CHAPITRE VII
DYSTROPHIES GLANDULAIRES
À. —- Glande thyroïde
L'action des glandes à sécrétions internes dans le rhumatisme chronique déformant a été étudiée dans ces dernières années pour deux glandes, l’ovaire et le corps thyroïde. C’est principalement pour cette dernière glande que les théories, appuyées surtout sur des considérations thérapeutiques, se sont exercées, et c’est son influence que nous étudierons tout d’abord. Mais il convient de remarquer que l'influence de la ménopause et des troubles génitaux, s'ils n'étaient pas mis sur le compte de la sécrétion interne, avaient depuis longtemps frappé les observateurs, notamment Charcot. Il convient aussi d'ajouter que, dans les récentes théories sur l’influence du corps thyroïde, la plupart des auteurs font jouer à l'ovaire un rôle important, d'accord en cela avec les données de la physiologie sur les rapports entre ces deux glandes.
Sergent en 1894 publia une observation de rhumatisme chronique déformant chez une malade ayant
présenté en même temps du myxædème et des troubles de l'intelligence et à l’autopsie de laquelle il avait trouvé une glande thyroïde atrophiée avec lobe gauche calcifié. En 1895, au Congrès des Médecins suisses de Lausanne, Révillod émet l'idée que certains états dits rhumalismaux sont peut-être dus à des dystrophies glandulaires. Dans la suite l’opothérapie thyroïdienne appliquée aux rhumatismes chroniques permet d'obtenir un certain nombre de succès thérapeutiques. Citons à ce sujet les communications de Lancereaux et Paulesco, Hertoge, Claisse, Parrhonet Papinian ; Viala y consacre sa thèse inaugurale. En 1906 Léopold Levy et Henri de Rotschild exposent à la Société de Biologie leurs idées sur la question au point de vue pathogénique. Ce sujet est repris par Sergent et Ménard en 1905, ce dernier y ayant consacré sa thèse de doctorat.
D’après Léopold Levy et H. de Rotschild les troubles ovariens et les dystrophies glandulaires en général agiraient comme cause prédisposante, et prépareraient le terrain. « Le rhnumatisme chronique progressif évolue sur un terrain préparé par un trouble endocritique (thyroïdien, hypophysaire, ovarien, diasthématique). A la faveur de la dysendocrisie, il se produit des auto-infections locales à répétition et des auto-intoxications chroniques. » Ce serait surtout une instabilité thyroïdienne qui serait en jeu.
Viala, Parrhon et Papinian émettent une opinion analogue. L’hypofonction thyroïdienne créerait des
conditions particulièrement propices pour l’éclosion de la maladie.
Pour Sergent et Ménard le rhumatisme chronique est fonction d'insuffisance thyroïdienne et celle-ci est consécutive à la suractivité fonctionnelle ayant succédé à une atteinte aiguë comme par exemple une attaque de rhumatisme articulaire aigu ; on sait que Vincent a démontré que, dans ce cas, le corps thyroïde devenait souvent dur et douloureux, c'est ce qu'il a appelé le signe thyroïdien. A l’appui de leur théorie Sergent et Ménard rapportent des cas où une suractivité fonctionnelle de la glande, l'apparition d’une grossesse, d’un syndrome de Basedow ont fait rétrocéder les symptômes de rhumatlisme chronique.
Poncet admet l'existence du rhumatisme thyroïdien qu’il considère toutefois comme rare. Il le met sur le compte d'infections latentes parmi lesquelles la tuberculose tiendrait une place prépondérante. Là encore il faudrait, d'après lui, appliquer la loi des coïncidences.
Pour étayer leurs théories, les divers auteurs qui ont étudié la question s’appuient sur irois ordres d'arguments principaux : thérapeutiques, anatomiques et cliniques. Nous allons les passer rapidement en revue et voir comment ils s’appliquént aux malades que nous avons observés.
1° Argument thérapeutique.— C’est surtout sur les, succès thérapeutiques obtenus au moyen de la médication thyroïdienne que la plupart des auteurs se sont appuyés pour soutenir la théorie glandulaire. Il est
en cffet prouvé par de nombreuses observations que cette médication donne parfois des succès incontestables. Toutefois on a ohjecté avec raison que le succès d’un médicament, même si c'était un produit organique,n'était pas une preuve absolue de la nature de la maladie. Un extrait glandulaire’ peut exercer sur les symptômes d’une affection une influence salutaire sans marquer une insuffisance de la glande correspondante. En tout cas, le traitement thyroïdien ne s'applique qu’à un certain nombre de cas et, c’est d’ailleurs l’opinion d’un grand nombre d’auteurs parmi ceux qui oni traité la question, ne militerait en faveur de l'origine thyroïdienne que pour un certain nombre de rhumatismes.
