CHAPITRE PREMIER
Historique.
Bien que nous trouvions clans Hippocrate, Galien, Avicenne et Arétée, la relation de faits semblant avoir quelques rapports avec la cirrhose, malgré les cas observés par Morgagni, Vésale, Baillie et Meckel, leurs descriptions sont si vagues qu’il n’est pas possible de faire remonter jusqu’à eux la connaissance de cette maladie.
En 1819, Laënnec, publiant les résultats de l’autopsie d’un homme, mort d’une affection organique du foie avec ascite et épanchement pleurétique, appela le premier l’attention sur « le foie qui réduit, au tiers de son volume, caché dans la région qu’il occupe, apparaît entièrement composé d’une multitude de petits grains de forme ronde ou ovoïde, de couleur jaune ou jaune roux, de la grosseur d’un grain de millet ou d’un grain de chènevis ». Bien qu’il se méprit sur la nature de ces petits grains qu’il nomme « cirrhoses » à cause de leur coloration (y.ippoç roux) et qu’il croit analogues au squirrhe. Laënnec fit une description complète des caractères et de l’évolution de cette maladie.
Ses successeurs, Boni land et Becquerel ne partagèrent pas son opinion sur la nature de cette maladie; mais ce
fut Kiernan qui, en 1833, grâce à l’emploi du microscope démontra que les lésions constatées étaient dues au développement anormal de la trame conjonctive existant dans le foie et qui n'était pas connue avant lui.
Jusqu’à Requin (1846), l’idée de cirrhose et celle d’a trophie furent absolument inséparables. Ce professeur, dans son Traité de pathologie interne, s’éleva contre cette manière de voir et dit : « Or, donc, en définitive, la cirrhose est due à l’hypertrophie de la trame vasculocelluleuse d’un plus ou moins grand nombre de granulations hépatiques ; ces granulations s’hypertrophient, non pas toutes en même temps, mais successivement et elles atrophient par compression les granulations restées saines de là en règle ordinaire, le ratatinement, l’atrophie de la masse générale du foie; mais, dans certains cas, il peut se faire, on le conçoit sans peine, que le nombre des granulations qui s’hypertrophient soit tout de suite assez considérable pour constituer une hypertrophie générale du viscère. Voilà, dans ce dernier paragraphe, qu’on me pardonne de le faire remarquer, voilà les idées qui me sont propres relativement à la formation de la cirrhose » et à l’appui de son opinion il cite deux observations recueillies dans son service.
Les faits rapportés par Requin ne devaient pas rester isolés : en effet, en 1853, Gubler dans sa thèse d’agrégation publia deux observations nouvelles.
Pendant longtemps la forme hypertrophique de la cirrhose ne fut pas acceptée en France, malgré les travaux de MM. Charcot et Luys, malgré le cas qui fut rapporté en 1867 et discuté par M. le professeur Jaccoud
dans une de ses cliniques à la Charité. La publication du mémoire d’Olivier, de Rouen, ne fit pas beaucoup avancer la question.
En 1874, M. le professeur Hayem et, à peu près à la môme époque, M. le professeur Corail publièrent le résultat de l’examen histologique de deux cas de cirrhose avec hyperthrophie, dans lesquels les canalicules biliaires étaient dilatés, et où existait une prolifération des cellules tapissant ces canaux et qui en formaient de nouveaux.
En 1876, parut la thèse inaugurale de M. Hanot, où il décrit une forme de cirrhose avec hypertrophie du foie et ictère chronique, dans laquelle la sclérose est la suite de l’inflammation des petits canalicules biliaires des espaces portes, et dont il ne peut fixer l’étiologie.
La cirrhose hypertrophique biliaire qui, ajuste titre, porte le nom du premier qui l’a décrite, fut bientôt acceptée définitivement en France. Il y eut alors deux cirrhoses absolument différentes soit au point de vue clinique, soit au point de vue anatomique et dont les caractères sont trop connus pour que nous les rappelions.
