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VARIÉTÉS ET DEGRÉS DU PSITTACISME

D'après ce qui a été dit précédemment au sujet de son rôle d’évocation, on conçoit que le mot possède une valeur singulièrement différente suivant les individus. Pour certains le mot éveille une multitude de représentations mentales. Pour d’autres le mot reste ce qu'il est chez l'enfant, une pure émission de sons ne s’accompagnant d'aucune espèce d’évocation. Nous atteignons ici au plus bas degré du psittacisme.

Entre ces deux extrêmes on doit naturellement observer tous les cas intermédiaires. Où convient-1il alors de placer la limite du psittacisme ?

Théoriquément et d’après la définition même du psittacisme, la question paraît des plus simples. On rangera sous le nom de psittacisme les cas de langage sans pensée aucune et ces cas seulement. La limite serait alors marquée par l'apparition de la pensée qui séparerait ainsi d'emblée le langage de la folie du langage de la raison.

En réalité le problème est beaucoup plus complexe. Effectivement si l’on peut dire d’une façon tout-à-fait générale que le psittacisme consiste à parler sans penser,

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il faut reconnaître cependant que cette formule, prise au sens absolu, restreindrait singulièrement le sens du mot psittacisme et rejetterait hors de son cadre nombre de cas qui nous semblent cependant des mieux caractérisés. Car si l’on veut bien se rappeler que les mots ont une double fonction qui est d'évoquer les images et de les suppléer, on pourra se rendre compte aisément qu'il y aura emploi de mots vides de sens, c’est-à-dire psittacisme toutes les fois que ces deux fonctions ne seront plus remplies exactement, et que ce mot peut s’appliquer non seulement aux cas de langage sans pensée aucune, mais encore aux cas de langage sans pensée expresse ou distincte.

Il convient même, à l'exemple de Dugas (1), d'étendre encore ces limites. Mais auparavant, nous devons d'abord dire pour nous faire comprendre, en quoi consiste la pensée proprement dite et ce que nous entendons par faire acte de pensée.

Penser consiste à établir un rapport entre deux

concepts. Penser juste consiste à établir entre deux concepts un rapport exact, c'est-à-dire conforme à la réalité. L'exactitude de ce rapport est évidemment soumise au degré plus ou moins grand de précision que nous attribuons au sens des mots. Pour penser juste il faut donc, d’abord, donner aux mots un sens précis, ensuile établir entre eux des rapports logiques.

D'après cette définition, la pensée constitue un acte, une véritable opération nécessitant de la part de celui qui pense, un effort personnel. Mais combien peu se

(4) L. Ducas, Loc, cit,

donnent la peine de penser ce qu'ils disent, etcombien, par contre, se contentent de répéter ce qu'ils ont entendu dire à des personnes réputées compétentes. « On n’est quelquefois, que le trucheman des pensées, ou le porteur de la parole d’autrui, tout comme serait une lettre, et même on l’est plus souvent qu'on ne pense. » (1).

Sans parler même de la pensée originale et personnelle, qui ne peut appartenir qu’à quelques esprits d’élite, le fait de s’assimiler la pensée d'autrui, de la comprendre complètement suppose encore chez l'auditeur ou le lecteur un travail considérable et que bien peu soupçonnent. La plupart ne font qu'apprendre des mots par cœur et croient avoir pénétré la pensée alors qu'ils n’en ont retenu que la formule.

Il nous semble que des cas de ce genre doivent encore, - nécessairement rentrer dans le psittacisme.

Ainsi le sens primitivement très étroit du mot psittacisme que nous avons défini un langage sans pensée, doit êlre considérablement étendu.

D'après Dugas d’ailleurs « est psittacisme tout langage dont l'accord avec la pensée est l’effet de la mémoire et non du jugement ». .

Il est souventdifficile, comme nous le verrons tant chez les aliénés, que chez les personnes saines d’ailleurs, de mettre en évidence celte dernière variété de psittacisme. « Pour découvrir le jeu des psittacisants, il ne suffit pas de les voir venir, de les laisser s’enferrer. Il en est qui savent ne pas se trahir, se dérobant à l'examen, évitant de s'expliquer, éludant les questions Il faut les presser,

4) Lersnrrz, Nouveaux essais, VI-IT.

