CHAPITRE IV
LE PSITTACISME CHEZ LES DÉBILES ET DANS LES ÉTATS DÉLIRANTS PLUS OU MOINS SYS- TÉMATISÉS.
À 1. — Chez les débiles (phraséologie).
à « Sion appelle psittacisme tout langage sans pensée, il faudra distinguer le langage sans pensée aucune ou psittacisme proprement dif, et le langage sans pensée expresse ou distincte, mais non pourtant sans pensée (Dugas). « C’est cette variété de psittacisme surtout que nous rencontrons dans les états délirants plus ou moins systématisés. Comme on l’a déjà fait observer, cette variété de psittacisme suppose toujours chez le sujet où ‘on l'observe, un notable affaiblissement intellectuel, d’ailleurs également indispensable au développement d’un délire imparfaitement systématisé ; c’est-à-dire qu'on. la trouvera particulièrement chez les débiles.
Rappelons en quoi consiste cette variété de psittacisme. Nous avons montré plus haut comment, dans toute opération intellectuelle un peu longue, nous devions
nécessairement recourir, pour raisonner, à l'emploi de termes symboliques, dont nous négligions pour un certain temps de nous rémémorer ce qu'ils représentaient,
Re
et comment nous devions vérifier à la fin de cette opération intellectuelle les résultats obtenus par la substitution au symbole verbal de l’idée qu'il représente.
On se rend ainsi compte que pendant toute la durée de l'opération intellectuelle, nous ne prenons pas le temps de nous représenter constamment le sens des mots. Nous les employons mécaniquement, pour ainsi dire, en nous conformant seulement aux différentes règles de la logique. Mais cet emploi automatique est légitime (psittacisme logique,) tant qu'il nous permet d'aboutir à
une pensée juste et réelle. Il devient illégitime (psitta-
cisme illogique) dans le cas contraire et notamment ches les débiles. Effectivement ces derniers, comme nous le verrons, se montrent le plus souvent incapables d’expliquer leurs discours. On a beau les pousser, les harceler,
les fatiguer, on n'en tire rien ; ils se bornent, pour toute
explication, à répéter ce qu'ils ont déjà dit. Tantôt leur psittacisme est évident : la phrase n'est même plus respectée. Les grands mots se suivent, se répètent sans qu'on puisse distinguer aucnn indice de construction grammaticale. Tantôt, au contraire, leur psittacisme se
dissimule sous des phrases parfaitement construites,
souvent même assez compliquées et néanmoins correctes. C'est que, comme le dit Dugas, « on peut connaître l'usage des mots sans en connaître le sens. » Si nous poussons plus loin l'analyse psychologique du phénomène, 1l apparaîtra qu'il suppose non seulement un fonds de débilité mentale incontestable, mais aussi un
fonds de suilisance et de vanité, autres caractéristiques :
du débile. Nous aurons l’occasion de montrer plus loin la fatuité de ces malades qui se fâchent et vous traitent
Se 0 d'imbéciles quand on avoue ne pas comprendre leurs prétenaues explications.
Observation XI (Personnelle, recueillie dans le service du D' Séglas à Bicêtre).
T... est un malade atteint de débilité mentale, entré à Bicêtre le 8 mai 1891. il tient des propos faisant allusion à une foule de souvenirs personnels, pour la plupart exacts d’après les renseignements qu'on à pu avoir sur lui: « Je suis venu à Paris en 1883; il y aurait 20 ans au mois d’août, puis au mois d'octobre, je suis venu habiter Paris vers le 18 ou le 22, rue d'Alger, n°19, à Paris, à proximité de la rue de Rivoli, en face la rue du Mont- Thabor. Je m'en allais rue Lepelletier, n° 41, à la Compagnie d'assurances le Nord. J'y allais fréquemment ; je connaissais un chef de bureau ; c’est un monsieur qui a des employés sous sa direction. La rue Lepelletier est, après la rue Lafitte, ce grand jardin qui donne rue Lafayette. Sur le boulevard des Italiens, je venais par la rue d’Antin. Le Jardin des Plantes n’est pas loin d'ici, à côté de la Salpétrière. » ;
Aucune de ces phrases n’est incohérente, bien plus leur contenu est exact. Et cependant, si l’on cherche sous ces mots une pensée, on s'aperçoit qu’elle fait complètement défaut. On l'attend avec impatience. [l semble qu’elle doive venir et qu’avoir donné tant de détails, T... doive nous annoncer quelque chose d’important. Il n’en est rien, et il continue à parler des heures de la même facon, sans nous donner une seule conclusion. T... énumère ses souvenirs au hasard des associations. Îl parle sans savoir ce qu'il veut dire, et d’ailleurs sans avoir rien à dire. Il s’agit d’un processus semi-conscient comparable à la réverie (1).
Les divers exemples de psittacisme qu'on peut ren-
(4) ANTHEAUME ef Dromarp, Poésie et folie, p. 82.
PT Nos
contrer chez les débiles, sont d’ailleurs plus ou moins caractérisés suivant leur degré de faiblesse intellectuelle.
On remarquera que les termes qu’ils emploient sont.
plus ou moins incompréhensibles, mais non totalement vides de pensée, comme ceux des idiots ou des déments. Wahl (1) a rapporté de ce langage quelques exemples remarquables à la Société médico-psychologique, exemples montrant qu'il convient toujours de chercher un sens aux écrits les plus incohérents des malades. De ces exemples nous rapprocherons le suivant.
Observation XII
Le / (Personnelle recueillie dans le service du D' SécLas à Bicêtre). |
X... adresse plusieurs fois par. mois soit aux divers corps constitués de l'Etat, soit aux différents membres du Gouvernement, des documents qu’il juge du plus haut intérêt et dont voici un spécimen : ‘ ê
(1) WauL, La phraséologie chez certains dégénérés. Annales médico-psych. Séance du 93 juillet 4906. 3 /
Onde (ilondle 5908 de LCerion = T LA à Sal VraiDéec seul Gdarabl, ogpiiee 17 Vafls cl Couvie) :
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Cetté première page où X... ne traite pas encore de son sujet, est d’ailleurs compréhensible à l'exception de quelques termes spéciaux dont il faut avoir la clef pour pénétrer le sens, si tant est que les explications suivantes données par X... leur donnent véritablement un sens.
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D. — Que veut dire cette date : 5908 de l'Eternel Jéhovah, etc.
R.. — Parce qu'il y a l’ère juive, l’ère chétienne. L’ère juive part de l’an 4000. L’ère chrétienne part de 1 ; donc 4000 + 1908 — 5908.
D. — Et plus bas vous avez écrit : Hospice de la Vieillesse (Hommes) à Bicêtre le 8 juillet 5998-1908 de C.-A. et J.-C. Que veui dire C.-A ?
R. — C.-A., c'est César-Auguste qui vivait en même temps que Jésus-Christ.
D. — Et Estéel, ce n’est pas votre nom ; qu'est-ce que cela veut dire ?
R. — Voilà! Tous les artistes (X... est peintre décorateur) peuvent prendre un nom; alors j'ai pris ce nom là comme artiste ; il veut dire l’intégrité de la partie, l’est. Æ, j'en ai fait la déduction d’une jeune fille qui est ici. D'ailleurs, au point de vue métaphysique, on donne un nom aux anges, ainsi : Michel, Raphaël. J'en ai déduit ce nom là. C’est une chose purement artistique. |
Quant à la seconde page, elle devient tout à fait incompréhensible.
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