Voir Introduction à ma nouvelle trad. des Mabinogion
Romans de la 'fable ronde. 49
Les trois romans d'Owen et Lu net, Peredur, Geraint et
Enid sont indépendants des romans de Chrétien, mais, quoique l'origine première soit celtique, ils sont manifestement inspirés, parfois comme traduits, d'une source immédiate française rapprochée sur beaucoup de points, de celle de Chrétien.
Si on peut avec quelque précision, fixer la date approximative de la première rédaction par écrit des Mabinogion et des romans gallois, et même indiquer, jusqu'à un certain point, leur position respective au delà de la littérature écrite, au point de vue de la formation traditionnelle, il me parait téméraire, et en tout cas, prématuré, de chercher à établir une chronologie comparée des principaux thèmes ou données des romans formés de la matière de Bretagne. Il faudrait d'abord dégager chaque roman de tous les épisodes parasites qui sont venus le grossir dans le cours des siècles ou suivant le caprice des écrivains; il serait nécessaire d'en fixer la forme vieille-celtique, ce qui n'est possible que là où les documents irlandais offrent des points de contact. Cela fait, on se trouverait en face de l'océan sans bornes du Folklore. Quoique d'un pays d'audacieux marins, je me garderai bien d'v hasarder ma frêle barque. Il ne s'agirait plus, en effet, de comparaisons bornées à un groupe défini de langues et delittératures. Ce serait un voyage aventureux, un immram autrement périlleux que celui de Mael Duin, à travers un monde mal exploré. Si on prend les trois romans gallois à similaires français, on peut, par exemple, soutenir, sans trop s'avancer, que Gereint-Erec, si on ne prend que l'aventure de Gereint avec Enid, est, dans l'ensemble, moins archaïque qu'Owein-Yvain et Peredur-Perceval. En revanche, on ne peut songer à se poser la même question pour ces deux derniers romans qu'après les avoir débarrassés des épisodes disparates qui les encombrent, les avoir dépouillés de leur vernis français, et précisé la donnée vieille-celtique, ce qui n'est pas une mince tâche. En comparant Peredur à Perceval, on peut, avec quelque vraisemblance, supposer qu'il s'agit d'un récit de vengeance et d'expiation préhistorique dans le monde celtique, mais l'idée maîtresse d'Owein-Yvain est fort diffi-
cile à dégager. S'agit-il primitivement d'une histoire de féerie, d'amour entre mortel et créature surnaturelle, comme dans certains lais, ou n'y a-t-il pas encore ici une vengeance d'un autre genre, la vengeance de la Fontaine, qui se défend, compliquée d'autres données, ou mieux, une fusion des deux thèmes ? Si on entre dans le détail des épisodes, on se trouve en présence de problèmes tout aussi ardus, pour ne pas dire insolubles. Le roman de Kulhwch est relativement moderne, mais nombre de ses épisodes remontent à une haute et insaisissable antiquité. L'épisode du porc Trwyd est sûrement vieux-celtique; celui de Mabon ab Modron avec son saumon nous mène en plein préhistorique. Comment expliquer que Bran se fasse couper la tête, avec ordre à ses compagnons de l'emporter avec eux pendant 87 ans, et de l'enterrer à Gwynn Vrynn, en face de la terre de France ? N'y a-t-il pas eu là remaniement et confusion ? Un personnage ayant changé de forme dans certains contes européens est souvent délivré, si on lui coupe la tête. La même idée se retrouve chez les Insulaires de Mabuia, dans le détroit de Torrès1.
Les recherches entreprises dans cette direction ont donné quelques résultats. On a pu, avec vraisemblance, mettre en relief le caractère mythique de certains personnages, mais on a, à mon avis, trop généralisé.. Il y a quelques années tout était mythe solaire. Aujourd'hui, il n'y a plus rien d'humain ni de terrestre dans les traditions celtiques : tout est exlranaturel, other-world. Il semblerait que les anciens Celtes aient passé leur temps à rêver uniquement d'au-delà ou d'au-dessous. Or, l'histoire et l'archéologie nous donnent une tout autre idct de cette grande famille, vive entre toutes, batailleuse, turbulente, avide de mouvement, qui, du ive au Ier siècle avant notre ère, a bouleversé l'Europe, l'a sillonnée dans tous les sens et l'a semée d'établissements dont beaucoup de noms de lieux témoignent aujourd'hui encore. Ils paraissent beaucoup plus occupés à envoyer leurs ennemis dans l'autre