LE DUCHÉ DE SAVOIE DONNÉES GÉOGRAPHIQUES ET HISTORIQUES
Au nord de la partie française des Alpes occidentales, le pays de Savoie forme un tout assez nettement délimité.
A l’est, du Mont Thabor au cours de la Morge, une ligne de sommets le sépare du Piémont et du Valais; au nord, le lac Léman ; à l’ouest, le Rhône, son affluent le Guiers : au sud, la frontière dauphinoise coupe le massif de Chartreuse et la vallée du Grésivaudan, suit les crêtes de l’Oisans.
La grande diversité de son relief fait que «la Savoie ne constitue pas une unité géographique » (1).
L'avant-pays alpin comprend deux zones. « A l’ouest, c’est d'abord une succession de chaînons calcaires, longues échines monotones et boisées, relayant leurs barrières du nord au sud sur des distances considérables »(2). C’est la zone jurassienne où s'échelonnent le Petit Bugey, le Val du Bourget, la plaine de Chautagne, la Semine, la région de Saint-Julien. La zone de la molasse « s'insère comme un coin entre les ondulations terminales des Alpes et du Jura. C’est une zone de plateaux, où sont découpés des bassins, bassins d'Annecy et de Rumilly, et où s’encaissent des vallées, celles des Usses, de la Filière, du Fier et du Chéran » (3). Au-delà de l'Arve, elle se prolonge jusqu'aux rives de Léman.
Premiers témoins du plissement alpin, «pays d'arbres et d'herbes », la Chartreuse, les Bauges, les régions du Giffre et des Dranses alignent leurs massifs de bordure, tranchés par les cluses transversales de Chambéry, d'Annecy et du Faucigny.
(x) R. GoDEFROY. Géographie de la Savoie. Chambéry, 1930, p. 3.
(2) P. GuicHoNNET. Géographie humaïne de la Savoie. Visages de la Savoie. Paris, 1949, Pp. 17.
(3) GODEFROY, Loc. cit., P. 164.
En arrière de ces préalpes, se développe le sillon alpin. « Large et profonde vallée d’érosion…. c’est le boulevard de ceinture des Alpes » (4), où le majestueux cheminement de l'Isère succède au cours torrentueux de l’Arly.
La région de Chamonix constitue avec le Beaufortin la partie savoyarde des massifs centraux cristallins. Sa vallée « forme une belle auge régulière, presque schématique » (5), entre la chaîne des Aiguilles Rouges et le massif du Mont-Blanc. Au sud-ouest du point culminant des Alpes, s’étagent les magnifiques pâturages de la région de Beaufort.
Du col de l’Iseran au sillon alpin, l'Isère supérieure et l'Arc dessinent leurs courbes parallèles. Avec les traits communs inhérents à leur nature #ntra-alpine, ces vallées se présentent comme deux domaines à l'originalité fortement marquée. « A côté de la Tarentaise, ouverte, gaie, relativement humide et verdoyante, la Maurienne apparaît étroite, sombre, chaude et relativement sèche en été ;... (elle) établit la transition de la Savoie au Briançonnais » (6).
Cette diversité naturelle explique la formation des multiples provinces dont l’histoire de la Savoie nous révèle les attachantes personnalités.
L'histoire du Duché de Savoie nous apprend aussi la raison de la profonde unité morale de cet « ensemble hétérogène ».
Ensevelie sous les glaciers, la région alpine est restée longtemps impénétrable à l’homme ; il ne fait son apparition qu'à l’époque quaternaire.
«Quelle que soit d’ailleurs la souche problématique dont ils se sont détachés, les premiers habitants de la Savoie ont laissé des traces de leur passage, soit dans les cavernes des montagnes qui longent nos cours d’eau, soit, surtout, sur les bords mêmes de nos lacs, dans les débris de leurs habitations lacustres » (7).
L'Histoire enregistre vers le ve siècle avant Jésus-Christ, le peuplement définitif de la Savoie par des tribus d’origine gauloise. Les Allobroges s'installent dans la presque totalité du territoire, cependant que Médulles, Graïocèles et Ceutrons se cantonnent dans les hautes vallées alpestres.
