‹ Contribution à l'étude structurale des Labiées endémiques des Îles CanariesChapitre 4 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Aperçu floristique et climatologique des Îles Canaries,

Les Iles Canaries, comprises entre le 29°25° de latitude nord et le 27°38° de latitude sud, sont réparties entreîle 15°40° et le 20°30° de longitude. Au nombre de 13, elles s’étendent sur la côte occidentale de l'Afrique à 105 km. 504 m. du Cäp Juby, sur une distance de 580 km. ; on peut répartir ces îles en trois groupes :

4° Le groupe central (Ténérife et Gran-Canaria) ;

2° Le groupe occidental (Palma, Gomera et Hierro) ;

3 Le groupe oriental (Fuerteventura, Lanzarote, Lobos, Graciosa, Montana-Clara, Roque del Infierno, Roque del Este et Alegranza). For

Les iles des groupes central et occidental sont habitées ainsi que Fuerteventura et Lanzarote ; Lobos et Graciosa le sont à peine ; les autres sont absolument désertes.

. La superficie de l’ensemble de l’archipel, de 7.167 km, carrés environ, atteint approximativement celle d’un département français.

Avant J. PITARD, deux iles avaient été étudiées au point de vue botanique : Ténérife et Gran-Canaria, d’où provenaient les espèces décrites par WEBB et BERTHELOT. BOLLE avait consacré un voyage à Fuerteventura et Lanzarote et BORNMULLER à Gomera et à Hierro, Mais les observations de ces botanistes qui fournissaient toutefois d’utiles renseignements, étaient susceptibles de longues additions.

C’est à Prrarp et Prousr [33] que revient l’honneur d’avoir exploré, deux années de suite, les Iles Canaries. Le but qu’ils se proposaient était le suivant: donner un aperçu aussi complet que possible de la végétation de l’archipel ; préciser la durée de l’évolution des types annuels ainsi que l’époque des fonctions importantes des types vivaces ; indiquer très exactement les localités des espèces, déterminer rigoureusement le type et les variations de chacune d’elles ; faire la critique de l’endémicité

des plus rares et noter celles en voie d’extension et d’ex-

tinc{ion.

L’altitude, dont l'influence se fait toujours sentir sur la répartition des plantes, permet de distinguer dars Parchipel trois zones de végétation :

1° Zone-marttime (0 à 600 m, environ) ; 2 Zone sylrestre (600 à 1800 m.); 3 Zone suprasylvestre ou subalpine (au-dessus de 1800 m.).

Dans la première, la température est assez constante : en hiver, elle descend rarement au-dessous de 12° et, en été, elle n’atteint qu’exceptionnellement 35° à l'ombre. Les pluies y sont peu durables et l'ensemble de cette zone, privée d’humidité pendant la plus grande partie de l’année, se fait remarquer par une végétation constituée en majeure partie de xérophytes mésothermes. Les plantes annuelles évoluent très rapidement de janvier à avril ; le soleil les a vite desséchées. Les espèces vivaces, adaptées A climat, fleurissent entre avril et juillet. Cette région ensoleillée où la sécheresse de l’atmosphère est assez intense, est très propice au développement des plantes grasses : l'Opuntia Ficus indica Haw.,jadis cultivé dans toutes les îles pour l'élevage de la cochenille, aujourd’hui abandonné, est resté subspontané un peu partout dans cette zone. L’Opuntia

Tuna Mill., dont les épines servaient à fixer les toiles protec-

LD, LS gr É

trices des jeunes cochenilles autour des rameaux de l'espèce précédente, souvent subspontané actuellement, concourt très efficacement avec les Agavés à clôturer les champs. Les Crassulacées y sont très richement représentées. La série des plantes grasses est encore augmentée par l£uphorbia canariensis L., énorme espèce cactiforme de 6 m. de hauteur, vulgaire dans les rochers maritimes de toutes les îles occidentales et centrales, et par le Xleinia neriifolia Haw., composée excessivement commune dans les semblables stations pierreuses de toutes les iles habitées.

C’est dans ce domaine que se trouve le Phoenix dactylifera L. var. Jubae Webb et Berth. ; ce Datüer des Canaries croît en grande abondance dans presque tout l'archipel, et, quoiqu'il soit le plus souvent cultivé, on le rencontre parfois aussi à l’état sauvage.

