CHAPITRE V
Réflexions critiques et conclusions.
Quelles conclusions peut-on tirer de ce travail?
On peut d’abord résumer les expériences de la façon suivante :
Sept prises d’air ont été pratiquées avec la solution de touraillon acide dans des salies contenant ou ayant contenu récemment des malades atteints d’érysipèle.
La quantité d’air sur laquelle a porté les examens a varié entre 50 et 60 litres.
Dans deux cas (exp. III et IV), nous avons obtenu des cultures presque uniquement composées de microorganismes vulgaires de l’air, de sarcines notamment^ Aucun essai de culture ou d’inoculation n’a été fait.
Dans un cas (exp. Il), nous avons obtenu des cultures de streptocoques, mais non virulents.
Dans un cas (exp. I) nous avons obtenu des cultures
'pures de streptocoques très virulents, ayant produit un érysipèle chez le cobaye, qui cependant est un mauvais milieu de culture pour ce microbe.
Dans trois cas, nous avons obtenu des cultures impures ; mais celles-ci, injectées dans le tissu cellulaire de l’oreille à des lapins, ont produit chez ces animaux de Vœdème inflammatoire dont la sérosité a donné naissance à des cultures pures de streptocoques. On a pu inoculer ces cultures successivement à plusieurs lapins, qui tous ont contracté des érysipèles, confirmés toujours par l’examen de la sérosité donnant des cultures pures de streptocoques.
Nous avons donc sur sept expériences deux résultats négatifs, quatre absolument positifs et un qui n'est que partiellement satisfaisant, puisque le streptocoque a pu être isolé à l’état pur, mais ne s’est pas montré virulent.
Nous ne mentionnons que pour mémoire nos expériences VIII, IX et X, faites avec le bouillon phéniqué. Nous avons suivi là une fausse route qui ne pouvait aboutir.
Enfin, des prises d’air ont été faites dans des lieux que l’on était en droit de croire purs de streptocoques.
On a fait passer de 60 à 70 litres d’air dans le tube de Würtz, en trois endroits différents.
1» Dans la grande salle d’opérations de l’Hôtel-Dieu, qui réalise la plupart des desiderata de l’asepsie;
2° Dans une maison d’habitation.
Les cultures inoculées ont produit des phénomènes ■ inflammatoires, mais la sérosité de Vœdème n'a donné àucune culture de streptocoque;
3“ Dans une cour de l’Hôtel-Dieu. La culture initiale renfermait des microcoques en chaînettes, mais cette
culture injectée n'adonné que des phénomènes inflammatoires peu marqués, et la sérosité recueillie au point inoculé est restée stérile.
De cette double série de faits, et, quelque modeste que soit la valeur de ce travail, nous nous croyons cependant autorisé à croire que nous avons révélé la présence de streptocoques pathogènes dans l’air de salles d’hôpital contenant des malades atteints d’érysipèle, tandis que nous n’en avons pas trouvé, en nous plaçant dans des conditions où l’air pouvait être supposé pur de ces microorganismes.
C’était d’ailleurs un fait prouvé déjà par les expériences d’Eiselsberg et que ne pouvaient infirmer les expériences négatives, notamment celles d’Achalme et d’autres auteurs.
Il est bien certain, d’autre part, au point de vue clinique, que le contage par l’air doit exister, et notamment pour l’érysipèle et la fièvre puerpérale. Les faits d’observation positifs à cet égard sont nombreux, et nous ne voulons pas les rappeler; mais, il n’est pas sans intérêt d’apporter des faits expérimentaux à l’appui de ces observations cliniques, à un moment où la contagion par les milieux ambiants et par l’air notamment est de plus en plus reléguée à l’arrière-plan, pour faire place aux théories de la contagion immédiate ou de l’infection par les microbes vivant en parasites sur les muqueuses. En renversant le mot de Tyndall, nous croyons qu’on peut dire ; « Il ne faut pas trop accuser, mais pas trop innocenter non plus la matière qui flotte dans l’air. »
Cette matière, nous l’avons vu, peut être virulente, et nous nous contenterons de dire que nous avons eu affaire
à un streptocoque pathogène. Quant à préciser pour savoir s’il s’agissait du streptocoque de Fehleisen, du streptocoque pyogène de Rosenbach ou des nombreuses autres variétés décrites par les auteurs, nous n’en avons pas la prétention, non plus que de prendre place dans le débat pour savoir s’il y a là plusieurs espèces ou simplement des variétés dues à des degrés différents de virulence.
