CHOIX DU TOXIQUE UTILISÉ DANS NOS EXPÉRIENCES
L'imtoxication benzénique professionnelle se produit presque toujours sous l'influence du benzol, mélange de benzène et de ses homologues, accompagné d’impuretés.
La proportion de ces différents constituants étant très variable, les expérimentateurs ont étudié séparément l’action de chacun d’eux.
Ils ont, en particulier, recherché à quelle substance était due la toxicité du benzol et si l’un des constituants agissait spécifiquement sur les organes sanguiformateurs.
Les résultats apportés par les chercheurs se montrèrent souvent contradictoires.
Ceci peut s'expliquer par les conditions différentes dans lesquelles ces auteurs expérimentaient : voie d’introduction, animal utilisé, test de toxicité choisi, composition et pureté variables des toxiques employés. C’est ainsi que la teneur du benzol en benzène est essentiellement variable et que le toluol commercial peut renfermer jusqu’à 15 p. 100 de benzène,
Pour C. G. SANTESSON [177], le benzol, par voie sous-cutanée, est plus toxique que le benzène, puisqu'il détermine les mêmes symptômes toxiques à dose plus faible. L. Lewin [139] devait trouver les mêmes résultats en utilisant la voie respiratoire.
A. CHASSAVANT et M. GARNIER [32], en 1903, étudient la toxicité comparée du benzène et de ses produits de substitution, sur le Cobaye intoxiqué par voie intrapéritonéale. Ils utilisent, comme test, l'apparition de convulsions et l’hypothermie.
Dans ces conditions, le toluène se montre le plus toxique, puis viennent le benzène et le xylène.
K. B. LEHMANN [134] indique que le toluène provoque la narcose du Chat, plus rapidement que le benzène.
W. ExGeLzHaRDT et W. EsrTier [53], utilisant le Lapin et le Chat et considérant la dose capable de provoquer la narcose profonde, classent par ordre de toxicité, le xylène puis le toluène et enfin le benzène. Sur la Souris blanche, avec comme test la mort de l’animal, le toluène se montre plus toxique que le benzène [55].
Si, des travaux de ces auteurs, on peut conclure à une moindre toxicité du benzène par rapport à ses homologues, on arrive à une conclusion inverse avec KoBerT [115] qui trouve le benzol plus toxique que le toluol.
J. RAMBOUSEK [173] indique que les vapeurs de benzène sont plus toxiques que celles de toluène, dont il faut une dose triple pour provoquer la narcose profonde chez le Chien. Pour T. FerGusoN [62] également, le benzène est plus toxique que le toluène et c’est aussi la conclusion de $. MEYER [150] qui, expérimentant sur le Rat, trouve le toluène et le xylène moins narcotiques et moins toxiques que le benzène.
A. PUGLIESE [172], en 1922, après avoir réalisé des intoxications de divers animaux de laboratoire par inhalation de toxique, conclut que le benzène pur a une action plus intense et plus rapide que le produit commercial.
Jusqu'ici, nous n'avons envisagé que l’action narcotique ou toxique du benzène et de ses homologues. C’est à L. SELLING [186] qu'on doit d’avoir dissocié la production d’accidents aigus, de l’action sur les éléments du sang et les organes sanguiformateurs.
Il note, d’une part, qu'avec le toluène, la narcose se produit plus lentement qu'avec le benzène et sans phénomènes neuroirritants, mais qu'elle persiste plus longtemps. D'autre part, par injection sous-cutanée, le toluène ne provoque pas, comme le benzène, l’agranulocytose. L. SELLING [186] note seulement une diminution initiale des globules blancs, facilement compensée par la moelle osseuse, en état d’hyperplasie marquée.
J. J. BATCHELOR [9], en 1927, étudie comparativement, sur le Rat l’action du benzène, du toluène et du xylène.
Par inhalation, la dose narcotique et mortelle est de 5 mg. par litre pour le toluène et le xylène. A la concentration de 7 mg., 7,
le benzène n’a qu'une action irritante et neuro-excitante, se traduisant par une légère incoordination et par des tremblements.