La zone sylvestre ne s’observe qu’à Ténérife, Gran-Canaria, Hierro, Palma et Gomera ; les autres îles, n’offrant guère d'altitude supérieure à 600 m., ne présentent pas de forêts. Les températures y sont plus faibles que dans la zone précédente et les pluies, plus abondantes, peuvent durer plusieurs jours de suite. Le cycle végétatif y est bien plus long, les plantes croissant dès janvier et fleurissant le plus abondamment entre avril et juillet ; souvent, d’ailleurs, une même espèce possède, pendanttout ce laps de temps,des échantillons fleuris et d’autres en fruits. Les végétaux n’y étant gênés ni par l'excès de sécheresse, ni par le froid, leur évolution est assez lente.

Les versants septentrionaux et orientaux se recouvrent vers 600-700 mètres de buissons de Globulaires, d’Adenocarpes et

.de Daphne Gnidium L. qui forment la limite inférieure de forêts.

Ces dernières, très denses, ont un sous-bois assez sombre et humide, toujours riche en Fougères et en Muscinées ; leurs essences constitutives comprennent surtout des Laurinées (Laurus canariensis Webb et Berth., Apollonias canariensis Necs., Persea indica Spreng., et Oreodaphne foetens Nees.) et des Ilicinées (/lex platyphylla Webb et Berth.et I. canariensis Poir.) ; on y rencontre aussi l’£rica arborea L. ainsi que l’Arbutus canariensis Veill. qui peut atteindre jusqu’à 8 mètres de hauteur.

Les versants méridionaux et occidentaux, plus arides, sont

favorables à la végétation des essences résineuses ; les Pinus canariensis Chr. Sm., souvent associés aux Ærica arborea L., y forment des forêts plus où moins denses, dont la limite inférieure, constituée surtout par des Cistes, se trouve entre 900 et 1000 mètres. Ces forêts de Conifères, appelées « Pinares », se distinguent par un degré moindre d'humidité ; leur sousbois, généralement sec, sans Fougères, donne asile à une série d'espèces xérophiles. Les Juniperus phoenicea L., richement représentés autrefois à Hierro, ont été presque totalement détruits par un incendie ; il n’en reste actuellement qu’un petit nombre d'individus ; de même le Juniperus Cedrus Webb et Berth., devenu fort rare, ne se trouve désormais que dans certaines stations rocailleuses presque inaccessibles de Ténérife, Gran-Canaria et Palma.

La zone sylvestre présente d'immenses falaises rocheuses à pentes plus où moins abruptes, désignées sous les noms de :«Riscos » ou « Andennes » ; leur flore varie suivant leur exposition ; elle est en général très riche et intéressante, mais dangereuse à explorer, |

La zone suprasylvestre ou subalpine est recouverte de neige depuis la fin de novembre jusqu’à février. Le début de la végétation se manifeste à la fin d'avril ; presque toutes les espèces fleurissent en juillet et se dessèchent en septembre. Ici, la rapidité de l’évolution est consécutive aux rigueurs hivernales. Les plantes de ce domaine, durant la saison estivale, ont à lutter contre les fortes chaleurs diurnes et contre les froids très intenses qui se font sentir pendant les nuits. La plupart des

végétaux que l’on y trouve se rattachent à des types xérophiles mésothermes.

Les vents qui règnent sur l’archipel sont ceux du Nord-Ouest au Nord-Est par le Nord ; ils soufflent environ 284 jours par an. Le terrible vent du Sud-Est dure généralement peu de temps ; certains Canariens prétendent qu'il souffle toujours trois Jours consécutifs ; d'autres moins affirmatifs disent qu’il dure trois, Six, ou neuf jours ; mais il peut se renouveler assez fréquemment. Lorsqu'il est impétueux, il est susceptible

d amener du Sahara des nuages de sable qui s’abattent en pluie solide sur toutes les îles,

mp

La Flore des Canaries renferme, d’après PITARD, environ 1.352 espèces indigènes ou spontanées, réparties en 512 genres, lesquelles se divisent en 1028 Dicotylédones, 205 Monocotylédones, 6 Conifères et 43 Cryptogames vasculaires. Le peuplement végétal de cet archipel comprend trois groupes :

4 Un certain nombre d'espèces à aire de dispersion très étendue et désignées sous le terme d’Ubiquistes. On distingue, d’une part, celles qui appartiennent aux régions tempérées et, d'autre part, celles des régions tropicales. Les premières sont au nombre d'environ 310 et les secondes de près de 40, ce qui constitue un total approximatif de 350.

2° Les types méditerranéo-canariens sont ceux qui se retrouvent également, non modifiés, dans la région méditerranéenne. Le chiffre total de ces espèces est de 534 ; la plupart d’entre elles se rencontrent indifféremment sur les rives européennes ou africaines du bassin oriental ou occidental ; celles .qui n'existent qu'au Maroc, dans le Sahara ou la péninsule Ibérique, sont de beaucoup les moins nombreuses.