Aussi Lévy et de Rothschild admettent-ils l’existence de cas mixtes dans lesquels échouent la thérapeutique thyroïdienne. Verhogen a même observé un malade où rhumatisme chronique et myxœdème étant combinés, les symptômes du myxœdème ont rétrocédé sous l'influence de l’opothérapie thyroiïdienne, alors que le rhumatisme chronique a continué sa marche progressive. La question est done complexe et l’argument thérapeutique n’est pas, comme on le voit, à l’abri de toute critique.
Un seul des malades, dont nous rapportons l’histoire, a été soumis,au début de l’affection, au traitement thyroïdien (obs. XXII). Il s’agit d’une forme juvénile héréditaire chez lequel le traitement n’a eu aucune influence. De ce cas isolé nous ne pouvons tirer aucune conclusion, sinon, comme nous l'avons
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déjà fait remarquer, que le traitement thyroïdien ne peut s'appliquer à tons les cas. Notons toutefois qu’en dehors des observations déjà publiées, quelques-uns de nos maitres et plusieurs collègues nous ont dit avoir observé des améliorations évidentes et notables de rhumatisme chronique sous l'influence de l’opothérapie thyroïdienne. Il s'agissait en général de cas traités au début de leur évolution.
2° Argument anatomique. -— Dans le premier cas publié par Sergent en 1894, les altérations du corps thyroïde ayant entraîné sûrement la production du myxœdème et des troubles de l'intelligence et peutêtre celle du rhumatisme chronique déformant, étaient nettes à l’autopsie. Il s'agissait de la calcification d’un lobe. Depuis, quelques observations d’alté- ‘rations thyroïdiennes constatées chez les sujets atteints de rhumatisme déformant ont été publiées. Dans la thèse de Dupuis notamment, nous relevons un rhumatisme chronique chez un malade atteint d’une tumeur thyroïdienne dont lexamen histologique ne put fixer la nature. Une observation des plus démonstratives et qui à la valeur d’une expérience a été rapportée à la Société de Neurologie en 1907, par Peppo Achioli de Constantinople. Il s’agit d'une malade qui à la suite de plusieurs applications de rayons X sur le cou pour hypertrichose, présenta à la fois de l’atrophie thyroïdienne et du rhumatisme chronique. Ces faïts sont assez nets mais peu nombreux; depuis que la question est à l'étude on a rapporté quelques observations avec atro-
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phie du corps thyroïde trouvée à l’autopsie, mais chez des malades traités antérieurement par l’opothérapie thyroïdienne. Souques, en rapportant 2 cas semblables, fait des réserves sur leur valeur démonstra- - tive en faisant remarquer que l’expérience sur les animaux a démontré que l’ingestion de corps thyroïde pouvait amener une atrophie glandulaire consécutive. |
Les cas démonsiratifs de lésions thyroïdiennes coexistant avec le rhumatisme chronique déformant sont donc encore peu nombreux. A côté d’eux il existe de multiples exemples de lésions prolongées et étendues du corps thyroïde n’ayant entraîné aucun accident articulaire. [convient notamment de remarquer que chez les goitreux le rhumatisme chronique déformant esl relativement rare. La question a été: repriserécemment par E. Weillet Mouriquand. Ayant observé dans la région lyonnaise particulièrement riche en goitres, ils ne relèvent que 2 cas de polyarthrite déformante chez des goitreux, un publié par Molinie et un observé par eux-mêmes. Ils ont noté toutefois une tendance à la prolongation chez les goitreux des crises de rhumatisme articulaire aigu. C’est un argument de plus en faveur de l'influence simplement prédisposante des troubles thyroïdiens dans la genèse du rhumatisme articulaire.
Nous n'avons noté chez les malades que nous avons observés aucune tuméfaction ou atrophie marquée du corps thyroïde. Dans les protocoles des 12 autopsies dues à l’obligeance de M. R. Marie, si
nous relevons l’état du corps tyroïde dont l’examen macroscopique a été fait chaque fois, nous voyons que les constatations ont été les suivantes :
Huit cas: le corps thyroïde paraissait absolument normal :
Deux cas : petit sans lésions appréciables;
Un cas : augmenté de volume sans lésions appréciables.
Un cas : assez volumineux avec adénome calcifié du lobe gauche.
Ce dernier cas se rapporte à une de nos observations personnelles (obs. XXXV). Les antécédents né permettent d’invoquer que le froid humide. Le début avait été insidieux et la marche progressive. Les troubles trophiques étaient très accentués, les membres supérieurs et inférieurs étaient hypertrophiés avec ichtyose très marquée. Le malade était très sensible au froid. Un certain nombre de ces troubles rentrent dans le cadre de l'insuffisance thyroïdienne comme l’entendent certains auteurs.
3° Arguments cliniques. — Un certain nombre de signes cliniques militeraient en faveur de l’origine thyroïdienne du rhumatisme chronique. Ce serait d'une part l'association avec des maladies d’origine thyroïdienne, d’autre part la présence de symptômes qui traduiraient l’hypothyroïde.
Sur le premier point nous avons vu que quelques observations étaient assez probantes. Ce sont celles où le myxædème est associé au rhumatisme chronique
et se développe ou rétrocède concurremment avec lui.