CHAPITRE VI
Migration verticale journalière.
On sait qu’on entend par migration verticale journalière le fait que les organismes pélagiques viennent s’accumuler de nuit dans les couches voisines de la surface.
Les espèces composant le plancton sont gênées par la
lumière trop violente qui pénètre dans les couches supérieures, aussi s’enfoncent-elles de jour dans les couches moyennes ou profondes du lac où elles s’accommodent de la demi-obscurité qui règne dans ces régions. À la chute du jour, ces espèces remontent peu à peu dans les couches supérieures de moins en moins éclairées et finissent par être concentrées dans les 2 ou 3 m. voisins de la surface. Nous chercherons à établir dans ce chapitre la valeur de la migration verticale effectuée par chaque espèce du zooplancton.
Le maximum d’une espèce donnée varie de jour suivant l'intensité de l’éclairement, Ainsi, le maximum peut se trouver par exemple à 20 m. pour telle espèce, par insolation, et à 10 m. par ciel couvert, etc.
De nombreux facteurs influencent la pénétration de la lumière dans l’eau. Citons notamment : l’état du ciel, découvert ou nuageux, le brouillard, l’insolation, le crépuscule, le clair de lune, la transparence de l’eau, etc.
Les organismes pélagiques sont extrêmement sensibles à toutes variations de l’éclairement et réagissent aussitôt en s’enfonçant ou en s’élevant dans les diverses couches du lac. Nous avons vu dans le chapitre précédent que la thermique du lac joue également un rôle important dans la répartition verticale du plancton. Celle-ci est différente en hiver de ce qu’elle est en été, grâce aux régimes thermiques si différents de ces deux saisons.
Nous avons déterminé la valeur de la migration verticale de la façon suivante : Nous notions à quelle profondeur se trouvait le maximum de chaque espèce de jour et de nuit, puis nous faisions la différence, qui représentait précisément la migration verticale. Il est évident que les chiffres obtenus représentent des résultats moyens, valables pour la majorité des individus d’une espèce donnée, et qu'ils peuvent être réduits ou dépassés selon que l’on considère les individus se trouvant au-dessus ou au-dessous du maximum.
Le 14 juillet 1920, nous avons pêché l’après-midi de 2-3 h. dans un lac absolument calme, avec insolation très forte (température de la surface, le 17 juillet : 21°,4 C.). Dans la nuit du 14-15 juillet, nous étions favorisé par une obscurité totale due à un renouvellement de la lune, ce qui fait que nos chiffres peuvent être considérés comme indiquant le maximum de grandeur de la migration verticale journalière.
Signalons encore l’influence énorme que peut avoir la lune sur la migration verticale journalière. Le 2 juillet, par un calme complet, mais avec pleine lune, nous avons fait
quelques pêches de 10-0 m. à 1 heure du matin. Or, nous n'avons constaté dans cette couche de 10 m. d'épaisseur aucune migration verticale. Les mêmes espèces présentes de jour habitaient encore ces couches trop éclairées. La migration verticale n’atteignait pas les 10 m. superficiels.
Diapt. gracilis. — Le maximum de Diapt. gracilis « se trouvait de jour, dans la couche de 40-20 m. À 2 heures du matin, il se trouvait de 1 m. à la surface. La migration verticale atteint donc, suivant les individus, une amplitude de 20 à 40 m.
Diapt. gracilis © offrait son maximum de jour dans la couche de 80 à 50 m., et de nuit dans celle de 1 à O0 m. La migration verticale est donc très considérable, puisqu'elle atteint de 50 à 80 m.
Diapt. laciniatus. — Les et les © se trouvent de jour dans la couche de 80 à 60 m. De nuit, les « sont localisés dans la zone de 1 m. à ‘/, m., et les © offrent leur maximum de 1 m. à la surface. Migration verticale de 60 à 80 m. ! Disons de suite qu’elle est, avec celle de Daphnia hyalina, la plus grande observée.
Cycl. strennuus. — De jour, les C. sitrennuus sont concentrés dans la couche de 69-50 m. De nuit, ils se trouvent surtout de 1-0 m. Notons cependant que la couche de 10-0 m. en contient encore de nuit un grand nombre. La migration verticale atteint de 40 à 50 m.
Cycl. leuckarti et Jeunes Cyclops. — Ils sont trop peu représentés à ce moment de l’année pour que nous puissions préciser leur migration verticale. Elle paraît atteindre une amplitude de 5-10 m. pour C. leuckarti et de 10-15 m. pour les Jeunes Cyclops.
Jeunes Diaptomus. — De jour, ils sont répartis assez régulièrement entre 60 et 20 m. De nuit, maximum bien marqué près de la surface. Tous les individus sont localisés dans la couche de 10-0 m. Au-dessous, les individus sont très rares. La migration atteint de 10 à 50 m.
Nauplius. — De jour, leur maximum varie entre 30 et 0 m. De nuit, il y a accumulation dans la couche de 5-0 m., avec maximum entre 5 et 3 m. La migration verticale n’est donc pas très forte ; elle varie de 1 ou 2 m. à 25 m.
Byth. longimanus. — Répartie assez régulièrement de 50 à 30 m. de jour, cette espèce effectue de nuit une migration verticale qui la localise dans la couche de 20-10 m.
ET
Lept. hyalina. — Présente dans la couche de 20-0 m. de jour, Lept. hyalina se concentre de nuit dans les 3 ou 4 m. voisins de la surface. Nous avons recueilli 40 individus dans 100 1. d’eau de la zone de 1 m. à ‘/, m., et aucun de ‘/,-0 m.
