III, — ROLE PHYSIOLOGIQUE DE LA GLANDE THYRQOIDE
Les anciens auteurs avaient considéré le corps thyroïde comme une glande normale. Aussi, s’étaient-ils efforcés de lui trouver des conduits excréteurs. C’est ainsi que Desnouettes, Bordet, Santorini, Water admettaient l’existence de communications soit avec la base de l’épiglotte, soit avec le foramen cæcum de la langue ; Vercelloni les faisait aboutir à l’æœsophage.
Morgani, Haller, Ruysch et Lalouette combattaient, au contraire, l'existence de canaux qu'ils n'avaient pu voir et montraient que la thyroïde différait très notablement, par sa structure, des glandes ordinaires, car ses éléments n'ont pas de communications les uns avec les autres. Cette conception est devenue classique et la
plupart des auteurs contemporains considèrent la glande
thyroïde comme une g/ande à sécrétion interne, c’està-dire déversant directement ses produits dans le torrent circulatoire.
Mais, avant d'arriver à cette conception, beaucoup d'autres théories avaient été proposées pour expliquer la fonction de la glande thyroïde. Quelques-unes d’entre elles ne reposent sur aucune donnée scientifique et . nous ne les citerons que pour mémoire , d’autres, au contraire, sont plus intéressantes et détiennent même quelques parcelles de vérité.
Nous avons déjà indiqué l’erreur des anciens anatomistes qui, croyant à l’existence de canaux excréteurs, admettaient que la sécrétion de cette glande était destinée à lubrifier les organes voisins.
Le jour où il fut démontré que le corps thyroïde était dépourvu de canaux excréteurs, les théoriciens ne voulurent plus lui accorder qu'un rôle purement mécanique. Nous n'insisterons pas sur l’opinion de Luschka qui en faisait un simple coussin élastique séparant les organes du cou. Nous pourrions également passer sous silence l'opinion qui en fait un organe se rattachant, d'une manière intime, à la production de la voix, si le nom de Hunter ne s’y trouvait rattaché.
Toutefois, il nous est impossible de ne pas mentionner la théorie qui fait de la glande thyroïde un régulateur de l'irrigation sanguine de la moitié supérieure du tronc et plus spécialement du cerveau, car elle eut de nombreux partisans et fut admise jusqu’à une époque relativement récente.
Mais la théorie la plus ingénieuse est certainement
celle de Maignien, qui considère la glande thyroïde comme un modificateur de la circulation cérébrale pendant la période embryonnaire et lui fait jouer, par suite, un grand rôle dans le développement de l’encéphale.
Citons encore la théorie de Meckel envisageant la thyroïde comme un organe directement lié aux actes de la vie génitale (menstruation, défloration, grossesse, lactation).
Les théories faisant jouer un rôle mécanique furent définitivement abandonnées le jour où la sécrétion interne du corps thyroïde fut universeliement admise; à partir de ce moment, biologistes et eliniciens, sur la constatation des désordres graves occasionnés par la thyroïdectomie, vont s’accorder pour attribuer au corps thyroïde un rôle antitoxique.
Laulanié et Gley montrèrent que la toxicité des tissus, du $ang et de l’urine augmentait chez les animaux thyroïdectomisés. Lindmann reconnut que la caféine injectée dans l’artère thyroïdienne est toxique à la dose de 7 centigrammes par kilogramme de chien éthyroïdé alors que, sur un témoin normal, il faut 17 centigrammes pour obtenir les mêmes effets. Ces expériences prouvent nettement le pouvoir neutralisant du corps thyroïde sur les poisons.
Dès lors, les recherches s’orientent vers la détermination des produits qui engendrent le myxæœdème et vers la nature des substances destinées à les détruire.
Nous avons déjà mentionné les travaux de NoTkINE : le corps auquel il donne le nom de thyroprotéide pro-
voquerait expérimentalement des troubles analogues à
ceux de la cachexie strumiprive ; ce thyroprotéide serait non pas un produit de sécrétion de la glande, mais un déchet des échanges intra- -organiques : il serait neutralisé par le véritable produit de sécrétion, /a thyréoïdine. Rappelons encore les travaux de FRÆNKEL qui isole, presque en même temps, la thyréoantitoxine, et ceux de Bowmanx et Roos qui découvrent la chyroïdine où ou iodothyrine ; ces diverses substances seraient tout à fait comparables physiologiquement à la thyréoïdine de Notkine. |
Nous nous trouvons donc en présence de trois corps (thyréoïdine, thyréoantitoxine et iodothyrine) qui ont été successivement considérés comme les principes actifs de la glande thyroïde et qui sont, notons-le, tout à fait dissemblables au poiut de vue chimique (enzyme, alcaloïde et substance iodée) : on peut juger par Jà de l'obscurité de la question.