L’école allemande n’accepta pas sans difficulté les distinctions nouvelles. Litten, Birch-Hirschfeld, Brieger,
Kusner, continuèrent à considérer l’hypertrophie du foie comme le premier stade de la cirrhose atrophique. Cependant Ackermann mentionna la nouvelle forme, dans laquelle, d’après lui, la lésion consiste dans une prolifération cellulaire périveineuse et péricapillaire, tandis
que dans la cirrhose atrophique, on aurait affaire à de la périartérite.
En France, la question ne resta pas longtemps tranchée, on s’aperçut bientôt qu’il existait entre les deux formes classiques de la cirrhose, des cas qui ne pouvaient, à quelque point de vue qu’on se plaçât, se rattacher parfaitement à l’une où l'autre. Dans sa thèse inaugurale, M. Surre, en 1879, réunit un certain nombre de ces faits.
En 1881, dans la Gazette hebdomadaire, M. le professeur Dieulafoy publiait une étude sur les différentes formes de cirrhose du foie et concluait ainsi: « La cirrhose atrophique et la cirrhose hypertrophique biliaire, forment des variétés qui sont d’autant plus distinctes, d’autant plus accentuées, qu’on s’adresse à des types extrêmes, et c’est un grand mérite de lecole de Paris, d’avoir jeté la lumière dans le chaos des hépatites chroniques. Mais il ne faut pas pousser trop loin, l’esprit de systématisation et de classification ; la clinique s’accommode mal de cette sélection en espèces morbides nettement tranchées, et la lésion est ici, comme toujours, d’accord avec la clinique.
Entre les types extrêmes, il y a place pour des cas intermédiaires à forme variable, et la dénomination de cirrhoses mixtes,- me paraît devoir leur être appliquée. » Lorsque M. le professeur Dieulafoy écrivit ces lignes, il publia un certain nombre d’observations de malades, chez qui on trouvait réunis les signes qui jusqu’ici avaient distingué les deux formes de cirrhose. La même année son élève, M. Guiter, dans sa
thèse inaugurale reprit la question au point où elle était et apporta des faits nouveaux en faveur de la création du groupe des cirrhoses mixtes.
En réalité, la nécessité de la création d’un groupe de cirrhoses, dites mixtes, se faisait sentir, en raison de la base vicieuse sur laquelle reposait la classification des cirrhoses.
La seule méthode qui permette d’établir une classification logique, est celle qui prend pour base la pathogénie.
Nous pouvons ainsi classer les cirrhoses, en alcooliques, syphilitiques, paludéennes, tuberculeuses, etc. La cirrhose de Hanot, sans doute, se manifeste au milieu de conditions étiologiques mal déterminées, mais, en tout cas, elle conserve son individualité, en raison même de l’ignorance où nous sommes, des conditions étiologiques efficientes qui la produisent.
A ne parler, que des cirrhoses alcooliques, qui, seules nous intéressent ici, elles conduisent, le plus souvent, à l’atrophie du foie ; si bien, que les termes de cirrhose alcoolique et cirrhose atrophique sont généralement considérés comme synonymes.
Mais, il n’en est pas toujours ainsi : récemment MM. Ilanot et Gilbert (Société clinique, 14 février 1889. — Gaz. hebdomadaire, 19 avril 1890, et Soc. méd. des hôp. de Paris, 23 mai 1890) s’appuyant sur des documents personnels et sur un certain nombre d’observations antérieurement publiées et éparses dans les auteurs, ont placé, en regard de la cirrhose alcoolique vulgaire ou cirrhose atrophique, une forme hypertrophique
de la cirrhose alcoolique, que l’on n’aurait pas manqué, en prenant pour base la classification ancienne, de ranger dans le groupe des cirrhoses mixtes, puisque, à côté des caractères principaux de la cirrhose vulgaire, elle présente ce caractère, qui lui est commun avec la cirrhose de Hanot : savoir, l’hypertrophie du foie.
Avant eu l’occasion d’observer un malade, affecté de cette forme de cirrhose, nous avons pris pour sujet de notre thèse inaugurale, la cirrhose alcoolique hypertrophique.