DÉLIRES PAR SYMBOLISME VERBAL
Si le psittacisme sous la forme logolâtriqué peut se montrer en connexion avec quelques idées délirantes, 1l est des cas plus rares, sans doute, mais aussi plus curieux et dans lesquels il se manifeste comme la note prédominante de l'état mental et constitue en quelque sorte à lui seul tout le délire. e
L'observation suivante nous paraît à ce point de vue assez intéressante.
; | Observation XV
(Personnelle, recueillie dans le service du docteur SÉGLAS, à Bicêtre).
L... Louis, 44 ans, mécanicien entré le 2 janvier 1902 à l’hospice de Bicêtre. Au nombre des renseignements que fournit sa femme, il en est un qui mérite d'être signalé de prime abord, parce qu’il concorde avec ceux que fournit l'examen du malade et qu’il donne en quelque sorte dès l’abord la clef de son état mental. Cela lui est venu comme ça, dit-elle, petit à petit, à force de lire, depuis une douzaine d'années. Il a fini par tout laisser aller dans son travail sous toutes sortes de prétextes pour lire. En même temps, il s’est mis à employer des mots extraordinaires Il allait chercher des termes impossibles, et depuis quatre ans. il en est arrivé à exagérer cette manie jusqu'au bafouillage. Il prétendait ainsi donner l'explication de tout, se considérait comme plus intelligent que les autres Il s’est mis à s'occuper de politique, puis de religion, fréquentant les réunions publiques et les églises. Il s’occupait d'éducation, formulant en termes incompréhensibles des
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théories et des préceptes auxquels il prétendait astreindre sa famille, et allait même jusqu’à brutaliser sa fille ou sa femme lorsqu’elles élevaient des objections ou refusaient de se soumettre à ses divagations.
À part cette manie de prétendre tout savoir et tout expliquer par son bafouillage (sic), à part les observations, les récriminations qu’il émettait à tout propos parce qu'on ne voulait pas l'écouter ou qu'on contrecarrait ses lubies, il ne manifestait pas d'idées délirantes spéciales.
Il avait d’ailleurs une conduite très régulière ; il témoignait malgré tout de l'affection pour les siens, s'imaginant même agir pour leur bien en leur imposant ses théories.
1 n'avait reçu aucune instruction.
Auparavant il était bon ouvrier rquoique «petite main». Sa mère était buveuse.
L... en effet, émet des idées bizarres sur la théologie, la cite ol, la nature, les devoirs sociaux, dans un langage incompréhensible, émaillé de grands mots, de sentences incohérentes. Voici d’ailleurs un exemple sténographié d’une de ses conversations :
« J'ai cherché où‘était le bon sens des êtres humains dans la connaissance de la vie naturelle, le problème de la vie dans le repos de la conscience en attendant le mérite du haut. Ma philosophie comprend sagesse, justice, infini; elle est le rôle de la logique. Vous savez ce que veut dire logique : justice. J'étudie tous les secrets, les problèmes de l'univers. Je ferai allusion à la pieuvre avec des tentacules déployées. Les tentacules ce sont les sectes politiques.
D. — Comment êtes vous arrivé à vous occuper de philosophie ?
R. — C’est par le profond amour positivement du semblable et par l'amour paternel. Je n'ai jamais cherché à gagner beaucoup. Jai cherché à avoir une petite place à peu près seul, ne voulant pas me livrer à l'alcoolisme, ni à la folie sensuelle.
Je suis prêt à donner ma vie pour Dieu, parce que jeréconnais Dieu dans l'étude des petits insectes, des animaux, dans les flots de la mer. Je remonte à la surface et je vois jusqu’au ciel où je vois les astres en mouvement. Je sais positivement qu'il y a là
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quelque chose; pour la généralité cela n'existe pas, mais pour moi cela existe.
D. — Vous avez donc aussi étudié la religion ?
R. — Je crois à Dieu fermement, tant pis si vous n'y croyez pas. Je me perds en mer, animaux, végétaux, crustacés. Je pour-
rais m'expliquer là-dessus en chimie, car je suis sincère. Je puis.
vous dire ce que peuvent contenir trois religions que j'ai ressenties : juifs, protestants, catholiques. Pour moi, protestant veut dire croyance générale du monde et je crois que la folie est générale.
