CHAPITRE II
Des réactifs spéciaux des essences.
§ lef. — Orcanetle acétique.
Une teinture alcoolique acide d’orcanette, préparée d’une façon spéciale, a été employée pour déceler l’essence de moutarde par M. le Professeur Guignard dans son travail sur la localisation des principes actifs des Crucifères (1). Son emploi étant encore peu
(1) L. Guignard. Sur la localisation des principes actifs des Crucifères, page 41 (Journal de Botanique 1890).
répandu, il n-’est pas inutile de donner de nouveau ici sa préparation qui est toute particulière :
Quand on traite directement l’orcanelte par. de l’alcool à 50" ou CO" ou inêine à un degré plus élevé, la teinture obtenue se trouble et précipite constamment. On parvient à éviter cet inconvénient de la façon suivante :
« On laisse en contact pendant un jour 10 grammes d’orcanette pulvérisée avec environ 30 centimètres cubes d’alcool absolu ; on filtre et on chasse l’alcool à l’étuve. Le résidu est dissous dans 5 centimètres cubes d’acide acétique cristallisable, puis additionné de 50 centimètres cubes d’alcool à 50® ; on filtre après 24 heures. La teinture obtenue de cotte façon se conserve limpide; elle ne risque pas de dissoudre l’essence de moutarde dans les conditions où l’on opère ; l'acide acétique, qui m’a paru le seul acide capable de dissoudre la matière colorante de l’orcanette, rend son action plus rapide et plus intense. Pendant le temps nécessaire à la coloration des coupes, il faut éviter que la teinture ne précipite par suite de l’évaporation de l’alcool ; quand cela arrive, il suffit d’ajouter quelques gouttes de ce liquide pour lui rendre sa limpidité. L’action colorante a lieu rapidement, en quelques minutes, et au lieu d’alcool à 50®, on peut parfaitement employer de l’alcool à 40® ».
Il restait à démontrer que, dans le cas qui nous occupe, les colorations obtenues étaient bien dues aux essences. Si on plonge dans l’éther un grand nombre de coupes, traitées au préalable par le réactif, et qu’on les examine de nouveau au microscope, on constate qu’elles se sont entièretnent décolorées ; il en est de même après l’action de l’alcool absolu.
Le contenu de ces cellules était donc soluble dans ces véhicules et ne pouvait être qu’une huile fixe ou volatile.
On peut encore contréler cette expérience, en plongeant directement pendant un certain temps les coupes, d’abord dans l’éther ou l’alcool, puis en les soumettant ensuite à l’action du réactif. Ce dernier reste alors sans action.
Outre son action sur le contenu essentiel des cellules sécrétrices, l’orcanetle acétique colore en rose la cuticule, et parfois certains leucites ; mais la teinte est très-faible et ne gêne en rien la recherche des huiles essentielles.
On pourrait encore objecter qu’en plongeant des coupes minces dans l’alcool à 50«, titre alcoométrique du réactif, ces coupes perdent peut-être une partie de leur essence ; je me suis assuré par de très-nombreux essais que cet alcool, même après plusieurs jours, n’avait aucune influence.
Néanmoins, pour plus de sécurité, toutes les plantes dont l’énumération va suivre ont été traitées à l’état frais par le réactif et essayées de nouveau plus tard sur des échantillons conservés dans de l’alcool à 25®. Les résultats ont toujours été absolument concordants.
L’orcanette peut être d’un puissant secours pour toutes les recherches sur le tissu sécréteur en général ; elle colore très bien en effet les poils glanduleux des Labiées, les canaux sécréteurs des Ombellifères, des Myrtacées, des Rutacées, des Araliacées, des Conifères, etc., et les glandes sécrétrices comme celles des plantes de la famille qui nous occupe. En résumé, son action s’exerce sur tous les produits de sécrétion, tels qu’buile grasse, carbure, oléorésine, résine, essence oxygénée, quelle que soit la fonction chimique du corps considéré.
En présence de l’action de l’orcanette sur des corps si divers, j’ai cherché à trouver un réactif plus spécial.
§ IL Violet de Paris (I).