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les harceler, piquer leur amour-propre, leur tendre des pièges. Ils ont l'habitude de marcher à tâtons dans l'obscurité. Ils se meuvent comme dans un brouillard d'idées vagues et flottantes. Les phrases toutes faites, les clichés de la conversation, les jugements universels, ces selles à tous chevaux leur sont particulièrement commodes pour masquer leur ignorance. Qu'on ne leur permette pas de se sauver par là. » (1).

Pour résumer nous dirons que le psittacisme comprend :

1° Les cas de langage sans pensée aucune;

2 Les cas de langage sans pensée expresse ou distincte ;

3 Les cas de langage dont l'accord avec la pensée est l'effet de la mémoire et non du jugement.

Nous laisserons de côté dans cette étude la troisième catégorie, qui représente le psittacisme des gens du monde et relève surtout de la psychologie. Nous étudierons seulement quelques variétés de psittacisme, qui font partie des deux premières catégories et sont plus particulièrement du domaine de la clinique psychiatrique.

Auparavant cependant, 1l nous faut encore revenir sur la définition du psittacisme et préciser maintenant ce que nous entendons par langage sans pensée. Du fait que le langage n'exprime pas une pensée, 1l ne s’en suit pas qu'il soit dépourvu de toute signification. Ce serait aussi singulièrement restreindre le rôle du langage que de le limiter à l'expression de la pensée. A côté de ce rôle évidemment supérieur, et-qui est le propre du langage de l’homme, le langage sert encore, comme nous l'avons déjà dit, à exprimer des états émotionnels.

(1) Ducas, idem, p. 16.

Ce qui distingue ce langage émotionnel ou naturel du langage artificiel, c’est qu'il s'entend très suffisamment à l’aide de la mimique ou des cris, el qu'il est commun à l’homme et aux animaux, dont nous pouvons parfaitement saisir par là l’état de contentement, de mécontentement, de douleur, de joie, etc. Tant qu'il s'agit de simples cris, la question de psittacisme ne se pose pas ; il ne saurait exister. Par contre il n’en est plus de même chez le perroquet, lequel se distingue singulièrement de tous les autres animaux par la faculté qu'il possède d'apprendre comme l'homme à émettre des sons articulés, à émettre des mots, des phrases, bref à parler. Le perroquet auquel on a appris à dire quelques phrases, ne les comprend évidemment pas. Elles sont dépourvues pour lui de leur sens véritable ; d’autre part on ne saurait dire qu’elles n’ont aucune signification, car elles traduisent certainement tantôt la colère, tantôt la satisfaction, ainsi qu'il est facile de s’en rendre compte d’après le ton sur lequel l'animal les prononce. Le perroquet se sert des mots qu’on lui a appris comme les autres animaux se servent de leurs cris pour exprimer leur contentement ou leur mécontentement.

11 serait plus exact de dire que ces animaux réagissent,

les uns par des cris, les autres, les perroquets par des

paroles, car il ne s’agit dans aucun cas d’un processus conscient et volontaire, mais bien d'un véritable réflexe. Ainsi le langage du perroquet, quoique n'étant pas dépourvu de toute signification, est néanmoins vide de - pensée. II s’agit de psiltacisme, sans aucun doute, ainsi que l’atteste l’origine étymologique du mot lui-même.

Nous dirons donc, pour conclure, que les phrases les

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plus significatives en tant que langage émotionnel, constituent souvent le plus bel exemple de psittacisme si elles sont vides de pensée, el ainsi on ne sera pas tenté d’éli- miner du psittacisme cerlaines phrases complètement vides de pensée sous prétexte qu’elles traduisent un état émotionnel.

$ 1. — Langage sans pensée aucune.

Abordons maintenant l'étude des différentes variétés de psittacisme qui intéressent le clinicien, en commençant par les cas de langage sans pensée aucune.