Les recherches modernes, d'ailleurs, ontmontré qu’aueune de ces substances ne peut remplacer le corps thyroïde dans le traitement du myxœædème. L'odothyrine, par exemple, ainsi que le dit Arthus, ne saurait être considérée comme la substance spécifique de la thyroïde. Élle n’améliore pas de façon certaine le myx@dème, ce que fait toujours le tissu tyroïdien. La thyroïde ne contient pas toujours de combinaison iodée tout en possédant son pouvoir spécilique sur le my xædème (u n animal dont Ja thyroïde ne contient pas d’ iode n'est pas myxædémateux ; ; un tissu thyroïdien qui ne Contient pas d'iode améliore le myxœdème). Chez l’homme,
on trouve quelquefois de l'iode dans la thyroïde, en
90e quantité plus ou moins grande, mais la plupart du temps on n’en trouve ni chez l’adulte, ni chez l'enfant. La thyroïde du chien ne contient généralement pas d'iode, celle du porc, du cheval et du bœuf n'en contiennent que des traces. ;
Cela étant, n’a-t-on pas le droit de considérer ces substances — jusqu'ici prétendues actives — comm: simplement accidentelles? D'ailleurs leur mode de préparation même autorise tous les doutes: n'oublions pas, en effet, que ce sont des réactifs souvent brutaux (acide sulfurique bouillant, alcool fort, soude caustique) qui ont servi à les isoler.
Et, partant, ne serait-il pas légitime de faire une plus large part aux ferments oxydants? Ceux-ci existent, en effet, normalement dans le corps thyroïde de l’homme et de tous les vertébrés supérieurs. Ils s’y trouvent, il est vrai, en très petite quantité, mais cela importe peu attendu que, par définition, des traces infimes peuvent transformer des quantités considérables des substances sur lesquels ils portent leur action.
Mentionnons, en passant, que la chimie moderne, dans toutes les branches des sciences naturelles (physiologie, botanique, zoologie, etc...) et dans l’industrie, fait, de jour en jour, une part plus large aux ferments et particulièrement aux oxydases. Toutes les substances organiques, quelle que soit leur nature chimique, sont susceptibles de régresser sous l'influence des ferments propres à chacune d’elles : ainsi, l’amylase transforme l'amidon, l’invertine certains sucres, la trypsine les al-
buminoïdes, la lipase les graisses, ete.
EEE
Ce qui est tout, à fait remarquable, dans leur mode d'action, c'esl que ces enzymes agissent à la température ordinaire, sans le concours d’aucun réactif, alors que, pour opérer les mêmes transformations, dans les laboratoires, il est indispensable de recourir aux températures élevées et aux agents les plus violents.
Considéré comme organe antitoxique, chargé, comme lefoie, de la destruction des poisons, lecorpsthyroïdene devrait-il pas ses propriétés à ces ferments oxydants(1)?
L’anatomie nous apprend que c’est un organe extrêmement vascularisé, c’est même de tous les organes de l'économie celui qui semble le plus largement irrigué. L'apport sanguin est réalisé par les deux artères thyroïdiennes supérieures, branches de la carotide externe,
les artères thyroïdiennes inférieures, branches de la
1. L'embryologie, pour sa part,donne une grande force à cette hypothèse, Sicard et Enriquez écrivent à ce sujet, dans une récente publication : « Ce rôle physiologique de régulateur des oxydations, dévolu au corps thyroïde, paraît des plus vraisemblables, si l’on songe aux relations anatomiques et embryologiques étroites que cette glandeaffecte avec l’appareil respiratoire. En d’autres termes, si, chez tous les animaux, le corps thyroïde est annexé à l’appareil respiratoire ; si, d'autre part, la glande thyroïde et le poumon présentent une origine embryologique commune aux dépens d’un même bourgeon, il n’est pas irrationnel d'admettre déjà, a priori, que la fonction thyroïdienne se rattache d’une façon étroite à la fonction respiratoire. Dans le même ordre d’idées,une comparaison s’impose, Il suffit de rappeler le rôle important que jouent, vis-à-vis l’une de l’autre, les deux glandes pancréatique et hépatique. Dans notre conception, le corps thyroïde serait annexé à l'appareil respiratoire, comm le pancréas l’est au foie. »
Antoine
BL EL sous-clavière, et par la thyroïdienne moyenne de Neubauer. Les veines, très volumineuses, forment à la surface de l'organe, un plexus considérable et se jettent, les supérieures dans la jugulaire interne, et les inférieures dans le tronc veineux brachio-céphalique gauche.