Sida limnetica. — Son maximum de jour est variable. Ainsi, le 7 juillet, elle était concentrée de 100-80 m., tandis que les autres jours elle est fréquente de 60 à 40 m. De nuit, elle s'approche très près de la surface. Sa migration verticale est donc considérable, puisqu'elle peut atteindre 80 et même 100 m.!
Daphn. hyalina. — Concentrée de jour de 80-60 m., elle voisine de nuit avec l’extrême surface. La couche de 0 à 20 cm. offre le maximum de cette espèce, présente encore jusqu’à 5 m. de profondeur. Donc, migration verticale très forte.
Bosmina coregoni et longirostris. — On trouve ces deux espèces de jour entre 39 et 20 m., parfois au-dessus. La nuit, elles se tiennent tout à fait à la surface, de 0,50-0 m. La migration verticale est donc assez forte.
Noth. longispina et Anur. cochlearis. — Ces deux espèces sont dispersées de jour dans la couche de 50-0 m., avec maximum dans les couches superficielles. De nuit, Notholca est encore présente dans ces mêmes profondeurs, mais avec un maximum plus marqué près de la surface, Sa migration verticale est encore très sensible et peut atteindre 20-25 m.
Quant à Anurea, sa migration est encore plus marquée. Ce rotateur est presque absent de nuit dans la couche de 50 à 20 m. et se concentre dans les 2 ou 3 m. voisins de la surface, avec maximum de 20-0 cm.
Polyar. platyptera. — De jour, son maximum est dans la zone de 10-5 m. ; de nuit, il oscille entre 10 et 2 m. Sa migration verticale est donc très faible.
Tr. longiseta. — I] n'offre pas de migration journalière. De nuit comme de jour, il habite ordinairement la couche de 50-20 m.
Il est intéressant de rapprocher ces observations de celles faites par BurckHarpT dans le lac des Quatre-Cantons. Bien que la migration verticale y soit plus grande, grâce au fait que le lac est plus profond, elle est identique pour chaque
ve
espèce à celle observée dans le lac de Neuchâtel. La manière de se comporter vis-à-vis de l’éclairement ne varie pas d’un lac à l’autre. Ce que nous savons du Léman nous autorise: à penser que le phénomène de la migration verticale y est identique. Voici du reste le résultat d'observations faites en 1899 par M. FUuHRMANN, vis-à-vis d’Evian-les-Bains (profon- “deur:120 10.) :
À 4 h.'}, de l’après-midi, M. FuHRMANN a compté, sous 1 m°, les animaux suivants :
0-10 em.: 32 Polyarthra, 16 Ploesoma, 12 Scapholebris mucronata et 2 Bosmina.
0-1",50 : 17,600 Polyarthra, 66 Ploesomu, 22 Noth. longispina, 22 Scapholebris, 22 jeunes Cyclops.
0-5 m. : 88,000 Polyarthra, 170 Ploesoma, 528 Noth. longispina, 350 jeunes Bosmina, 520 jeunes Cyclops et 850 Nauplius.
Trois heures et demie après le coucher du soleil, c’est-àdire à 11 h.'/, du soir, ces mêmes couches contenaient :
0-10 cm. : 0‘“*5 de plancton (de jour, la quantité n’était pas mesurable, non plus qu'aux autres profondeurs) avec 700 Polyarthra, 40 Anurea, 40 Pompholyx, 80 Notholca, 40 Ploesoma, 60 jeunes et 800 adultes Diaptomus gracilis, 300 Cyclops leuckarti, 40 Cyclops strennuus, 40 Nauplius, 60 Bosmina, 40 Leptodora, 4 Bythotrephes et 20 jeunes Sida limnetica.
0-1,50 (7°2°,3 de plancton !) : 17,600 Polyarthra, 44 Ploesoma, 1760 Pompholyx, 220 Anurea, 660 jeunes et 18,260 adultes Diaptomus, 7260 Cycel. leuckarti, 2000 C. strennuus, 220 Nauplius, 100 Sida limnetica, 220 Bosmina et 1760 Leptodora.
0-5 m. (12 cm de plancton !) : 88,000 Polyarthra, 17,600 Pompholyx, 48,000 Notholca, 9900 Anurea, 3390 Gastropus, 8800 jeunes et 198,000 adultes Diaptomus, 56,100 Cycel. leuckarti, 3850 C. strennuus, 16,500 Nauplius, 1100 Sida limnetica, 1100 Daphnia hyalina, 260 Bosmina, 1100 Leptodora et 130 Bythotrephes.
Ces chiffres sont suffisamment éloquents par eux-mêmes pour qu’il soit inutile de les commenter. La migration verticale concentre la nuit dans le Léman, comme dans le lac de Neuchâtel et celui des Quatre-Cantons, tout le planecton dans les quelques mètres voisins de la surface.
Nous nous résumerons en disant que, dans le lac de Neuchâtel, la migration verticale journalière est très grande pour
Diapt. gracilis, Diapt. laciniatus, Cycl. strennuus, Jeunes Diaptomus, Sida limnetica et Daphnia hyalina. Elle est grande encore pour Nauplius, Bythotrephes longimanus, Leptodora hyalina, Bosmina coregoni et longirostris, Notholca longispina et Anurea cochlearis, plus faible pour Cycl. leuckarti et Jeunes Cyclops, et enfin nulle ou presque nulle pour Polyarthra platyptera et Triarthra longiseta.