Plus une ville est grande, plus il y à de passions, de débauches,
c’est la folie générale. Dans le catholique, il y a des comptes en propriété sensuelle, mobilière ; un bon mot, lancé par l'évolution que reconnait l’académie des sciences veut dire naturel amour du semblable. Dans le ciel, c’est le contraire : on ne donne jamais de conseils, on reçoit tout ;-s'il faut regarder le ciel, on vous fait regarder la terre
fl y a la responsabilité du catholicisme dans le monde; l'intérêt
c'est le déséquilibre de l'Etat; enfin, c’est une barmonie. Je vais écrire un petit monde harmonisé par le catholicisme, par son commerce conventionnel.
D. — Depuis combien de temps vous occupez-vous de tout celà ?
R. — Depuis vingt ans, mon idée a toujours été l'humanité ; dans les petits ouvrages que j'ai faits on aurait pu voir les choses de l'humanité... J'ai fait un petit décret où j'ai mis en relief quelques philosophes antiques entre autres Diogène, pour montrer qu’un homme qui a su diminuer ses besoins, qui n’a plus de besoin, ne peut être qu'utile en société. La question du travail c’est la collectivité, c’est le travail par plusieurs, c’est l'ensemble de la propriété. Je m’arrête de travailler en collectivité parce que je sens que la science se trouve arrêtée par elle-même, parce que le bien est l'infini. .. J'ai voulu être bon pour les miens ; je me suis dit, je vais chercher ce qu’il ÿ a dans les entrailles pour nos besoins, et alors
c’est l'infini. 11 faut garder nosbesoins, nos puissances, nos rapports internationaux, la diplomatie qu’on peut avoir entre puissances. C’est la philosophie qui doit compter parce qu'elle est basée sur
une base fondamentale qui est l'étude. J'ai parlé aussi des principes
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‘d'autorité dans la question de la loi. Un conseil doit être donné à un homme sans être autoritaire. Alors pourquoi la loi ? Pour forcer à reconnaître que l'éducation de l’enfance ne soit pas faussée, pour que mon œuvre vive en harmonie dans l'univers entier. Quand on compte bien, la nature c’est la puissance organique à fond.
La nature primitive de l'homme était nerveuse, à l’œil hagard, pour rechercher sa nourriture ; et le plus observateur d’entre eux commença l'agriculture, forma l’homme des champs qui devint le sanguin par les farineux qu'il absorbe. Le sanguin forma l'homme des villes, où l’on souffre physiquement et moralement terriblement les malheurs affirmés toute la journée. S'il est le malade absorbé, pour distraire de cettè absorption On créa un petit lieu de distraction où l’on allait parfois s'amuser, de là l’anémie et la dégénération.
Il n’est pas besoin d’insister pour montrer que tout cela n’est qu’un assemblage de mots disparates, dépourvus de signification, un langage sinon dépourvu de pensée, du moins sans pensée distincte et précise. Ce malade qui se sert de termes dont 1l entrevoit à peinelesens, qui, de fait, ne comprend pas ce qu'il dit et dit en réalité des choses incompréhensibles, est donc en cela un. psittacisant. Il convient aussi de remarquer que, si chez lui, la valeur significative des termes est à peu près nulle, en revanche la valeur expressive semble prendre une importance énorme et le langage semble devenir pour lui une musique. L... lui-même nous en donne la preuve. Très souvent il intercale dans son discours des périodes qu'il chante, et lorsqu'il constate lui-même qu'il s’embrouille dans son galimatias, il lui arrive de déclarer : «il faudrait que je vous dise cela en musique ». Il a d’ailleurs rythmé un cerlain nombre de compositions sur les mêmes sujets religieux, philosophiques... qu'il chante sur des airs
connus. Ces morceaux sont peut-être encore plus absurdes que ses discours ordinaires ; bien qu’il les sache par cœur, il lui est souvent impossible à lui-même de s'y retrouver lorsqu'on le force simplement à les dire. Il est même presque incapable de les lire, et il convient sans trop de difficulté que cela peut-paraître ne pas signifier grand chose. Il faut, dit-1l, que cela soit chanté; comme si l'harmonie pouvait dispénser ses productions d’avoir un sens. \ rx è
Il est encore un autre détail qui semble de nature à démontrer que le langage est pour lui surtout une musique, c'est son orthographe. L..., en effet, est à cet égard absolument illettré ; il ne sait que tracer ses lettres, son orthographe est toute phonétique ; mais ce qu'il y a de particulier, c’est que le mot même ne semble pas exister pour lui. Dans ses écrits les mots ne sont jamais détachés les uns des autres ; ce ne sont que des syllabes enchainées qui ne s'arrêtent qu'au bout de la ligne. Le langage semble donc ainsi pour lui moins un assemblage de mots qu’une succession indéfinie de sons. ;
Mais le psittacisme, la fascination du mot, tout en constituant certains des éléments particuliers de ce verbiage, n’en sont que les traits généraux; une note plus particulière, c'est la foi du malade dans la vertu du lan-
gage, l'idée que la connaissance du mot suffit à assurer
la connaissance des choses ; que l'évocation de tout ce vocabulaire à pu lui permettre d'emblée, sans préparation, d'arriver à la science même des choses, et que la pensée peut se transmellre d’un esprit à un autre par la seule vertu des mots. Nous retrouvons là cette supers-
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tion particulière qui fait du psittacisme vulgaire, une logolâtrie. |
L'observation elle-même nous en fournit des preuves directes ou indirectes. C'est d’abord la croyance du - malade dans la portée de ses discours, la valeur de ses écrits, l'importance qu'il y attache.
