CHAPITRE Ill
Des taches ecchymotiques sous-pleurales.
Tardieux, le premier, décrivit nettement les taches ecchymotiques sous-pleurales et leur assigna une valeur et un rôle en médécine légale. Malheureusement, il voulut en faire un signe pathognomonique et formula cette loi ; « À quelque degré et en si petit nombre.que soient les ecchymoses souspleurales et sous-péricardiques, feur présence est un signe certain de suffocation. » Il nia énergiquement la présence de ces taches sous la plèvre des individus morts, soit par strangulation, soit par pendaison, soit par submersion.
Beaucoup d'auteurs, sans partager son opinion, car, actuellement, tous les médecins légistes admettent que la mort par submersion s'accompagne parfois de la production de taches ecchymotiques sous-pleurales, semblent considérer ces taches comme un signe de peu de valeur pour le diagnostic de la mort par submersion. Certains les passent absolument sous silence, d’autres en parlent, mais sans insister. Nous pouvons nous en rendre compte en feuilletant les ouvrages classiques, les seuls qui nous occupent ei.
Briand et Chaudé signalent une coloration gris sale ou violacée des poumons, mais ils ne parlent en aucun endroit de la présence ou de l'absence des taches seen
tiques.
De même, Legrand du Saulle ne s’occupe nullement de
cette question. :
RES PPS
Tourdes, dans son Traité de Médecine légale, chapitre de la submersion, consacre un court paragraphe à l'étude des laches ecchymotiques. Il semble n'accorder à la constatation de leur présence qu’une valeur de diagnostic assez faible, car il s'exprime en ces termes : « Les ecchymoses sous-pleurales, petites, limitées, n'ont ici qu'une faible importance ; elles sont en tous cas plus rares, plus pâles et moins nombreuses que dans la suffocation. Tardieu les a même niées ; nous avons vu des taches brunâtres ou noirâtres plus ou moins étalées sur un fond rouge et diffuses. Cette diffusion est surtout due à la liquidité du sang.»
Brouardel décrit de petits foyers hémorragiques de la
grosseur d'une tête d’épingle, que l’on trouve autour des
alvéoles, mais qu'il faut rechercher au microscope «Quant aux ecchymoses ponctuées sous-pleurales, ajoute-t-1l, elles
sont assez rares chez les noyés; en revanche, nous avons presque constamment rencontré de larges ecchymoses sous-
pleurales dont quelques-unes atteignent les dimensions d’une pièce de cinq francs, formées par des globules sanguins décolorés ; elles étaient à peine visibles. » Il admet cependant que, lorsqu'un individu se noie d’une façon brusque et sou-
daine, on trouve des ecchymoses sous-pleurales comme dans
la suffocation. Plus loin, il cite une observation sur l’autopsie d'un individu tombé dans un puits et portant des plaies à
la tête; 1l constata des taches très nettes. Mais il ajoute :
« peut-être les coups qu'il avaitreçus sur la tête ont-ils déterminé chez cet individu comme une commotion cérébrale qui a hâté le dénouement. »
Vibert déclare nettement que les ecchymoses sous-pleu-
rales bien limitées, petites et nettes, sont rares chez les
noyés. Cependant, ajoute-t-il, on peut en rencontrer surtout quand la submersion à été très rapide et aussi quand il s'agit de nouveau-nés et de très jeunes enfants. H décrit
ensuite de larges plaques rouges ou roses que l’on voit fréquemment à la surface des poumons des noyés et qu'il attri-
bue à une véritable hémorragie en nappe extrèmement mince.
Nous avons fait de nombreuses expériences sur des chiens et des lapins, et, toujours suivant notre méthode, nous avons tué les uns par submersion brusque et les autres par submersion lente. Nous les avons autopsiés avec soin, nous avons retiré les poumons et nous les avons examinés.
Nous avons observé ceci : Dans les cas où l'animal était mort par submersion rapide, nous avons trouvé toujours des taches ecchymotiques bien caractérisées. Dans les cas de mort par submersion lente, elles étaient très rares, nous avons observé seulement de larges suffusions sanguines, de forme assez irrégulière, d’une couleur rose pâle, telles que les à décrites Vibert. , ,
Les taches ecchymotiques, de même que les suffusions sanguines, pouvaient s’observer à l’un quelconque des trois premiers élats par lesquels passe le cadavre : soitau moment de la mort, soit pendant la rigidité cadavérique, soit après la rigidité. Dès que la putréfaction gazeuse était commencée, les poumons prenaient une teinte feuille morte, les larges suffusions sanguines devenaient noiràtres el restaient visibles, mais les taches ecchymotiques ne pouvaient plus être observées sur un fond aussi sombre.
