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LE PSITTACISME DANS LES ETATS DÉMENTIELS

$ 1 — Démence sénile.

Le vieillard se montre souvent capable de répondre d'une façon correcte {tout au moins en apparence) aux questions banales qu'on lui pose sur sa santé, ses occupations, le temps qu'il fait, ete. Il s’en tire par des phrases

toutes faites, qui n’ont pas d'autre valeur que celle de.

lieux communs, mais qui peuvent cependant en imposer sur le véritable état des facultés du malade. C’est seulement quand on lui parle de sujets plus complexes et plus

abstraits et nécessitant pour être compris un certain

effort d'intelligence, qu’on s'aperçoit du vide que cachent

sous des apparences plus ou moins trompeuses, les mots * : \ e

employés, et qui n'ont pour le malade qu’un sens abso-

lument rudimentaire, incomplet et imprécis, sinon même

tout à fait nul.

Obs ervation V

(Personnelle, recueillie à Bicêtre, dans le service du Dr SécLas). :

François P .., âgé de 68 ans, entré à Bicètre, le 19 juillet 1908.

30 juillet. — Le malade raconte qu’il a eu plusieurs attaques et qu'il a de la peine à parler. Il dit qu'il voudrait aller chez lui, parce qu'ici il ne pourra pas « s’en sortir ». te

ed

M. P. .. était un peu désorienté les premiers jours.

D. — Où étes-vous ici ?

R. — Je reste dans la rue du Ur..

D. — Quel âge avez-vous ?

R. — Je suis né à Ur.…

- Il ne sait pas la date actuelle, se croit au mois d'avril. Au bout de quelques jours cet état de confusion se dissipa et M. P... put répondre très correctement aux questions précédentes. Il était même capable de tenir une conversation, si toutefois on ne sortait pas des banalités et des lieux communs.

D. — Monsieur P..., comment allez-vous ?

-R — Trés bien, très bien, Monsieur. Je n’ai vraiment ps à me plaindre de ma santé.

D. — Etes-vous content d’être ici?

R. — Mais oui, mais oui. J'aimerais mieux être chez moi, mais enfin, je ne suis pas mal ici. C’est ma femme qui m'a fait enfermer.

à — Comment cela ?

R. — Oui, oui, c’est une mauvaise femme. Elle est méchante. Ah! si J'avais Su.

D. — Avez-vous bien diné?

R. — Oui, Monsieur, on ne peut pas mieux.

D. — Votre santé est toujours bonne ?

R. — Oui, Monsieur, on ne peut pas mieux.

D: — Dormez-vous bien ?

R. — Très bien, Monsieur. Mon voisin dit que je dors très bien. Je ne peux pas m'en plaindre. Çà va très bien.

D. — Que faites-vous toute la journée?

R. — Ma foi, je vas, je viens. Que voulez-vous faire ici ?

D. — Qu'est-ce que c’est que çà ? (un gros sou).

R. — C'est dix centimes, Monsieur.

Toutes ces réponses sont, on le voit, satisfaisantes. Elles cachent un état démentiel assez profond, cependant ainsi qu'il ressort des renseignements donnés par sa femme, et des paroles que prononce à certains moments M. P... sans qu’on l’interroge.

Sa femme nous apprend effectivement que depuis un an M. P.. commence à déraisonner. [Il brisait et cassait tout chez lui, souvent

TT même essayait de frapper sa femme. Un jour il voulut se couper la langue sous prétexte qu’elle était trop grosse ; un autre jour, il est descendu en chemise dans la rue.

D'autre part nous nous sommes présentés à M P... le 15 août au soir. Îl était couché et avait le visage congestionné. Nous lui avons souhaité le bonsoir, et alors, comme si ce mot avait déclanché en lui quelque mécanisme automatique, il se mit à prononcer sur un ton tranquille et uniforme les paroles suivantes :

« Bonsoir, Monsieur le Docteur, çà va bien; on ne peut pas mieux. Si je connais quelqu'un qui en a souvent qui me demande, alors je les enverrai tous chez vous. Je lui diraïique je suis très bien traité; puis bien guéri et bien portant. En effet, on ne peut pas mieux. Je ne sens absolument rien. Tout le monde par là qui me demanderont, je commanderai. Je ne peux pas faire autrement : plutôt les riches que les pauvres; parce que ma femme travaille. Je lui recommanderai pour vous. Je lui dirai : « Vous n'avez qu'à aller chez ce Monsieur ».

Il s'arrête ; on le déclanche de nouveau en lui disant n'importe quoi, par exemple : oui, oui, Monsieur P... ; alors il reprend :

« Parbleu, mais certainement, Monsieur, je paye mon terme. Oh! par exemple! Il a été retraité de soixante francs comme colonel. C’est joli çà! hein! Puis je connais beaucoup de monde par là. Si ça pressait des fois, j’enverrais ma femme. Ça va bien. Je n’ai pas aucun mal, rien du tout. C'était derrière la tête que j'avais mal. (ei une suite de mots incompréhensibles).

D. — Vous portez-vous bien ce soir ?

R. — Mais oui, Monsieur le Docteur, très bien.

D. — Continuez, Monsieur P...

R. — Mais je n’ai rien à dire. Oh! je suis connu là-bas. Tenez, Monsieur P... me disait : « il se porte bien et ainsi de suite. Je lui ai fait avoir des clients tant que je pouvais. »

D'autre part, si l’on pose à Monsieur P. . des questions plus précises, il sait assez habilement dissimuler son vide intellectuel par des phrases toutes faites.

D. — Avez-vous lu le journal hier ?

R. — Oui, Monsieur.

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