PAR
Engelbert DRERUP
Privat-Dozent à l’Université de Munich.
L’histoire du développement des alphabets grecs locaux pourrait facilement passer, aux yeux du profane, pour constituer un chapitre particulièrement vide de la science de l’antiquité classique; d’autant plus que l’on prête aux études épigraphiques une réputation de sécheresse et d’aridité assez peu engageante. Toutefois l’observateur avisé et instruit, étudiant cette question en tenant compte du développement de la civilisation, y trouvera des aperçus qui lui feront envisager d’une façon toute nouvelle la formation successive des alphabets grecs locaux. Son attention sera même captivée au plus haut degré quand il aura pu constater que l’histoire de l’écriture indique très clairement le chemin suivi par la civilisation grecque dans son expansion par-delà les frontières de la mère-patrie.
Je serai très bref sur la période la plus ancienne de l’histoire de l’écriture grecque, car il n’est pas douteux que celle-ci ne dérive directement de l’alphabet phénicien. Ce qui le prouve à l’évidence, ce n’est pas seulement une concordance complète dans la succession et la forme des lettres, c’est avant tout ce fait que les Grecs ont repris jusqu’aux noms phéniciens des caractères (aleph = dXqpa, bet = prj0a etc.). Quant à la controverse épineuse qui a surgi sur le point de savoir quand et où l’écriture a été transmise, on peut la considérer comme entièrement terminée. En effet, étant donné que l’on constate que l’usage de l’écriture était déjà en vigueur en Grèce au commencement
du vin6 siècle (Liste des Olympionikes) ; que vers la mêma époque a dû être constitué l’alphabet ionien étendu, alphabet dont nous reconnaissons la forme la plus ancienne dans l’alphabet numérique de Milet (1) ; enfin, que la colonisation, dont le début se place dans la seconde moitié du vme siècle, suppose la formation des alphabets locaux, lesquels ont été* importés des métropoles dans les colonies (2) : il n’est pas douteux que l’adaptation du vieil alphabet phénicien a dû se faire au plus tard au cours du ixe siècle avant Jésus-Christ. En même temps, est tranchée définitivement la question de savoir à qui cette conquête est due : seuls les Ioniens d’Asie Mineure, qui, après l’anéantissement de la civilisation mycénienne, apparaissent comme les véritables dépositaires du génie grec, peuvent avoir été les facteurs de ce progrès. Remarquons-le bien, les relations commerciales qui réclamaient en première ligne l’usage de récriture ont uni beaucoup plus tôt et beaucoup plus intimement les Phéniciens avec les Ioniens qu’avec les Grecs du continent. Chez les Ioniens seuls, le développement de l’écriture est demeuré constant, tandis que chez les autres Grecs il a parcouru différents degrés ou stades ; chez les Ioniens également,, l’écriture a acquis son développement le plus conséquent et cela nous mène bien au delà du cadre de l’ancien alphabet phénicien.
Sans doute, on s’est contenté tout d’abord de transporter dans la langue grecque, sans changement essentiel, les 22 lettres de l’alphabet phénicien, en donnant aux signes des demi-voyelles spirantes Aleph, He, Iod, Ajin et Wau le sens des sons purement vocaliques a, e, i, 0, u. Et comme à cette époque, la spirante labiale w était encore partout prononcée en grec, on a introduit le wau phénicien avec sa nouvelle valeur vocalique = u à la fin de toute la série, après le t. En même temps, à la place de l’ancien wau phénicien, on admettait entre He et Zajin un nouveau signe le digamma = F» lequel était distingué sous ce nom du
(1) Cf. W. Larfkld : Griechische Epigraphik, 1892, p. 544.
(2) Cf. Ed. Meyer : Geschichte des Alterthums, II, 1893, p. 380.
5) ÜJp 12, %'év s-
voisin E. La transposition du signe de la voyelle exprime clairement la façon dont le développement s’est produit. C’est ainsi que le plus ancien alphabet grec comprend 23 signes (voir la table); parmi lesquels on est frappé surtout par les nombreuses notations du son s empruntées au phénicien. Car, si nous ne pouvons montrer simultanément en usage dans aucun alphabet grec les quatre signes du Zajin = X, du Samech = J, du Ssade = yV\ et du Schin = il n’en est pas moins vrai que l’emprunt au phénicien est attesté par d’anciennes suites alphabétiques chalcidiennes lesquelles ont conservé ces signes dans leur ordre primitif. (Cf. Larfeld, op. cit . , p. 505 et suiv.).