En l'an 121 avant Jésus-Christ, la bataille de Vindalium
F, GEX. Dans les Alpes Françaises. Paris, 1929, p. t1. RAGODERRON lo0 01 D 27
R. GODEFROY, loc. cit., P. 144.
Abbé J. BurLert. La Savoie avant le christianisme. Chambéry, 1901,
ouvre les terres allobrogiques à la domination de Rome, Ave: la soumission progressive des populations montagnardes, commence la longue période de civilisation gallo-romaine. « La torpeur économique de la vieille peuplade celtique fait place à une intéressante activité» (S), soutenue par l'important trafic qui se crée avec les pays italiens. Longue période de prospérité, marquée par l'introduction du christianisme, à la fin du 11e siècle.
En 354, le mot de Sapaudia sanctionne, sous la plume d’un écrivain latin, la première prise de conscience d’une unité dans cette partie de la Province Viennoise.
Les invasions germaniques font apparaître au ve siècle le peuple des Burgondes. Ces « demi-sujets de l'Empire » se mêlent assez fraternellement aux gallo-romains, et leur royaume, rassemblé autour de Genève, n’est pas une œuvre de violence. Dans une loi restée célèbre, le roi Gondebaud proclame l'égalité des devoirs et des droits de ses sujets. Sa mort, en 516, entraîne la fin de ce premier Etat de Bourgogne depuis longtemps convoité par la monarchie franque.
Pendant quatre siècles, Mérovingiens et Carolingiens sont les maîtres ; maîtres lointains, qui n'interviennent pas dans la vie politique et sociale de cette annexe de leur royaume, qu'ils considèrent surtout comme une voie de passage vers l'Italie. La nouvelle route du Mont-Cenis voit défiler hommes d'armes, marchands, pèlerins.
De la confusion née de l’effondrement de l'Empire de Charlemagne, surgit une série de petits Etats plus ou moins viables. La Saboia appartient pendant cent cinquante ans au Second Royaume de Bourgogne.
Unissant au royaume de Provence les terres situées «entre le Jura et les Alpes», cette monarchie n'est que théorique. Le pouvoir royal ne compte guère en face de l'influence grandissante des seigneurs ecclésiastiques et laïcs, et le pays divisé en multiples fiefs est sans défense devant les incursions des bandes sarrasines.
Rodolphe le Fainéant laisse son héritage à son neveu, l'empereur Conrad. Jusqu'à la fin du xrve siècle, la Savoie sera partie intégrante du Saint-Empire romain germanique.
L'autorité impériale n’est pas plus respectée que l'autorité royale. « Une foule de familles féodales se disputeront le pays..…., (créant) autant de petits royaumes qui vivent de leur vie particulière et arrivent à une complète indépendance... » (9). L'une d'elles va connaître une fortune singulière ; son habileté, sa volonté vont en faire la Maison de Savoie.
(8) CH. DUFAYARD. Histoire de Savoie. Paris, 1913, p. 12. (9) CH. DUFAYARD, loc. cit., p. 44, 48.
er), =
D'ascendance vraisemblablement bourguignonne, le comte Humbert aux Blanches Mains, familier de Rodolphe III et avoué de la reine Hermengarde, avait affirmé sa personnalité aux côtés de Conrad dans la lutte provoquée par les prétentions du comte de Champagne. Il devient possesseur de terres admirablement placées dans le bassin du Rhône moyen, dans le Bugey, la région de Vienne, le Chablais, le Valais, la vallée d'Aoste, la Maurienne.
Ses successeurs, poursuivant une heureuse politique d'opportunité, unissent et accroissent ce domaine.
Le comte Odon épouse Adélaïde de Suse et acquiert la marche de Turin. «Ce mariage est un événement capital pour la Savoie, désormais maîtresse des deux versants des Alpes, et s'étendant du Rhône jusqu'au Pô. 11 marquait dès lors la politique traditionnelle des princes savoisiens qui, ouvrant ou fermant à leur gré la grande voie militaire entre la France et l'Italie, pouvaient mettre leur alliance à un très haut prix et jouer un rôle de premier ordre dans les conflits européens » (10). Thomas Ier reçoit le titre de Vicaire impérial en Lombardie ; en 1232, il achète au vicomte Berlion la ville de Chambéry que sa position destine à être la capitale du Comté de Savoie. Pierre II rassemble sous son administration brillante le Faucigny, dot de sa femme Agnès, le pays de Gex, le pays de Vaud. Amédée V, époux de Sybille de Baugé, héritière de la Bresse, triomphe d’une forte coalition qui groupe autour d'Humbert dauphin du Viennois, Amé, comte de Genevois et Béatrice de Faucigny. Edouard le Libéral et Aimon le Pacifique affermissent leur présence en Maurienne et en Tarentaise.
