes les cellules cancéreuses, aucune récidive ne se produit plus. Inversement, ils affirmaient que quand il demeure un faible reste de tissu cancéreux une récidive le plus souvent très rapide se produit.
Le dernier temps de l'expérience, c’est la vérification anatomique permettant de se rendre compte du caractère électif de la substance employé. Pour cela, les auteurs ont pratiqué des autopsies d'animaux à différents temps de l'évolution. Si on pratique l’autopsie de l'animal à la phase de ramollissement de la tumeur, on voit que la coloration de cette tumeur est rouge, alors que les tissus voisins sont très peu colorés. Des masses cancéreuses sont détachées de leur insertion.
Au stade « du sac vide » la tumeur a disparu, il reste à place un tissu lardacé, plus ou moins coloré encore et qui ne ressemble plus au tissu cancéreux primitif.
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Telles sont les grandes lignes des expériences que le professeur A.-V. Wassermann et ses collaborateurs ont réalisés, tant sur les souris auquelles ils avaient inoculé expérimentalement le cancer, que sur des souris atteintes de cancer spontané.
Si l’on se souvient que le principe était d'influencer les cellules cancéreuses sans tenir compte de la variété de tumeur, il est cependant du plus haut intérêt de noter que, s’écartant de ce principe initial, les auteurs ont fait connaître que quatre variétés de carcinomeet une variété de sarcome ont été surtout étudiées et que toutes ces tumeurs ont été influencées par le remède découvert par le professeur A.-V. Wassermann.
On voit donc l'importance de toutes ces he qui méritent à tant de titres d’être signalées et qui ouvrent la voie à la thérapeutique anticancéreuse,
Malheureusement, à l'association éosine-séléniumi, les auteurs ajoutaient « quelque chose » destiné à en renforcer l’action et à en diminuer la toxicité : le remède restait secret. Une seule chose était certaine : c'était l'action thérapeutique du sélénium sur la cellule cancéreuse. Aussi, à la suite de la communication de Wassermann, une série de préparations ont été proposées, toutes s'inspirant de la nécessité de fixer électivement le médicament sur la cellule cancéreuse. Les récentes communications de Tiroloix et Netter ont attiré l'attention, sur l’une d'elles : le sélénium colloïdal, dont l'étude théorique a été faite et dont nous avons essayé de rechercher l'influence clinique.