« Depuis mon retour du régiment, nous dit-il, j'ai eru à l'humanité, et j'ai envoyé au conseil municipal ma croyance qui a été confirmée par un vote. Il y a quelques personnes politiques à qui jen ai parlé aussi; j'ai toujours parlé pour l'humanité et je mourrai avec. »
Cette croyance était chez lui tellement profonde qu'il y conformait sa conduite, qu'il avait abandonné son travail pour écrire ses petits ouvrages et se donner tout entier à ses élucubrations, qu'il voulait faire des prosélytes et prétendait astreindre sa famille à l’observance de ces théories, « pour donner un certain relief à sa maison » et diriger suivant elles l'éducation de ses enfants. « Car ce n’est, dit-il, que par l'éducation première qu’on peut faire quelque chose de bon chez les êtres ». Maintenant même quil n'est plus avec eux, que deviennent ses enfants privés de ses conseils ? « Son garçon est peut-être devenu un vagabond, sa fille une prostituée pour un gain de capital. »
Un autre fait important, c’est l’origine de ce culte du mot, de cette logolâtrie. |
L... est un débile qui n’a reçu dans sa première enfance aucune instruction. Ce n’est qu’au régiment, alors qu’il faisait campagne en Tunisie, qu'il a appris à lire sans méthode et dans un livre quelconque. Il n’a jamais su en fait d'écriture que tracer ses lettres.
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La lecture a été pour lui comme une révélation et comme une transformation de tout son être psychique. A partir de ce moment, il n’a fait que lire avec passion tout ce qui lui tombait sous la main, les livres les plus disparates sans y être aucunement préparé, ni par son intelligence native, ni aucune culture antérieure. Aussi, de toules ces lectures, n'a-t-1l retiré que des mots alors qu'il s’est imaginé par ce seul fait en avoiren même temps «sucé la substantifique moëlle ». C'est à ce moment, depuis 20 ans, comme il Le dit, de a fait de la philosophie, ete...
Les renseignèments donnés par sa femme non quelle voie 1l a suivie depuis et le développement progressif du psitlacisme et de la logolâtrie.
Notons d’ailleurs que, en dehors du langage, on relève
encore chez lui certains faits qui dénotent dés tendances 5
plus générales de même: nature superstitieuse. Te C'est ainsi qu'il porte Sur lui de petits cailloux ou des morceaux de bois façonnés avec un vieux couteau
et auxquels il attribue une influence favorable, sans
préciser d’ailleurs. Ce sont comme des « porte-veine. »
De même il lui arrive souvent d'installer sur son ht une sorte de reposoir dont la pièce principale est une image religieuse ou un portrait de famille.
Tout autour il dispose symétriquement des images de Journaux illustrés ou de simples bouts de papier découpés, des morceaux de boîtes à biscuits et les fameux cailloux ou morceaux de bois. Et on le trouve à côté de cet étalage, méditant ou récitant des prières de sa composition, comme la suivante : « Notre Père des Cieux, devant vous je m'incline, devant cette sainte et ces petits
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enfants, qui me représentent des êtres de votre famille divine. Je m'agenouille et les prie bien sincèrement pour mes frères et sœurs, et pour l'esprit et le corps. À tout moment faites-leur releverlatête et prêtez-leur votre esprit pour un moment, pour qu'on- ne détruise plus ces pauvres petits êtres innocents des crimes commis. Je vous prie pour tous mes frères. Je vous prie aussi pour ma pauvre fanulle d'où l’on m'a fait arracher, comme vous le savez, brutalement pour m'enfermer dans cet asile où je pleure mes pauvres enfants. Préservez-les de la misère.»