L'œuvre tenace des comtes de Savoie atteint son épanouissement sous les Amédées.
Amédée VI, le comte Vert, laissera le souvenir d’un parfait chevalier. Il signe en 1355 le Traité de Paris, abandonnant au roi de France, nouveau maître du Dauphiné, ses domaines du Viennois, mais recouvrant le Faucigny et recevant la suzeraineté du Genevois; son Etat devient beaucoup plus homogène. Il resserre son alliance avec la France par son union avec Bonne de Bourbon et par sa participation à la guerre contre l'Angleterre. Vicaire de l'empereur Charles IV, il obtient de précieux privilèges au détriment du comte de Genevois.
Son fils, Amédée VII, conquiert dans les combats qu'il livre aux Anglais une haute réputation de bravoure et son surnom de Comte Rouge. En 1388, Louis d'Anjou lui cède le Comté de Nice.
Un des premiers actes d’'Amédée VIII est l'acquisition des terres des comtes de Genevois ; la dernière enclave étrangère
(10) Chanoine A. Gros. Histoire de Maurienne. Chambéry, 1946, P. 140. Û
disparaît de la carte savoyarde. Au mois de février 1416, l'empereur Sigismond, fastueusement reçu à Chambéry, élève le comte de Savoie à la dignité ducale. « Admis brusquement au plus haut degré de la hiérarchie féodale, l'héritier d'Humbert Ier se haussait d'un seul coup au rang des plus grands princes de la chrétienté. L'Etat savoyard devenait, en théorie et en fait, la première puissance du monde alpestre » (11). Les Statuta Sabaudiæ de 1430 consacrent l’organisation intérieure du nouveau Duché.
Au faîte de la gloire, Amédée VIII remet la souveraineté à son fils Louis et se retire au château de Ripaille. Peu après, le Concile de Bâle, en conflit avec le pape Eugène IV, lui remet la tiare pontificale. Plus tard, Félix V s’effacera devant Nicolas V, Souverain Pontife légitime.
Hommes faibles, irrésolus, les premiers ducs de Savoie ne savent pas se montrer dignes de leur magnifique héritage. Le Duché, livré à l'anarchie politique, amputé du Valais, de Genève, est envahi en 1536 par les troupes de François Ier. L’occupation française durera vingt-trois ans.
Les qualités d'Emmanuel-Philibert, dit Tête de Fer, vont assurer un brusque redressement. Allié de Charles-Quint, vainqueur des Français à Saint-Quentin, le duc retrouve ses territoires par les traités de Cateau-Cambrésis et de Lausanne. Homme d'Etat, il assure son autorité et entreprend une vaste réorganisation administrative. Les baïllages médiévaux cèdent la
place aux provinces; «composé de magistrats très instruits, intègres et redoutés, le Sénat de Savoie commençait une longue et brillante carrière...» (12). En 1562, Turin devient capitale.
Les campagnes malheureuses de Charles-Emmanuel Ier aboutissent à deux reprises à la pénétration des armées du roi de France en pays savoyard. Contrainte à l'abandon définitif de Genève et au rejet de ses ambitions sur le Dauphiné et la vallée du Rhône, la Maison de Savoie tourne ses regards au-delà des Alpes.
e régence de Christine de France, sœur de Louis XIII et veuve de Victor-Amédée I, fonde l’union politique de Turin et de Versailles. L'indépendance d'esprit de Victor-Amédée IT ne peut s’accommoder longtemps de la tutelle du Roi-Soleil. Engagé dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg, il laisse son duché aux mains des Français ; le 1raité de furin le lui restitue. Se rangeant aux côtés des Impériaux dans la bataille de la Succession d’Espagne, il voit à nouveau les soldats de Louis XIV s'installer à Chambéry.
En avril 1713, le Traité d'Utrecht met un terme à cette lutte
(11) CH. DUFAYARD, J06. Cik., D. 125.