Nous mentionnerons seulement le fait que nos cultures, tout en produisant des lésions inflammatoires, n’ont jamais été pyogènes. Ceci, joint à ce que nos prises d’air ont toujours été faites auprès de malades atteints d’érysipèle, pourrait faire penser que le streptocoque isolé était celui de Fehleisen plutôt qu’une autre espèce ou variété. Malheureusement ce n’est là qu’une hypothèse.
Le second point intéressant de notre travail nous paraît être le développement des streptocoques sur milieux aci des. L’alcalinité des milieux de culture n’est donc pas une condition aussi absolue qu’on a voulu le dire pendant longtemps pour les microorganismes en général.
Les cultures de streptocoques obtenues ainsi étaient en général plus abondantes que celles obtenues sur bouillon; les microcoques étaient également plus gros, znais les chaînettes étaient toujours beaucoup moins longues.
Relativement à la virulence, celle-ci paraissait un peu moindre avec les cultures sur touraillon qu’avec les cultures sur bouillon.
- Enfin, est-on en droit maintenant, comme nous l’avions espéré au début, de chercher à appliquer à l’hygiène pratique la méthode expérimentale que nous avons décrite ? Peut-on, en se servant de ce procédé, affirmer ou nier dans l’air à analyser la présence de streptocoques patho-
gènes, Nous avons vu que la sélection opérée par le touraillon ne suffit pas, et qu’il faut la compléter par l’inoculation au lapin, ce qui complique et prolonge les opérations. D’autre part, un résultat positif a seul de la valeur, le résultat négatif ne permettant pas de conclure à l’absence de streptocoque. Nous ferons remarquer que, pour la recherche du bacille d’Eberthdans les eaux, il en est absolument de même, et que là encore les recherches ne sont ni rapides ni faciles; cependant elles se pratiquent constamment. Un progrès important à réaliser, croyons-nous, pour rendre le procédé pratique, consisterait à trouver une pompe ou un appareil aspirateur permettant d’opérer rapidement sur de plus grandes quantités d’air.
Quoi qu’il en soit des résultats pratiques obtenus par ce travail, l’idée théorique de M. G. Roux, consistant à chercher, pour chaque microbe, un milieu de culture artificiel optimum sur lequel il se développe seul, nous paraît devoir être féconde au point de vue de la recherche des germes pathogènes de l’air. Il est certain d’ailleurs que ces milieux existent.
Certaines espèces animales contractent seules certaines maladies et, parmi ces espèces, des variétés différentes peuvent se montrer impropres ou très favorables à la culture d’un microbe donné. C’est ce que Chauveau, notamment, a démontré pour la bactéridie charbonneuse qui trouve un excellent milieu de culture dans le sang du mouton de France et ne se développe pas chez le mouton d’Algérie. Cet exemple montre bien toute l’importance du milieu de culture approprié, mais fait pressentir les difficultés des recherches qui devront tenir compte de différences aussi inappréciables que celles
qui peuvent exister dans le sang de ces deux variétés de mouton.
Cependant, quelques faits encourageants sont là, qui prouvent que l’analyse ou l’observation des faits peuvent conduire à la réalisation artificielle de semblables milieux optima.
C’est ainsi que Raulin à démontré les proportions chimiques exactes du liquide propre au développement le plus riche de VAs'pergillus niger, il a démontré aussi que des différences chimiques impondérables suffisaient à changer toutes les conditions de culture, ce qui montre une fois de plus la difficulté de ces recherches.
M. G. Roux a prouvé que les germes du muguet en suspens dans l’air se développaient à l’exclusion des autres microorganismes sur la carotte ou le citron.
11 est certain que, pour l’isolement des germes de l’air, cette voie est la bonne, et qu’elle donnera plus de succès que les tentatives d’isolement des microorganismes, pour ainsi dire un à un, à l’aide des colonies fournies par chacun d’eux. '
Malheureusement, ces recherches de tâtonnements préliminaires sont toujours très difficiles.
G’ est un travail semblable que nous avions entrepris et nous espérons que la difficulté de la tâche fera pardonner la modestie des résultats obtenus.