Cette forme primitive du plus ancien alphabet grec en 23 lettres se retrouve sans modifications essentielles dans les inscriptions archaïques des îles de Crète, Mélos et Théra, inscriptions remontant jusqu’au vil® siècle et dont l’alphabet ne connaît que les lettres empruntées au phénicien y compris l’Y. Toutefois, un changement s’est déjà produit : la grande variété des signes phéniciens = s, ne correspondant pas en grec à une différenciation aussi complète de la sifflante, une partie de ces signes a été supprimée comme superflue dans cette phase de développement. Ainsi, en Crète, à Mélos et à Théra, le Samech = X phénicien et le Schin = ^ ne sont nullement employés ou ne le sont que dans des inscriptions récentes, tandis que le phénicien Zajin X = grec l n’apparaît que dans une classe déterminée d’inscriptions crétoises. De même, pour exprimer le son = s, la partie nord-est du Péloponèse (Corinthe, Argos, Sicyone) fait surtout usage à l’époque ancienne du Ssade = /V\ phénicien, lequel au dire d’Hérodote (I 139) fut nommé San par les Doriens (voir ci-après). Par contre, chez les Ioniens d’Asie-Mineure, en Attique et dans la Grèce occidentale, le Schin = ^ est resté en vigueur pour exprimer la sifflante, sous le nom de sigma, tiré sans doute du samech phénicien. Pour ce qui est de la dérivation de ce signe, il me paraît peu important qu’il ait été employé sous forme de trois, de quatre ou de plusieurs traits : car dans l’hypothèse d’une différence de signification
les diverses façons d’écrire que nous constatons fréquemment dans le même endroit seraient inexplicables.
L’extension énorme des relations commerciales et le développement toujours plus considérable de l’écriture qui lui était subordonné exigèrent de plus en plus impérieusement que l’alphabet né sur le sol sémitique devînt de mieux en mieux approprié aux exigences de la langue grecque. Si d’un côté, l’alphabet se simplifia par la suppression des signes superflus du s et du k, d’autre part, le besoin se fit sentir d’ajouter quelques signes abrégés pour rendre les sons et les sons composés qui ne se rencontraient pas en phénicien ; et qui, par ce fait même, n’avaient reçu aucune expression graphique. C’est ainsi, qu’avec la spirante dentale 0 qui par sa nature se rapprochait de l’aspirée, allèrent parallèlement les composés p 4- h et k -f- h qui devinrent graduellement les spirantes cp et x* Comme on avait emprunté pour 0 un signe au sémitique, il était facile de trouver pour les aspirées p 4- h (qp) et k + h (x) des notations correspondantes, alors que pendant la période antérieure on s’était contenté de les exprimer par les groupes tt + h et k + h, voire 9 + h- Même répétition pour les liaisons phonétiques sifflantes dès que l’on eut pris l’habitude de transcrire la double consonnance d -b s par le Zajin phénicien = X (?) ; car alors les liaisons k (h) + s et p (h) 4- s réclamèrent les mêmes droits. Pour les composés p + h, k + h, k (h) -f s, p (h) + s, on a créé de signes particuliers que nous appelons lettres complémentaires et qui ont été jointes à l’alphabet après l’u. Enfin, ce fut en Ionie tout d’abord, que par suite de la chute du Wau et de l’aspiration forte (h) dans le langage, on supprima leurs notations graphiques dans l’alphabet. Toutefois, on fit servir le signe de l’H(eta) devenu sans objet à l’expression du son ë long, tandis que le court conservait l’ancien signe. De même, la différenciation des sons o long et o bref fut indiquée également d’abord, en Ionie, par la création d’un nouveau signe pour ô long = Q ; celui-ci trouva sa place tout à la fin de la série alphabétique.
