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qu'ils vivaient dans une époque riche en spéculations abstraites.
« Du milieu du 18° s. jusqu’à la fin de la Révolution française — dit M. Beck, Solicitor General des Etats- Unis — les masses furent partout influencées par les abstractions ardentes et parfois outrées des Encyclopédis- . tes, et la preuve de cette influence sur la pensée des colons américains éclate avec évidence. dans le préambule de la Déclaration d’'Indépendance, avec l'affirmation a priori de l'égalité des hommes et de leur droit absolu de disposer d'eux-mêmes... De l’exaltation de l’époque, qui allait atteindre son point culminant pendant la Révolution française, il n’y a pas trace dans la Constitution. Ses auteurs se souciaient moins du Contrat Social de Rousseau que de la Restauration de la loi et de l’ordre. De dures réalités et non de généreuses et irréalisables abstractions sollicitaient leur intérêt » (5).
Cet aspect pragmatique de la Constitution a longtemps été négligé par suite de l’apothéose des pères de la Constitution qui tient une large place dans la littérature des publicistes américains. Cette tendance à glorifier la Constitution, à ia présenter comme l’œuvre spontanée de la finesse et la pénétration politique humaines est très répandue dans le peuple américain.
« Nous n'avons pas nous autres cette faiblesse — dit M. Laboulaye dans son Histoire des Etats-Unis. Pour nous les Constitutions sont des enfants charmants à leur naissance, que la France doit un jour épouser, mais qui meurent tous avant l’heure des fiançaillles. Ce sont probablement des enfants qui ont trop d'esprit. C’est pour cela qu'ils ne vivent pas » (6).
Comment se fait-il qu’un peuple puisse avoir une telle vénération, une sorte de culte et obéissance aveugle à l’égard de sa Constitution ? C’est que les artisans de cette Constitution ont été considérés « comme des demi-dieux,
(5) BECK. La Constitution des Etats-Unis, p. 90-92. (6) LABOULAYE. Op. cit. vol. III, p. 37.
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des géants, des héros, surpassant de beaucoup les hommes qui sont aujourd’hui au premier rang, pendant que la Constitution elle-même a été placée sur un piédestal et adorée comme une idole » (7). Cette façon de voir était autrefois prédominante dans la littérature politique américaine, qui d’ailleurs n’était pas restreinte aux seuls écrivains du pays. C’est ainsi que Gladstone considérait la Constitution américaine comme « l’œuvre la plus merveilleuse qui ait jailli à une date déterminée de la cervelle et des intentions de l’homme » (8).
Mais en faisant de la Constitution un symbole national on risquait fort de perdre précisément les bénéfices que ses mérites devaient lui assurer. Ce qui doit à juste titre exciter notre admiration, c’est l'harmonie complète de ses principes avec l’évolution politique de la Nation, et non la finesse et la pénétration politique des hommes qui l’ont forgée, €
« Si le brillant succès de la Constitution américaine prouve quelque chose, ce n’est pas, à coup sûr, qu’une Constitution viable peut jamais être créée en un temps donné, par l'intelligence et la volonté humaine. L'homme peut être un animal politique, mais pas dans ce sens-là » (9).
En lisant ces quelques lignes nous ne pouvons pas ne pas penser combien il y a peu, dans le monde, de réel esprit d'invention, et nulle part moins peut-être que dans la sphère des institutions politiques. La Constitution américaine ne fait pas exception à cette règle générale qui veut que toute institution durable soit l’œuvre du développement politique de nombreuses générations d'hommes. Plus une institution a des racines profondes dans le passé, plus elle a des chances de réussir dans le temps et dans l’espace, pour gagner l’obéissance et le respect des hommes.
« La Constitution américaine, dit Lord Bryce non sans raison, doit en grande partie son succès au génie politique, mürie par une longue expérienc ede la race anglo-améri-
(7) TIEDMAN. Constitutions non-écrites, p. 34. (8) Lettre à M. John A. Kasson.
(9) Prof. JOHNSON. New Princeton Review, Septembre 1887.