1° Chez les idiots — L'exemple le plus typique nous en est offert par l'idiot. Au plus bas degré de l'idiotie, l'individu ne parle pas. Semblable à l'animal, tantôt 1l pousse des grognements, tantôt des sons, des syllabes plus ou moins articulées, mais en aucun cas des mots proprement dits. Ces faits sont connus sous le nom de lallation. La lallation ne rentre pas dans le cadre du psiltacisme, puisque celui-ci suppose l'emploi de mots, et que l'idiot de cette catégorie doit être comparé pour le langage non pas même au perroquet, mais à n'importe quel autre animal. |

Au contraire à un degré plus élevée de l’idiotie, l’individu prononce des mots, parfois même des phrases qu'il a apprises par cœur, de même que le perroquet. IL s’agit donc de psittacisme. De plus il ne les à jamais comprises. Son psiltacisme est primitif. À cette variété : se rattache l’écholalie.

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2 Chez les déments. — Dans l'étude du psittacisme, les états démentiels et notamment la démence sénile doivent être rapprochés des états d'idiotie. Au plus bas degré de la démence, comme au plus bas degré de l’idiotie, l'individu ne prononce plus de mots, mais seulement des sons. inarticulés. Ce phénomène comparable à la lallation, ne doit pas plus qu’elle être considéré comme du psittacisme. RE

C'est la jargonophasie qu'il faut bien se garder de

confondre avec la jargonaphasie (1). A un degré moins avancé d’affaiblissement intellectuel, le dément sénile prononce des mots el des phrases qui ont eu autrefois un sens pour lui, mais ne correspondent plus maintenant au moment où il les prononce à aucune pensée. Il s’agit alors de psittacisme secondaire et deux cas peuvent se présenter : | . Ou bien le langage, du malade, tout en restant certainement vide de sens, ainsi qu'on peut facilement s'en assurer par l'interrogatoire, reste cependant cohérent : Robertson lui a donné dans ce cas le nom de langage réflexe ;

Ou bien au contraire, le langage devient incohérent. Le langage réflexe mérite ici quelques réflexions. = Sans entrer dans les discussions actuelles au sujet de la théorie du langage artificiel, qui n'ont pas d'intérêt immédiat pour l'étude de séméiologie qui fait l’objet de notre thèse, nous nous reporterons au schéma de Grasset, non pas dans le but d'expliquer le phénomène, mais

(1) Kéravar, Considérations cliniques sur la jargonophasie. Encéphale, 1908, p. 230.

SD" 000 simplement à titre de moyen commode pour en facihiter la description.

Les différents centres À E V M, centre graphique

verbal, centre moteur verbal, centre visuel et centre auditif, représentent ce que Grasset appelle le psychisme

inférieur ou polygonal. Le centre O représente le centre

de l'idéation, le psychisme supérieur. Normalement le centre O tient sous sa dépendance d'une part les centres

récepteurs visuel et auditif À et V, d'autre part les centres moteur verbal E el . M. Ces dermers, lorsqu'ils s ’affranchissent de leur dépendance VIS-à-VIS de O, fonctionnent pour leur propre compte et en dehors du contrôle du centre O. Dans ces conditions on observe une variété toute spéciale du psittacisme ; 1l s’agit ici en somme d’un véritable réflexe. Que pour une cause quelconque l'influence frénatrice du centre O ne se fasse plus sentir, le psychisme inférieur est livré à lui-même et fonctonne automatiquement. La personne à qui l'on demande

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en l’abordant comment elle se porte, répond presque invariablement « pas mal merci » et quelques instants après vous parle de ses infirmités et de ses maladies.

Le mécanisme de cette variété de psittacisme est abso-

lument comparable à un réflexe ordinaire ; la question « Comment allez-vous », sans doute en raison de-sa banalité, n’a pas éveillé l'attention de l'interlocuteur ; ou en d'autres termes, l'excitation n'a pas été assez forte, pour atteindre le centre O, et la réponse a été formulée inconsciemment.

Cet aspect du psittacisme peut, on en a ici un premier exemple, s'observer chez des individus sains. Il s’explique alors par une distraction passagère. Chez le dément, au contraire, 1l résulte d’un affaiblissement intellectuel permanent. Dans les deux cas, nous voyons entrer en jeu l’automatisme psychologique.