Par contre, l’effet narcotique du toluène et du xylène est pratiquement nul avec des doses plus faibles ; ils n’occasionnent pas de lésions anatomiques appréciables, leur action sur les éléments du sang et sur la courbe de poids est extrêmement faible. Le benzène, au contraire, même aux doses minimes de 1 mg., 5 par litre, administrées 18 à 20 heures par jour durant une semaine, produit une profonde leucopénie, avec une diminution du poids de 15 p. 100.
On peut conclure, de ces expériences, que si l’effet narcotique du toluène et du xylène est plus intense, à des concentrations qui d’ailleurs se rencontrent rarement dans l’industrie, ils n’ont pas, sur les organes sanguiformateurs, l’action nocive que produit le benzène, même à un taux très faible.
Une étude comparative d’échantillons de benzol, de pureté variable, depuis le produit commercial à 90 p. 100 jusqu’au benzène purifié, effectuée sur des Lapins intoxiqués chroniquement par voie respiratoire, a permis à ©. P. Mac Corp [145] de conclure que l’intoxication provoquée par ces divers produits était due à la présence de benzène. Il semble donc que lon puisse attribuer à ce corps, la plus grande part de l’action toxique produite par le benzol, lors de ses emplois industriels.
En présence de ces résultats, nous avons choisi le benzène, pour réaliser nos intoxications.
Le benzène est, en effet, un produit parfaitement défini ; il s'oppose en cela au benzol de composition essentiellement variable.
Nous nous sommes demandé à quel degré de pureté devait être amené le benzène pour réaliser des intoxications types. T. F. HARRINGTON [91] avait déjà attiré l’attention sur le rôle des impuretés et J. J. BaroHeLor [9] signale les possibilités de leur intervention, pour compliquer le tableau clinique de l’intoxication. L. Lewin [139] et K. B. LEHMANx [134] ont même attribué à ces impuretés la toxicité plus élevée du produit brut par rapport au produit pur, mais, c’est C. P. Mac Corp [145] qui, surtout, a étudié la question dans son ensemble. Il a recherché quel était
fl
le rôle toxique joué par les impuretés que le benzène renferme toujours en faibles quantités : thiophène, impureté constante du benzène commercial, sulfure de carbone présent dans le benzène brut et éliminé par rectification, méthyl-disulfide, acétonitrile, amylène, ete... Ces substances ont été administrées séparément, au Lapin, par voie respiratoire. C. P. Mac Corp [145] conclut qu'aucune d'elles n’a une action toxique pouvant être confondue avec celle du benzène, seul responsable des accidents produits.
L'obtention d’un produit ne contenant aucune trace d'impureté nécessite une préparation longue et coûteuse, nous avons done renoncé à son emploi.
Nous avons utilisé le benzène officinal, cristallisable, dont les constantes physiques sont bien déterminées. Il est accompagré de traces minimes de thiophène qui, comme nous l'avons signalé, ne Joue pas de rôle important dans l’intoxication.
Le benzène officinal renfermant de faibles quantités d’eau, nous l’avons, dans tous les cas, rectifié par distillation à 800. L'eau distille au début, donnant aux premières fractions un aspect trouble. Celles-ci correspondent à 1/10 environ de la quantité totale, nous les avons rejetées, ainsi que les portions terminales.
Nous avons vérifié les constantes physiques du distillat recueill et effectué les réactions d'identité. Nous y avons recherché et dosé le thiophène, par un procédé indiqué par C. P. Mac Corp [145] et qui utilise la réaction de coloration fournie par le composé, en présence de solution sulfurique d'isatine. L'auteur effectue parallèlement cette réaction, sur l'échantillon de benzène à analyser et sur un benzène exempt de thiophène, additionné de quantités connues et croissantes de ce corps.
Nos échantillons renfermaient, en moyenne, 0,10 p. 100 de
thiophène, proportion que nous pouvions considérer comme négligeable.