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caine, qui l’a fait fonctionner comme elle aurait pu faire fonctionner tout autre instrument mal rédigé... Elle dépasse toutes les autres Constitutions écrites par l’excellence intrinsèque de son plan, par son adaptation aux besoins du Peuple, par la simplicité, la concision et la précision de son style, par son mélange judicieux de fermeté dans les principes et d’élasticité dans les détails » (10).
Si nous abordons de plus près l'étude de la Constitution de 1787 et les principes qu’elle proclame, nous arrivons vite à nous apercevoir qu’elle ne renferme point toutes les qualités qu’on a voulu à différentes époques lui attribuer. C’est à tort cependant qu’on pourrait dire qu’elle est un document obscur. Peu de chartes dans les annales de l’humanité, fixent en aussi peu de mots, un nombre égal de règles si essentielles, embrassant un aussi vaste ensemble de matières d’une aussi haute importance et d’une si grande complexité. Modèle de simplicité, on peut appliquer à la Constitution ces mots d’'Horace :
« O, fons Bandusiae, splendidior vitro
Dulce digne mero, non sine floribus.… »
Sans toutefois nier la simplicité et la clarté de la Constitution américaine démunie de toute expression fleurie, « ce document destiné à relier entre eux treize Etats et à satisfaire des intérêts aussi multiples, ne saurait être qu’une transaction entre autant d'intérêts et de vœux différents » (11). Ce pacte, issu de l’antagonisme des divers intérêts au sein de la Convention de Philadelphie, ne peut être considéré que comme un ensemble de concessions mutuelles, dénué de toute perfection logique, d’où se dégage l'esprit pratique de la Constitution de 1787 et l'ambiance psychologique dans laquelle elle à pris naissance. Les constituants se rendaient compte qu’il fallait sacrifier un peu de leurs idées personnelles aux risques de voir s’écrouler leur œuvre et rendre leur travail stérile. M. Gerry déclarait aux membres de la Convention qu'il était prêt de sacrifier
(10) Lord BRYCE. La Constitution américaine, p. 320. (11) HAMILTON dans Le Fédéraliste, p. 642.
ses opinions car « un gouvernement, quel qu'il soit sera encore mieux qu'aucun gouvernement ».
« J'avoue qu’en Ce moment, disait le D' Franklin dans la dernière réunion de la Convention, il y a plusieurs points de cette Constitution que je n’approuve pas. J'accepte notre Constitution avec tous ses défauts, si tant est que les défauts que j'y trouve y soient réellement... Je doute du reste qu'aucune autre assemblée puisse faire une meilleure Constitution que celle-ci; car lorsqu'on rassemble un grand nombre d'hommes pour recueillir les bénéfices de leur sagesse collective, on rassemble inévitablement avec eux leurs préjugés, leurs passions, leurs erreurs, leurs intérêts locaux, et leurs points de vue égoïstes. Oui, j'accepte notre Constitution, Monsieur, parce que je n’en attends pas de meilleure et parce que je ne suis pas sûr qu’elle ne soit la meilleure... Je fais au bien public le sacrifice de l’opinion que j'ai de ses défauts. et je ne puis m'empêcher de former un vœu, c’est que les membres de cette Assemblée veuillent bien, ainsi que moi, douter un peu de leur propre infaillibilité, et que pour prouver que nous avons agi avec unanimité, ils mettent leurs noms au bas de cette charte > (12).
Le principal conflit d'intérêt résidait entre les grands et les petits Etats au sujet du principe de la participation gouvernementale. Les grands Etats, dans le « Virginia plan » présenté par M. Randolph, réclamaient l'égalité politique c’est-à-dire participation proportionnelle à la population et au rôle politique de chaque Etat. Les petits Etats, par contre, étaient étroitement liés au principe de l'égalité mathématique et absolue, soutenu par Patterson dans le «New Jersey plan ». Le conflit était aigu et de grande envergure.
Le même problème s'était. posé au début de notre siècle à la Deuxième Conférence Internationale de La Haye, au moment où les Etats européens devaient élaborer les statuts d’une Cour Permanente de Justice Arbitrale. Les Grandes Puissances s'étaient ralliées au principe de l'égalité po-
(12) BECK. Op. cit. p. 79.