Nous avons déjà vu que les ferments oxydants de la thyroïde ont la propriété de décomposer les corps suroxygénés tels que l’eau oxygénée, et de libérer de l'oxygène à l’état naissant. N’est-il pas permis de supposer qu’ils exercent une action semblable sur l’oxyhémoglobine (1)? Nous avons essayé de vérifier ce fait expérimentalement : à une dilution d’hémoglobine, fraîchement préparée, nous avons ajouté quelques gouttes de suc thyroïdien obtenu par l’expression de la glande fraîche à l’aide d’une pince à mors. Nous avons réparti ce liquide dans une série de tubes à essai où nous avons ajouté les réactifs habituels (teinture de gaïac, gaïacol, orthocrésol, thymol, toluidine, etc..).
Nous devons reconnaître que les réactions n’ont pas été nettes, mais qu’elles le sont devenues par addition de quelques gouttes d’eau oxygénée dans chacun des tubes. Faut-il conclure, de ces résultats, à une action nulle de ferments oxydants sur l’hémoglobine ?
Assurément non, et ici, comme pour bien d’autres
1. Vaquez a signalé la diminution du nombre des hématies, la présence de globules rouges à noyau et la diminution de l’hémoglobine. Le myxædème paraît avoir ainsi un retentissement sur la composition et la structure du tissu sanguin qui, à son tour, comme par un échange de mauvais procédés, aggrave l’insuffisance thyroïdienne,
FOIE tentatives, il est impossible de comparer les résultats obtenus in vitro à ceux qui se produisent dans les vaisseaux de l’organisme, en présence du sang circus= lant.
Si cette action des oxydases sur l'oxyhémoglobine pouvait être rigoureusement démontrée, elle suffirait à elle seule à expliquer les fonctions antitoxiques de la glande thyroïde. En effet, dans cet organe, vascularisé d’une façon si intense, la proportion considérable d’oxygène actif, sans cesse libéré, suffirait à la destruction
complète des nombreux poisons de l’organisme (1) et,
1. Dans la première partie de notre travail, nous avons signalé l'élévation. de la toxicité urinaire et nous l’avons envisagée comme la conséquence de l'insuffisance des oxydations organiques.
I nous a paru alors intéressant de rechercher directement sur urine d’un de nos myxœdémateux, les modifications que pourrait produire une oxydation énergique, réalisée dans des conditions telles qu’elle n’apporte aucune perturbation notable dans sa composition chimique. Pour cela nous avons opéré de la façon suivante : à 150 centimètres cubes d’urine, dont la toxicité a été mesurée préalablement, nous avons ajouté 50 centimètres cubes d’eau oxygénée neutre et concentrée par la congélation à 30 ou 40 volumes ; puis nous avons favorisé la décomposition complète de cette eau oxygénée par l’addition de 30 grammes de bioxyde de manganèse granulé et stérilisé à l’étuve. Au bout d'une demi-heure, lorsque toute effervescence a disparu, nous avons filtré et procédé à la détermination du coefficient urotoxique. Dans ces conditions, toutes proportions gardées, nous avons, pour ce coefficient, noté une diminution de près de moitié. Sans avoir une valeur absolue, cette expérience n’apportet-elle pas un argument de plus eu faveur de cette nouvelle théo-
rie du myxædème ?
be
en particulier, de ceux qui engendrent le myxœdème Tant que les recherches, dans celte voie, ne seront pas poussées plus loin, cette conception resteraune simple vue de l'esprit, mais qui, logique et rationnelle, nous
paraît devoir être placée au premier plan.