Envisageons maintenant le langage incohérent du dément sénile. |

L'incohérence du langage résulte soit de l’incohérence des idées elles-mêmes, soit de l'absence d'idées, du vide intellectuel. Ce cas seulement nous intéresse au point de vue du psittacisme et l’automatisme psychologique y joue encore un rôle prépondérant. En effet, les centres inférieurs du langage étant livrés à eux-mêmes, les mots n'évoquant plus d'idée, « au lieu de se grouper ou de s’exclure d’après leurs affinitéset répugnances logiques » s’assemblent en phrases suivant les hasards de l’automatisme. Ainsi se forme un langage dont toute pensée est évidemment absente puisqu'il suppose la non intervention du centre O, et qui, suivant les cas, sera plus ou moins incohérent. C’est le radotage des séniles.

Ce qui vient d’être dit de la démence sénile, s'applique

également aux autres espèces de démences, démence

paralytique, démence alcoolique, démence précoce. Nous

y trouverons même de nouveaux aspects cliniques du

psiltacisme, mais qui rentrent toujours dans le cas de psittacisme à pensée nulle. Ce sont : la salade de mots, la verbigération, les sléréotypies “verbales, les néologismes.

La salade de mots qui consiste à émettre une suite de mots quelconques sans aucun lien apparent, suppose non seulement la disparition de la pensée, mais encore une profonde lésion des centres automatiques inférieurs. Il est nécessaire pour qu'elle se produise que toute relation quelconque entre les mots ait disparu.

La verbigération est analogue à la salade de mots, mais s’en distingue par la tendance à la répétition des mêmes mots. :

Les néologismes qui sont d'observation courante, ont fait à maintes reprises l’objet d'études intéressantes.

Nousrappellerons qu'on a distingué parmi eux plusieurs catégories ; tantôt le néologisme ne recèle aucune signification, tantôt 1l possède un sens. Considérons, en effet, les deux variétés de néologismes établies par notre

maitre, M. Séglas (1), d’une part les néologismes passifs,

d'autre part les néologismes actifs.

Les premiers sont le résultat du simple automatisme psychologique. Il en existe quelques exemples (2) dans

(1) S. Sécras, Les troubles du langage chez les ahénés.

(2) Sxerz, Uber die veränderte Sprechweise und die Bildung neuer Worte und Ausdrücke in Wahnsinn. A{{g. Zeitschr. f. Psych. 4852.

Brosius, Uber die Sprache der Irren. Allg. Zeitschr. f. Psych.B. XIV, p. 37.

l’argot. On les rencontre surtout dans le langage des aliénés « où de nouveaux mots se forment par assonance sans avoir pour le malade aucune signification. » On lrouve encore des néologismes passifs qui se forment suivant un autre mécanisme. Le docteur Jules Cotard done de ces faits l'explication suivante :

Sous l'influence d’un état d’exaltation de la sensibilité morale, des actes qui, à l’état normal, ne se produisent jamais sans le concours préalable de l’intelligence, prennent le caractère de manifestations vésaniques, d’actes succédant directement à des impulsions morales sans travail intellectuel intermédiaire. C’est ainsi que le langage articulé se présente avec un caractère absurde, illogique, incohérent. Les mots se présentent vraisembla- - blement suivant certaines affinités qui les relient aux divers états émotifs en dehors de toute liaison logique. De Jà la répétition fréquente de certains mots ou de certanes syllables dépourvues de sens. Le langage se rapproche de l’interjection et du juron » (1).

Il s’agit 1CI encore d'une sorte de réflexe ayant pour point de départ un état émotif généralement intense, et pour aboutissant un mot qui se rapproche du eri. Le mot n’a ici aucune signification en tant que substratum d’une idée.

Les néologismes actifs, au contraire, sont le résultat d’ associations d'idées multiples. Incompréhensibles pour qui n'en possède. pas la clef, ils ont un sens plus ou moins précis pour celui qui les a créés. Le meilleur exemple nous en sera fourni par les persécutés. En proie

(4) J. Corarn. Etude sur les maladies cérébrales el mentales.

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