(12) P. GUICHONNET. Histoire de Savoie, Annecy, 1951, P. 37-
épuisante. Victor-Amédée reçoit la couronne de Sicile, qu'il échange en 1718 contre celle de Sardaigne.
Très imbu de son rang, le roi gouverne activement. En 1723, il promulgue les Royales Constitutions ; l'armée, l'industrie, le commerce, l’agriculture, les finances, l’enseignement sont l’objet de sa sollicitude quelque peu despotique. |
Jusqu'à la fin du xvirie siècle, la monarchie sarde poursuit son œuvre d'ordre et de réforme. Seule la Guerre de Succession d'Autriche trouble ces longues années de stabilité. La Savoie, envahie par les armées de l’Infant Don Philippe, souffre cruellement de l’occupation espagnole. Charles-Emmanuel IT s’appliquera à en effacer le souvenir. Ses initiatives heureuses, poursuivies par Victor-Amédée III, favorisent le développement des richesses du pays et l’évolution des classes inférieures de la population. Dans le calme revenu et fermement maintenu, «le meilleur et le plus sociable peuple » (13) peut goûter la douceur de vivre.
Et pourtant, un malaise profond étreint la Savoie. Consciente de son isolement dans le Royaume de Sardaigne, irritée par les tracasseries des fonctionnaires piémontais, elle se détache de ses princes et regarde vers la France.
Au printemps de 1789, éclate la Révolution Française. De Paris, le Club des Allobroges réclame l'expulsion du éyran sarde qui réagit résolument contre les idées nouvelles.
Le 22 septembre 1792, les troupes du général de Montesquiou entrent eñ Savoie. Le 27 novembre, la Convention, « après avoir reconnu que le vœu libre et unanime du peuple souverain de la Savoie, émis dans les assemblées des communes, est de s’incorporer à la République française ; considérant que la nature, le rapport et les intérêts respectifs rendent cette réunion avantageuse aux deux peuples; déclare qu’elle accepte la réunion proposée, et que dès ce moment, la Savoie fait partie intégrante de la République française ».
Le département du Mont-Blanc, venu avec enthousiasme dans la communauté française, vit bientôt des heures difficiles. Les mesures économiques, la réforme religieuse provoquent un vif mécontentement que le régime de terreur imposé par le représentant Albitte ne fait qu'exacerber.
La sage politique du consulat rétablit la confiance et l’Empire est accueilli favorablement. Comme dans le reste de la France, la lassitude apparaîtra ensuite. Comme la Restauration française et pour les mêmes raisons, la Restauration sarde s’imposera sans heurt.
(13) J.-J. Rousseau. Les Confessions. Première partie, livre cinquième.
Le 30 mai 1814, le premier Traité de Paris partage la Savoie entre la France et Victor-Emmanuel Ier. Chambéry, Rumilly, Annecy restent français ; Conflans-l'Hôpital devient le centre du duché. Cette étrange décision soulève d'unanimes protestations. Le 20 novembre 1815, le second Traité de Parie restitue intégralement le pays de Savoie au souverain sarde.
. Toutes les institutions nées de la présence française disparaissent immédiatement ; les Loix et Constitutions de Sa Majesté retrouvent toute leur vigueur. Victor-Emmanuel Ier et Charles- Félix, monarques honnêtes et médiocres, instaurent un régime autoritaire et paternaliste, ironiquement désigné sous le nom de Buon Governo. La Savoie, menacée d’une grave crise économique, supporte patiemment cette pesante machine administrative et policière.
Le 4 mars 1848, Charles-Albert promulgue le Séatuto; la monarchie constitutionnelle est établie. Le Duché apprend avec joie la reconnaissance officielle de la langue française dans les contrées où elle est en usage ; il voit s’en aller sans trop de mélancolie son vieux Sénat. Sortant de son engourdissement politique, il reprend conscience de sa destinée propre. La Brigade de Savoie fait héroïquement son devoir dans la lutte du Piémont contre l'Autriche, mais elle se bat pour une cause qui n’est plus la sienne. « Et de nouveau, brillait le mirage de la réunion à la France...» (14)
Victor-Emmanuel II, ambitieux et réaliste, va se résoudre au règlement de ce divorce.