D'où vient cette différence si tranchée que l'on constate entre l'état des poumons d'individus morts cependant de la même façon, par submersion.
M. le professeur Sarda nous l’apprend dans une communication faite au Congrès international de médecine ! ; nous
1 Nouveau Montpellier médical, tome XI, 1900.
ro ne pouvons faire mieux que de reproduire textuellement ses propres paroles.
« Lorsque la mort est brusque, les phénomènes ressemblent à ceux de la suffocation : c’est la privation d’air atmosphérique qui entraîne la mort. Si l'animal survit quelque temps, quelques minutes et au delà, une quantité de plus en plus considérable d'eau pénètre dans le sang; les ecchymoses se produisent, mais elles tirent de la présence de l’eau le caractère d'irrégularité, de pâleur et de plus grandes dimensions que nous avons noté. Lorsqu’enfin la submersion est très lente {neut minutes et plus), les ecchymoses tendent à disparaître.
» Voilà donc expliquée la célèbre expertise de Girard (de Grenoble), qui, on le sait, avait noyé des animaux qui ne pouvaient pas remonter à la surface de l’eau. Voilà également expliquée-l’opinion de Tardieu, qui niait la possibilité de ces ecchymoses dans la submersion. Tout dépend de la durée de la lutte et de la quantité d’eau absorbée. »
De ces observations nous pouvons tirer plusieurs enseignements très importants pour la médecine légale.
Si ces taches ecchymotiques ne peuvent pas être un signe de submersion, puisqu'on les trouve toutes les fois qu’il y a eu asphyxie, il faut cependant bien se garder de conclure que la mort n’a pas eu lieu par submersion, quand, à l’autopsie d’un corps retiré de l’eau, on se trouve en présence de taches ecchymotiques sous-pleurales très nettes.
Nous pouvons également penser que, par l'étude des taches, de leur grandeur, de leur forme, de leur couleur, on peut définir le genre de submersion, brusque ou lente, auquel à succombé le sujet et donner à la justice des indications qui pourront l’éclairer dans le cas où l’on soupçonne un bomicide et une grande résistance de la part de la victime.
ne ES Nous publions plusieurs de nos expériences et quelques-
unes encore plus probantes, que nous empruntons à la communication faite au Congrès par M. le professeur Sarda.
EXPÉRIMENTATION
A. — EXxPÉRIENCES EMPRUNTÉES A LA COMMUNICATION DE M. LE PROFESSEUR SARDA
Expérience T. — Un cobaye adulte est plongé dans une cuve à eau et maintenu dans le liquide jusqu’au moment de la mort, survenue en cinq minutes. Il n’a pas fait une seule inspiration hors de l’eau. A l’autopsie, nombreuses ecchymoses sous-pleurales plus larges, plus pâles, moins régulières que celles de la suffocation.
Expérience IT. — Un chien, pesant 7 kilogrammes, est plongé” dans la cuve à eau, après qu’un poids de 4 kilogrammes à été attaché à ses pattes, préalablement liées. Il ne fait pas upe seule inspiration à la surface du liquide. La mort survient en 3 minutes et demie. A l’autopsie, nombreuses
taches sous-pleurales petites, rondes, régulières.
Expérience III. — Un cobaye est plongé dans l’eau et empêché de venir respirer à la surface. Mort en 3 minutes. Ecchymoses petites et régulières avec une plus large et moins régulière sur Le lobe moyen du poumon droit.
Expérience IV.— Un cobaye adulte est plongé dans l’eau:
- ila les pattes libres et vient souvent respirer à la surface.
Au bout de 6 minutes, on leretire de l’eau ; on laisse la res-
piration et la circulation se rétablir; puis on sacrifie l’ani-
mal par section du cou. Ecchymoses sous-pleurales très nombreuses, grosses et irrégulières,
Her ue Expérience V.— Un chien adulte de petite taille, du poids de 3 kilogrammes, est plongé dans l’eau, les pattes de derrière liées. Un poids d’un kilogramme est attaché à ses pattes. L'animal peut, par intervalles, venir faire quelques inspirations à la surface du liquide. Il meurt au bout de 9 minutes. À l'autopsie, peu de taches ecchymotiques RE pâles et irrégulières.