ESPRIT ET PHILOSOPHIE POLITIQUE DE LA CONSTITUTION DE
Nous n’avons pas l'intention dans le présent chapitre de faire l’histoire détaillée de la Constitution de 1787 et des forces économiques, juridiques et politiques qui lui ont donné naissance. Ce que nous allons essayer de dégager, ce sera l’atmosphère dans laquelle elle a été élaborée, compte tenu des faits et idées qui faisaient monnaie à ce moment et qui ont de beaucoup contribué à sa formation. La Constitution de 1787 n’est que le squelette de la colossale image que présente de nos jours la forme gouvernementale des Etats-Unis. C’est une histoire du plus haut intérêt que celle de la façon dont ce squelette fut revêtu du vivant tissu des pratiques constitutionnellès. Les Constitutions ne sont pas des organismes dans lesquels vient se loger la vie. Ce sont des formes mortes auxquelles l’action humaine infuse la vie. Ainsi la Constitution des Etats-Unis n’était qu’un parchemin sans vie que les hommes, grâce à l’alchimie des actes, transmuèrent en matière vivante.
Une étude approfondie du système américain révèle le fait que chacun des principes mis en jeu par la Constitution — qui a prouvé son efficacité à atteindre le but qu’on se proposait — était le produit direct du sens pratique des membres de la Convention et non pas de leur foi dans les théories abstraites. « La Constitution américaine s’appuie sur des principes très anciens, principes auxquels ont donné naissances de longs âges de luttes constitutionnelles, et il faut se reporter, pour déterminer et expliquer sa genèse, aux annales des (Colonies et à celles de la Mère-Patrie.
D Ur
C’est par le développement politique de nombreuses générations d'hommes qu’elle a été rendue possible et qu’elle est devenue ce qu’elle est » (1). Taxer les artisans de la Constitution d’un esprit purement doctrinaire pour construire a priori et de toutes pièces un instrument de gouvernement absolument nouveau, serait une grave injustice contre laquelle ils auraient été les premiers à s’insurger. Cette atmosphère qui avait donné naissance à L’esprit pragmatique des constituants, était le produit des forces sociales alors en jeu dans la vie américaine. L’anarchie consécutive à la Guerre d’Indépendance avait brisé leur idéalisme chimérique et leur désir de se livrer à des. expériences purement doctrinaires. « L'expérience doit être notre seul guide; le raisonnement pourrait nous égarer >» (2) — disait Dickinson à la Convention. Is préféraient autant que les circonstances le permettaient, fouler les sentiers battus, et employer des méthodes qui avaient déjà subi l’épreuve de l’expérience. « La théorie les laissait profondément sceptiques, et ils avaient assez de prudence pour ne pas commettre la folie de rompre avec le passé. Ce n'est que sur le métier retentissant du Temps que put se tisser létoffe de laquelle devait être fait le vêtement de pensée et d'expression «dont la création était alors l'objet de leur méditation » (3).
On ne saurait trop souligner l’idée que l’œuvre des Constituants, aussi bien dans ses grandes lignes que dans ses détails, a pris forme à une époque et dans un lieu déterminés, dans la chaleur de la discussion d’une réunion d'hommes pratiques, cherchant à tirer le meilleur parti des circonstances pour créer la moins mauvaise forme gouvernementale. « Rien d’éclatant, pas de grandes théories spéculatives, un travail pragmatique avec des buts pratiques » (4). Cette attitude mentale des Constituants leur esprit d’abnégation civique est d'autant plus significative,
(1) STEVENS. Les Sources de la Constitution des Etats-Unis, p. 57. (2) FARRAND. Records, vol. II, p. 278.
(3) LOWELL. Discours sur la Démocratie, 6 Oct. 1884.
(4) FARRAND. The framing of the Constitution, p. 201.