Son premier ministre, Camille de Cavour, sait que pour la monarchie sarde l'heure suprême a sonné, l'heure de l'Unité italienne. Face à l'Autriche, l'appui de l'Empire français est nécessaire ; il faut lui sacrifier les terres situées sur l’autre versant des Alpes. L’entrevue secrète de Plombières en juillet 1858 jette les bases de l’accord franco-sarde. Au mois d'avril de l’année suivante, la guerre autrichienne s'allume et les armées de Napoléon III en route vers Turin, traversent la Savoie enthousiaste. La paix de Villafranca brusquement conclue par la France mécontente le Piémont ; la question savoyarde reste en suspens.
Le Duché veut alors forcer les événements. Dans un mouvement de plus en plus unanime et de plus en plus violent, il réclame la prise en considération de ses vœux ; il se livre à la passion de l'annexion. Paris hésite, Turin boude ; l'Angleterre et la Suisse s’alarment.
En février 1860, les négociations sont reprises ; elles aboutissent le 24 mars au Traité de Turin. «Sa Majesté le roi de Sardaigne consent à la réunion de la Savoie et de l'arrondissement
(14) M. MoreL. Histoire de la Savoie. Visages de la Savoie, loc. cit., P-+ 97.
de Nice à la France, et renonce pour lui et tous ses descendants et successeurs en faveur de Sa Majesté l’empereur des Français à ses droits et titres sur lesdits territoires. Il est entendu entre leurs Majestés que cette réunion sera effectuée sans nulle contrainte de la volonté des populations et que les gouvernements du roi de Sardaigne et de l’empereur des Français se concerteront le plus tôt possible sur les meilleurs moyens d’apprécier et de constater les manifestations de cette volonté ».
Les 22 et 23 avril, les Savoyards décident de leur sort. L’Histoire a enregistré les chiffres du scrutin : 130.839 votants sur 135.449 électeurs inscrits ; 130.533 oui, 235 non, 71 bulletins nuls.
Le Duché de Savoie, divisé en deux départements, devient irrévocablement terre française.
IT
DES ORIGINES A LA SECONDE MOITIÉ DU XVIe SIÈCLE
« Si nous recherchons l'origine de l’art chimique et pharmaceutique, il faudra confesser qu'il remonte, comme la médecine, à l'antique berceau du monde. Le premier homme qui fut malade ou blessé dût être son médecin, son chirurgien et son pharmacien. Ces trois professions furent longtemps réunies dans la même personne qui s’adonnait à l’art de guérir, non qu'un homme d’alors en valût trois d'aujourd'hui, mais parce qu'à peine la science était au tiers de ce qu'elle est devenue depuis » (15).
Les premières manifestations de la lutte menée par l’homme pour préserver ou rétablir sa santé se perdent dans les brumes de la préhistoire. Fondée sur des données instinctives et empiriques, elle se confondit bien vite avec les pratiques de magie, et « c'est seulement lorsqu'il y a eu séparation entre les incantations et leurs supports matériels qu'a pu apparaître le médicament » (16)
Des vieilles civilisations de Chine, d'Egypte ou de Mésopotamie, quelle fut la première à connaître un art pharmaceutique ?
I1 serait vain de se prononcer.
En Europe occidentale, les peuples primitifs n'ont laissé que des traces difficiles à interpréter.
Les Gaulois nous sont plus familiers, grâce aux écrits latins. Pline l'Ancien nous a présenté la puissante aristocratie des Druides, éducateurs, sacrificateurs, médecins et mages. Il nous
(15) J.-J. Virey. Traité complet de pharmacie théorique et pratique.
Paris, 1840} D.4T 3: de” | (16) F. PREVET. Histoire de l'organisation sociale en pharmacie.
Parts, TO40:4p47.
LOL
a laissé la relation des rites sacrés entourant la cueillette des plantes aux vertus souveraines: le samolus, le sélage, la verveine, le gui... ; il nous a décrit la préparation du vin de lentisque, signalé l'emploi de l’ellébore dans les poisons de chasse, de l'if dans les poisons de suicide.
Cette organisation médico-religieuse disparut peu à peu devant la pénétration romaine. Après s'être imposée dans la péninsule italienne, la thérapeutique grecque gagna la Gaule.
Disciple d'Hippocrate, le médecin se conduit en homme de science, s’efforçant de faciliter les voies de la nature. Dans son local, dérivé de l'ratreion grec, il recoit ses malades et prépare ses remèdes.