En dehors de ce qui a trait au symbolisme verbal, L... ne présente pas de trouble mental bien caractérisé. C'est un débile, mais son intelligence est restée entière et l’on ne saisit pas chez lui de traces d’affaiblissement démentiel des facultés, son incohérence verbale n’a rien - qui rappelle celle des déments, et, lorsqu'il n’aborde pas ses thèmes favoris, bien qu'il s'exprime en une phraséologie toujours ampoulée, il est cependant compréhensible. La prière ci-dessus en est un exemple.
Il sait où il est et proteste contre son internement. « Je suis ici au milieu de quatorze sortes de malades : les affaiblis par la sensualité, les paralysés alcooliques, les épileptiques. Je suis au siège de Triboulet; voilà vingt-huit mois que j'ai été jeté dans les ténèbres de l'esprit et je demande la mort ou la liberté. » Il témoigne toujours de sentiments affectifs, et n’a perdu la mémoire d'aucun évènement de sa vie. Il n'accuse aucune hallucination. |
Il ne manifeste aucune idée délirante bien caractérisée ; en particulier pas d'idée de grandeur, ni de persécution.
COTARD
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Sans doute son psittacisme et sa logolâtrie correspondent à une prétention exagérée de connaissances qu'il n’a pas;
mais il ne s’en vante nullement, n’en fait pas plus de
parade”que ne le ferait un homme qui aurait réellement ces connaissances. Il croit savoir, mais n’en tire pas autrement vanité et ne se considère pas comme un génie supérieur. Il se croit seulement un penseur.
Il émet de temps à autre de vagues interprétations, des plaintes sur son entourage, mails sans atteindre à l’idée de persécution réelle.
Tout cela repose surtout sur les déboires que lui ont attirés ses théories et ses prétentions de les appliquer. «Je n'ai, dit-1l, à accuser personne, mais les gens de l'intérieur ont excité mes enfants à m'insulter pour me démoraliser: mais je les laisse avec leur conscience.
Ils m'ont fait interner par ma fémme pour des raisons -
de sensualité, sans doute parce que je donnais un relief à ma maison, que je ne voulais pas d’alcoolisme et que je n'étais pas trop fort en sensualité. Mais je ne peux pas être sali par des secrets absolument cachés d'alcôve: on pourra presser sur moi Comme sur un système nerveux pour le faire éclater et me pousser à la révolte, mais on ne réussira pas, car je sais une philosophie qui est le rôle de la logique et je reconnais le pouvoir de la raison quand il n'est pas semeur de haine ».
Il est bien difficile de voir des idées de persécution
bien caractérisées dans ces essais d'interprétation des déboires que L... s’est attirés par sa conduite et ses
théories.
En réalité tout son délire se résume dans son psittacisme et dans les troubles du symbolisme verbal, et on
pourrait dire de ce délire qu’il n’est que « des mots, des mots et des mots. »
Il nous semble que ce cas pourrait être rapproché de céux déjà signalés par Venturi (1) dans lesquels le désordre mental, sous une apparence de délire chronique ou de démence, n’est en réalité ni l'un ni l'autre et n'est représenté que par l'émission de paroles ne correspondant à aucune idée délirante précise. On pourrait dire, ajoute l’auteur, qu'il s’agit d’une sorte de mysticisme partiel « dans lequel la signification vague et imprécise des paroles prononcées est remplacée par une signification suggestive et mystique de ces mêmes paroles, lesquelles par rapport à l'individu qui en fait usage, ont la même valeur que si elles avaient une valeur intrinsèque et étaient monnaie courante pour tous. » Mais ce n'est pas seulement une suite de parolessans signification constante ; l'habitude d'exprimer de semblables paroles, auxquelles le malade, de bonne foi, attribue une signification, a pour effet qu'il y conforme toute sa manière
’être et ses actions
C’est pour ces motifs et en raison des analogies qu’on a remarquées avec les délires bien organisés, systématisés, logiques, que Venturi a proposé de donner à ces cas le nom de Paranoia verbale.
(4) Venrurr. Discorsi dei pazzi. I Manicomio, 1893