Après de nombreux essais, je remarquai que le Violet de Paris, on Violet de Diméthylaniline,-— C'® II® (C* H®) — n’agissait, dans certaines conditions, que sur le contenu de quelques cellules spéciales. Or, on sait que cette substance en solution alcoolique colore les membranes des cellules et leur contenu protoplasmique en violet plus ou moins intense ; mais, si on a soin d’ajouter de l’acide acétique en quantité suffisante, on obtient une solution qui ne colore plus ni les membranes, ni le protoplasma et qui agit simplement sur le contenu des cellules sécrétrices, telles que celles du Campbrier ou des Cannelles, par exemple.
(1) Perrot, Journal de Phie et Ch'®. 15 Mai 1891. Sur un nouveau réactif colorant des Essences.
Voici la formule qui me parait devoir être employée de préférence:
Violet de Paris. 0 gr. 10.
Acide acétique cristallisble . . 10 cc.
Alcool à 90“.100 cc.
Eau distillée . . . . . . 90 cc.
On prend 10 cc. de celle solution qu’on additionne de 10 cmc. d’acide acétique ordinaire et de 80 cc. d’alcool à 40“.
Le réactif ainsi obtenu, d’un violet très vif, ne colore plus que certaines huiles essentielles à fonction chimique déterminée, comme on le verra plus loin.
Quelques minutes suffisent largement pour fixer les colorations. Si on laisse séjourner trop longtemps les coupes dans le réactif, les fibres ligneuses, libériennes ou péricycliques se teintent en bleu, sans gêner pour cela l’étude des cellules ou des canaux sécréteurs.
Mais ce réactif, tout on donnant d’aussi bons résultats que l’orcanetle acétique dans certains cas (Cannelle, Camphrier, Eucalyptus, etc.), restait sans action dans d’autres (Laurier commun, Nectandra,clc.). 11 y avait donc une différence due à une cause qui restait à déterminer.
Une série d’essais sur des essences à fonction chimique connue me fournit les résultats suivants : Les essences de Cannelle, Sassafras, Menthe, Lavande et .autres Labiées, Anis, Badiane, Moutarde, Muscades, Amandes amères, Gaultheria, Géranium rosal, Semen-contra, le Camphre, etc., prennent la coloration violette ; mais celles de Bourgeons de sapin. Térébenthine, Citron, Cédrat, Bergamote, Copahu, Santal, Bue, Macis, Camomille, etc., restent incolores.
Poussant plus loin les investigations, on remarque que les huiles grasses telles que celles de Ricin, iVAmandes douces, il’OEülette, d’Olü'cs, de même que les carbures purs, tels que lo Cilrène, le Térébenlhène, le Colophène,ne se colorent nullement. Au contraire,le Bornéol, VEucalyptol, le Thymol, YEugénol se colorent nettement en violet.
Pour faire ces expériences, on peut employer une série de tubes .à essai étroits dans lesquels on agile quelques gouttes d’essence avec une plus grande proportion de réaclif.On laisse reposer ; l’es-
sence se sépare et on juge de la coloration ; si la réaction n’est pas nette, on agite fortement de nouveau et on examine les globules d’huile essentielle au microscope. On peut aussi séparer l’essence au moyen d’une pipette effdée et la laisser tomber dans un verre contenant de l’alcool à 30“ acidulé par de l’acide acétique ; il est alors très facile de juger de la coloration.
On voit par les résultats ci-dessus que la solution de Violet, ainsi préparée, n’a pas une action constante sur toutes les huiles essentielles. En effet, ni les huiles grasses, ni les carbures d’iiydrogène ne se colorent, tandis qu’au contraire toutes les huiles volatiles qui contiennent en proportion notable des alcools, des éthers, des aldéhydes, Aes phénols, etc., prennent une coloration violette intense.
Il restait donc à contrôler ces faits chez les plantes elles-mêmes, en choisissant celles dont le produit de sécrétion était de nature chimique déterminée.