La pharmacopée, dominée par les noms de Dioscoride et de Galien, se développe alors considérablement, et l’auxiliaire préparateur devient le professionnel qui exécute ce que le médecin prescrit, le pigmentarius du philosophe Olympiodore au vie siècle, le speciarius, l'apothecarius des années postérieures.
Au moment des invasions barbares, les disciplines intellectuelles, littéraires et scientifiques, se réfugient dans les couvents. Moines médecins et moines pharmaciens se consacrent avec succès à leurs nouvelles fonctions.
Le moyen âge reçoit de leurs mains l'héritage gréco-latin ; il l’enrichit bientôt de l'important apport arabe.
Lors de l’établissement de leur domination, les successeurs de Mahomet avaient su sagement s’assimiler la civilisation de leurs vaincus. Recueillant la pensée médicale grecque entretenue dans les écoles de Syrie, ils s’adonnèrent avec passion à l'étude des drogues. La liste de leurs innovations en ce domaine est longue. Retenons que leur influence fut capitale sur l’organisation définitive de l’art pharmaceutique. La pharmacie, profession savante et codifiée, « fille de l'intérêt du monde musulman » (17), se crée définitivement sa place aux côtés de la médecine.
La transmission de cette œuvre en Europe occidentale fut assurée par les courants nés de l’occupation de l'Espagne, par e croisades et par les écoles médicales, notamment celle de
alerne.
Ce n'est guère qu’au xrrIe siècle qu'apparaissent les apothicaires.
Leur état se trouve défini dans les réglementations édictées par les pouvoirs publics et dans les statuts de leurs corporations. Jusqu'à la fin du Xxvirre siècle, l'Histoire de la Pharmacie est essentiellement l'histoire de ces corporations. Les documents qu'elles nous ont laissés permettent de retrouver avec une sym-
(17) FPREVETL, O8 Gt, D. 13.
pathie amusée les soucis et les satisfactions de nos aïeux, les maistres apoticaires (18).
Les témoignages savoyards ne nous autorisent pas à remonter très loin dans le temps.
De la Savoie préhistorique, nous mentionnerons les nombreuses pierres précieuses des stations lacustres. On peut y voir avec quelque probabilité « moins des parures profanes que des objets sacrés, employés superstitieusement à cause de leurs pouvoirs hiératiques ou prophylactiques » (19). Nous rappellerons l'existence au Musée savoisien d'Histoire et d'Archéologie du crâne trépané de Saint-Jean d’Arves. « L'importance exceptionnelle du prélèvement osseux, le fait que l'opération ait été pratiquée in vivo, la réparation osseuse indiquant une survie assez longue, font de ce crâne un des plus intéressants documents de la Préhistoire française » (20).
Les liens ethniques et les relations des Allobroges avec les autres peuples de la Gaule nous font supposer, là comme ailleurs, le développement de l’organisation druidique. Nous n’en avons aucune preuve réelle.
Comme tous les Celtes, les Allobroges ont dû s’adonner à la religion naturaliste et à ses pratiques médicales et superstitieuses. « La jurisprudence canonique et civile nous en manifeste la survivance par des prohibitions nombreuses » (21). Ils ont su utiliser les propriétés thérapeutiques des sources. Les travaux effectués au xix® siècle pour édifier l'établissement thermal d’Aix-les-Bains ont mis à jour les restes de la piscine construite par les habitants de la bourgade gauloise ; deux inscriptions ont appris que le dieu Bormo présidait au jaillissement mystérieux de l’eau chaude.
De la présence romaine, nous ne connaissons guère que la faveur toute particulière pour ces eaux. « Bientôt, des thermes monumentaux s’édifièrent.. Ce sont trois piscines, dont la plus grande, ou du moins la mieux conservée, est de forme octogone. Le promenoir, pourvu d’un parapet très bas, qui l'entourait
(18) M. Bouvet. Histoire de la pharmacie en France des origines à nos jours. Paris, 1937.
F. PREVET, loc. cit.
P. BousseL. Histoire illustrée de la Pharmacie. Paris, 1949.
(19) Abbé. J. BURLET, loc. cit., P. 23. nu à |
(20) Dr P. More. Le crâne trépané de Sallanches. Cahiers de Savoie, rèr et 2€ trimestre 1946, p. 71.
(21) Abbé J. BURLET, loc. cit., p. 82.