Cette évolution paraît complètement accomplie dans les
alphabets du 6/5 siècle. Dans ses commencements, elle doit remonter à une époque beaucoup plus reculée, ainsi que le prouve l’alphabet ionien numérique. Celui-ci connaît déjà les signes complémentaires cp, x, ip, w, mais conserve encore le Koppa et le Wau, vestige d’un état de la langue qui en Ionie a disparu vers l’an 800. Nous pouvons affirmer que la découverte des signes complémentaires est partie d’un endroit, et d’un endroit situé en Ionie, où l’on donnait au signe du Samech phénicien = J la valeur phonétique du H et où l’on exprimait les composés cp, x, y, par les signes originaux (£>, + (X), \|/ (Y). Car ces mêmes signes ont passé dans la même forme, mais avec une signification en partie différente dans divers alphabets locaux. Nous pouvons en conclure avec certitude qu’il ne s’agit pas ici de créations naturelles qui ne pourraient présenter pareilles conformités jusque dans leur forme extérieure. Que l’on compare, par exemple, les formations singulières d’un H pamphylien ou d’un cp locrien-arcadien, auxquels je joins sur mon tableau une suite d’autres lettres caractéristiques des alphabets locaux.
Quant aux signes complémentaires, ils ont servi, avec leurs significations variées dans les différents alphabets, de base à Adolphe Kirchhoff (1) pour sa classification des alphabets grecs locaux. Ceux-ci se divisent d’après ce principe en deux groupes principaux, nettement distincts : les alphabets de l’occident grec et ceux de l’orient grec. Abstraction faite des îles de Crète, Mélos et Théra, qui représentent une période plus ancienne du développement des alphabets, le premier groupe principal des alphabets orientaux présente cette caractéristique qu’il exprime les composés H, qp, x> *P, par les signes bien connus qui ont passé plus tard dans l’écriture générale courante des Hellènes (ï <$> + NJ/). A ce groupe appartiennent non seulement les villes grecques des côtes d’Asie-Mineure avec les îles de la Mer Égée, mais aussi la partie nord-est du Péloponèse, les villes de
(1) Studien zur Geschichte des griechischen Alphabets. 4 Auflage, Guterslob, 1887.
Corinthe, Mégare, etc. avec leurs colonies. L’Attique et les Cyclades du nord-ouest y occupent une place à part, pour autant quelles écrivent cp et x comme les habitants d’Asie- Mineure, mais expriment B et ip par les liaisons et cpcr. Tout différemment, le groupe alphabétique de l’ouest — dans la plus grande partie de la mère-patrie et dans les colonies occidentales — emploie pour B le signe ionien du x = + et pour x le signe ionien du \|/, tandis qu’il n’est d’accord avec le groupe oriental que dans l’expression du qp. Pour ip, il ne possède aucun signe particulier et lecrit comme les Athéniens par la double consonne cpcr (voir la table).
La classification des alphabets grecs me paraît delà sorte ramenée à une formule très simple, aussi ne faut-il pas s’étonner que l’on se soit laissé tromper à cette simplicité. En effet, la classification de Kirchhoff n’est qu’un'e classification purement schématique qui correspond sans doute assez exactement à la situation réelle des faits au vie et au ve siècle, mais qui, en aucune manière, ne fournit une explication génétique des alphabets grecs locaux. Ce qui manque, c’est le pont qui unisse ceux-ci à l’alphabet grec primitif dont les différents groupes de Kirchhoff ne peuvent provenir sans qu’il y ait eu d’autres étapes intermédiaires, sans que l’action d’un alphabet sur l’autre se soit fait sentir. C’est ainsi que nous en sommes encore à chercher une explication plausible de ce fait singulier que c’est dans l’ouest seulement que le \p a manqué d’un signe particulier. Et comment se fait-il qu’ici l’on a échangé le signe ionien d’une spirante = x avec celui d’une sifflante = B, et que là on a employé le signe d’une sifflante = ip pour une spirante = x* Cette transposition de signes est certes un fait qui ne peut être nié étant donné la similitude des formes des lettres. Mais nul ne peut rendre compte de ce phénomène arbitraire, ni dire à quelle époque et en quel endroit il s’est produit tout d’abord.