Les Conifères (Pinus,Abies, Araucaria,etc.), donnent un résultat négatif. Il en est de môme chez les Lauracées avec le Nectandra angustifolia et le Laurus nobilis, où la proportion d’essence aromatique est extrêmement faible par rapport à celle du corps gras spécial qu’il contient ; l’acide laurostéarique. A ces derniers, ajoutons le Citrus vulgaris, le Ruta graveolens, VHedera hélix 'dont les canaux sécréteurs restent incolores, tandis que quelques cellules sousépidermiques se colorent très nettement.
Au coptraire, la coloration violette apparaît nettement dans les cellules sécrétrices des Cinnamomum, Camphora, Eupersea gratissima, Sassafras, etc.-, dans les canaux sécréteurs Aes Eucalyptus, du Myrtus communis, etc. ; dans les poils sécréteurs des Gernniacées et des Labiées, etc., etc.
En résumé, ce contrôle établit que le réactif colore toutes les huiles essentielles naturelles, chez lesquelles la proportion de carbures ou de corps gras n’est pas trop élevée par rapport à celle des essences oxygénées, comme chez le Laurus nobilis ou le Nectandra angustifolia, par exemple. La solution acétique et alcoolique de Violet de Paris est donc appelée à rendre de nombreux services dans les études de ce genre.
Du reste, remploi comparatif des deux réactifs que nous venons de voir sera toujours intéressant, et dans certains cas on pourra les employer en mélange à parties égales. Le Violet colorera les es-
senccs oxygénées et l’orcanette les globules d’huile grasse qui pourront être disséminés dans le parenchyme de la plante. Dans la majeure partie des cas, c’est la coloration violette qui l’emporte (Cinnamommn, Camphora, etc.) ; dans d’autres cependant, où il existe un carbure ou un acide gras en grande quantité (Sassafras, etc.), l’orcanette agit la première ; mais après un séjour prolongé, le Violet finit par dominer la coloration rouge.
§ III. ~ Autres réactifs.
Je dois signaler aussi une réaction particulière qui m’a permis de contrôler dans les deux genres Cinnamomum,Sassafras, l’action des deux réactifs précités. Le Pyrrol dissous dans de l’alcool à 50" additionné d’une assez grande quantité d’acide chlorhydrique, donne avec les essences de Cannelle (l) une coloration rouge, puis verte et enfin brune ; avec l’essence de Sassafras, la coloration varie du rose au brun.
Mais ces réactions sont Irès-fugaces ; il est nécessaire pour les apercevoir de placer les coupes directement dans la solution acide de Pyrrol et,d’examiner immédiatement au microscope. La coloration apparaît alors suffisamment nette et permet de distinguer les cellules à essence dans les deux genres précités.
Le bleu de quinoléine, le vert de méthyle en solution alcoolique et acétique colorent aussi le contenu des cellules à huile volatile, mais beaucoup d’autres éléments prennent aussi les colorations, de sorte que le Violet de Paris est de beaucoup préférable.
Quant au mucilage des Lauracées, Vacétate et le sulfate de cuivre, le bichromate de potasse, le réactif de Millon, la coralline, Vorcine, l’acide rosolique, la safranine,\e brun de Bismarck, tous les dérivés de l’aniline, etc., restent absolument sans action sur lui. Il en est de même si on a soin de chercher au préalable à le précipiter ou à le coaguler au moyen de l’acétate de plomb ou de l’alcool absolu. Cependant sur les conseils de M. Radais, chef des travaux micrographiques à l’Ecole de Pharmacie, je suis parvenu à colorer ce mucilage au moment où je terminais ce travail sur les essences.
(1) Moniteur du praticien. Voir nov. 1890.
Il est nécessaire d’opérer sur des matériaux frais, ou conservés dans de l’alcool à 90“. On plonge les coupes dans une solution saturée d’acétate de mercure où on les laisse séjourner environ 20minutes ; on les lave rapidement et les soumet à l’action de Yhématoxyline pendant quelques minutes.
Le mucilage prend une coloration brun-violacé qui permet de le distinguer suffisamment des autres cellules ; du reste, la coupe peut être de nouveau traitée par l’orcanette ou le Violet de Paris qui agissent sur l’essence des cellules sécrétrices ; on obtient ainsi des doubles colorations assez caractéristiques.