3° Les types particuliers à cesiles et doués d’une personnalité marquée doivent être désignés sous le terme d’Endémiques. Certains d’entre eux se distinguent toutspécialementet forment les genres endémiques, au nombre de 41, renfermant 134 espèces. Les autres, qui ont subi assez fortement les influences locales, constituent les espèces endémiques dont le chiffre s'élève à 335. Parmi ces types, quelques-uns se rencontrent également dans certaines îles de l'Océan : Açores, îles du Cap Vert et surtout Madère.

Ces formes atlantiques ne sont pas néanmoins sans présenter des relations avec celles des régions géographiques limitnophes ; si on les compare aux types qui paraissent le plus s’en rapprocher, on verra que les endémiques se relient à des espèces appartenant à 4 régions : la région méditerranéenne dans son sens large (de l'Espagne jusqu’à la Perse), la région africaine orientale (Abyssinie, Egypte) et méridionale (Cap, Madagascar), la région asiatique (de l’Inde aù Japon) et la région américaine. Les affinités méditerranéennes sont les plus importantes.

La famille des Composées, qui renferme aux Canaries 176 espèces, est la plus richement représentée ; viennent

PU

ensuite, par ordre décroissant, les Légumineuses (128 espèces), les Graminées (93), les Labiées (83), les Crassulacées (66).

Le chiffre de 83 donné par Prrarp pour les Labiées indigènes aurait lieu d’être un peu diminué: en effet, d’après cet auteur, le Salvia clandestina L. a été sans doute confondu par WEBB et BeRTHELOT avec le Salvia horminoides Pourr. et le Siachys arenaria Vah], trouvé par Wesg daps l’Herbier de Desfontaines, n’a jamais été signalé depuis et doit vraisemblablement être rayé. D'autre part, un des Salvia n’est qu’une hybride de deux autres espèces, puis le Salvia pseudo-coccinea Jacq., venu d'Amérique, ne peut être considéré que comme une plante subspontanée. Le chiffre total des Labiées serait donc ramené à 79 ; comme on le voit, cette famille occupe ainsi le 4° rang dans la Flore de l’Archipel. Les espèces, réparties en 21 genres, peuvent être subdivisées en 16 ubiquistes, 19 méditerranéo-canariennes et 53 endémiques. Les ubiquistes appartiennent aux régions tempérées ; celles de la région méditerranéenne ont une aire de dispersion assez large dans l’ensemble du bassin. Quant aux autres, qui réalisent le type atlantique, elles sont, pour la plupart, absolument spéciales aux Canaries ; il n’y a d'exception que pour le Micromeria varia Benth., commun à Madère, aux Açores et aux iles du Cap-Vert, et pour # espèces communes seulement à Madère : Lavandula pinnata L. f., Cedr nella canariensis Webb et Berth., Leucophaë Massoniana Webb et Berth. et Teucrium heterophyllum L'Hér. Ces formes atlantiques, suivant le degré d'intensité de leur personnalité, doivent être distinguées en genres et en espèces endémiques ; les premiers sont au nombre de 2, le Leucophaë, qui renferme 17 espèces et le Cedronel]a canariensis Webb et Berth. Les 35 autres types constituent les espèces endémiques proprement dites, réparties dans les genres suivants: Lavandula, Bystropogon, Thymus, Vicromeria, Nepeta, Salvia, Sideritis et Teucrium. La plupart ont des affinités méditerranéennes très marquées ; seuls, le Bystropogon et le Cedronella ont des rela-

lions assez nettes avec divers éléments appartenant à la flore américaine,

Le présent travail sera consacré à l’étude structurale des üges et feuilles de ces Labiées atlantiques. Les unes, ayant leur origine dans la zone maritime ensoleillée, les autres dans

EX Fee

la zone sylvestre, d’autres enfin dans la zone subalpine, nous chercherons surtout à établir les caractères anatomiques liés à ces divers habitats.

Envisageant séparément chacune des régions susnommées, nous donnerons une description aussi détaillée que possible des plantes qui en proviennent, et nous examinerons les réactions présentées par chacune d'elles aux conditions climatériques assez variables suivant l’altitude et l’exposition. Quelles sont les principales différences existant entre les Labiées de ces divers domaines biologiques ? Jusqu'à quel point la nature du sol, ainsi que les agents atmosphériques se font-ils sentir et retentissent-ils sur leur morphologie interne ? Tels sont les faits que nous nous proposons de mettre en évidence. Le but de notre travail est d’essayer de donner une solution à ces diverses questions.

Page 1