A cela s’ajoute la situation spéciale de lecriture des habitants de la partie nord-est du Péloponèse vis-à vis des grecs orientaux, situation qui n’offre pas moins de difficultés dans l’histoire de l’alphabet que le fait de la
mutation des lettres. Vu la grande importance de l’écriture dans les relations commerciales, il faut admettre avant tout un rapport étroit entre le développement de l’écriture et celui du commerce en Grèce : car la profession du marchand réclamait en première ligne un moyen simple et pratique de compréhension ; c’est pourquoi, dès sa découverte, l’écriture grecque a été employée dans les relations commerciales comme le moyen le plus sûr et le plus commode d’échanger les idées, — si même elle n’a pas été créée tout d’abord dans un but commercial. Je fais observer, à ce propos, que Corinthe a, au vu® siècle, formé avec les villes de Chalcis en Eubée, Samos et Rhodes une grande ligue commerciale dont l’influence s’est fait sentir sur presque toute la patrie grecque, une partie des îles et la presque totalité des colonies en Italie et en Sicile. Cette coalition de l’ouest, dont la tête était au commencement à Chalcis, gravite depuis le milieu du vif siècle vers l’isthme de Corinthe, dont l’importance augmente de plus en plus par suite du transit du grand commerce vers l’occident. En face de cette union, le groupe oriental, qui sous la direction de Milet domine foute la partie nord-est de la Mer Egée, la Propontide et la Mer Noire et auquel appartiennent avant tout, dans la mèrepatrie, Érétrie en Eubée, Mégare (et Athènes). Toutefois, le centre de gravité du groupe oriental se trouve en Asie- Mineure et, tout d’abord, à Milet, qui par suite de la prépondérance des intérêts commerciaux a imposé son écriture à ses concurrents les gens de Samos.
Il est tout à fait remarquable que la diffusion des deux grands groupes alphabétiques coïncide en fait avec les sphères d’influence des cercles commerciaux d’Orient et d’Occident, tandis que c’est précisément la maîtresse des puissances occidentales, Corinthe, qui choisit à sa guise les signes complémentaires ; en quoi , elle se rapproche fort de l’écriture de Milet, sa plus grande rivale. Et cette coïncidence est d’autant plus curieuse que l’alphabet corinthien n’occupe pas seulement une place à part par suite d’une série de signes bien caractéristiques, mais qu’il présente aussi d’étroites relations avec les alphabets de la Grèce
centrale et occidentale. Je trouve ces ressemblances avant tout dans l’expression du wau, du son aspiré dur (h) et des voyelles e et o. En effet, le F a disparu seulement en Ionie et en Attique ; l’H(eta) phénicien s’est converti en Ionie après l’introduction de la ijhXujcriç en ë long et est demeuré partout en occident dans son acception primitive; le signe ionien de l’ô long = Q n’a été admis qu’à peine dans les îles de la Mer Égée jusqu’à l’adoption générale de l’alphabet ionien. Le t = C corinthien particulier est entré également dans le patrimoine du groupe commercial et graphique occidental, groupe auquel adhèrent cette fois d’une façon significative Rhodes et ses colonies. Les rapports entre Rhodes et l’occident sont en outre mis en lumière par ce fait qu’apparaissent ici : au septième siècle M = o, et au sixième les signes complémentaires de l’occident (H = + x = NIA cf. Larfeld, op. cit. p. 514). Sur les rapports entre l’alphabet vieux-corinthien et l’écriture crétoise-théréenne voir plus bas.
Dans cette formation spéciale de l’alphabet corinthien au vie siècle, réside selon moi la clef de l’explication génétique des deux grands groupes alphabétiques de l’est et de l’ouest. Car, si l’on considère la concordance purement extérieure entre les alphabets ionien et corinthien dans les signes complémentaires, concordance contredite par divers points de contact entre l’écriture corinthienne et les alphabets de l’ouest, on est bien près d’admettre que la formation hybride de l'écriture corinthienne au VIe siècle est issue , à la suite d'un remaniement, d'un alphabet local corinthien antérieur , lequel appartenait dans le principe au groupe occidental. Et vraiment dans cet alphabet, à la place des signes complémentaires de l’ouest les formes correspondantes de l'est ont dû être greffées tout à fait extérieurement, puisqu’autrement les particularités de l’ancienne écriture corinthienne auraient subsisté avec peine à côté des innovations venues d’Ionie. Ainsi se pose la question de savoir si nous sommes en état, avec les moyens limités dont nous disposons, de reconstituer cet alphabet local corinthien préalablement supposé; à cette question je crois pouvoir répondre nettement : oui.
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