Ibid
5. Arthurian Legend, p. 391. John Rhys avait renoncé à l'interprétation
52 /. Lof h.
qu'on ne m'accuse d'avoir mal interprété sa pensée. Elle a été insérée tout au long par Foerster, dans son Introduction à son édition d'Erec (XXYII-XXXI). Zimmer part de l'idée que l'auteur gallois de Geraint a fait un contre-sens sur le nom de Morgan la fée. Morgain serait un personnage entièrement inconnu dans la légende galloise ; le conteur gallois aurait pris ce nom d'une fée pour celui de Morgan (vieux-gallois Morcant) très répandu en Galles. Reste à expliquer Tut. Ce mot ne signifie en gallois que région, pays. Morgan Tut, c'està-dire Morgan le pays, est en apparence, inexplicable. Zimmer résout l'énigme, saisi dans une heure de déseuvrement, d'une subite inspiration. « Morgan est un nom d'homme, connu et fréquemment usité en gallois ; la forme, en ancien gallois, serait ' Morcant. Au fait que Morgan est en gallois un nom d'homme, si on ajoute qu'aux yeux d'un conteur gallois de cette époque l'existence d'un médecin attitré à la cour d'Arthur était chose qui allait de soi, on s'explique comment un remanieur gallois en vint tout naturellement à faire de Morgain la fée ou la sage, qui lui était inconnue, Morgan penn medygon (Morgan le chef des médecins) à la cour d'Arthur. Mais que voulut-il dire, en ajoutant le mot Tut ? Tut, en gallois, est un mot tout à fait courant : comique tus, breton tud, irl. tûath (vieux-celtique *toutâ = gothique ihiuda). Dans tous les dialectes celtiques, le mot est féminin ; en irl., il signifie, peuple (popultts) ; en comique et en breton, nation, peuple, et le plus souvent sert à exprimer le pluriel de dèn (homo). En gallois, depuis le commencement de la littérature, il n'a que le sens de région, district... Comme la signification galloise de tut est plus ancienne que le roman de Geraint, elle est l'unique point de départ possible pour interpréter T///dans Morgan Tut, et alors l'épithète n'a pas de sens... Or, si le nom de Morgan Tut ne s'explique ni directement par la source, ni d'après la signification connue et sûre de ////, une
beaucoup moins vraisemblable qu'il avait proposée dans ses Lectures ou the Celtit Heathendom, p. [60, note.
i. était Morcant serait plus juste. C'est une forme que l'on trouve fréquemment même dans le Book ofLlandav, ainsi qu'en vieux-breton.
Romans de la Table rotule . 53
troisième hypothèse seule est possible : c'est qu'une erreur a été commise dans l'interprétation de l'original... Morgan Tut est, au
point de vue de l'intelligence qu'avait le Gallois de son original français, une traduction soit de Morgan ht fée, soit de Morgan la sage. Je crois à la première. Morgan Tnl donne en français Morgan le paxs. Le Gallois considéra Morgan la fée comme un nom propre et l'interpréta ainsi : Morgan Tut {Morgan le pays) ... C'est un phénomène général que dans les langues où existela différence de genre, le sentiment de la langue prête au mot étranger le genre du mot indigène correspondant... Or, tud est en gallois, comme dans tout le celtique, un féminin; par suite, un Gallois qui n'était pas très fort en français devait penser naturellement à un la pays équivalent de tud. »
« Une autre chose s'y ajoute. En gallois, comme dans toutes les langues celtiques, la phonétique syntactique est développée à l'extrême, si bien que d'après les mutations qu'une initiale consonantique subit aujourd'hui dans la phrase, on peut retrouver sûrement la finale du mot précédent. En vertu de cette phonétique, un mot commençant par / peut apparaître avec un d ou //; (spirant) ; une initiale c peut devenir g ou ch (7) et une initiale p devenir b ou ph (prononcé et écrit aussi dans les mss./.) : ainsi penn (tête) peut, d'après sa place, apparaître sous la forme benn ou fenn (phemi). »
« Si donc notre Gallois ne comprenait pas le qualificatif la fée dans Morgain la fée qu'il avait sous les yeux — et nous devons l'admettre comme certain ; autrement, il ne pouvait pas transformer un être féminin en un médecin Morgan — si donc, dans Morgan la fée, il ne comprenait pas la fée, il devait naturellement y voir un qualificatif ajouté au nom et se creuser la tête pour traduire ce qualificatif avec ses connaissances défectueuses. Pourquoi notre Gallois n'aurait-il pas entendu Morgan la fée dans le sens de Morgan le pays ? On eût ainsi Morgan ht t. »
« Le vocalisme ne fait aucune difficulté, puisque pour fée (fat a), en anglo-normand on trouve feie, comme le montre aussi le moyen-anglais Morgue la j'aye (Behreus Beilr., p. 81, 83). On peut objecter que s de pays était encore prononcé à cette époque. Cette difficulté disparaît ainsi. Le gallois moderne
54 /• Loth.
a un suhst. tem. sing. pan, plur. peuoedd, région, contrée, et aussi paies, contrée. Dans la prononciation // et i gallois se valent... ; comme en gallois actuel ai, au en monosyllabe viennent de ri, eu moyen-gallois, nous avons pour le moyen-gallois un subst. fém. peu et paies (prononcé pe-i et pe-i-es), contrée... \ Il est naturel de penser que peu et peues sont empruntés au français pays, peu sans s s'expliquant comme l'anglais cherry. »
« Quoi qu'il en soit, ces points demeurent établis :
« i° le moyen-gallois a un mot étranger peu et peues qui doit son genre féminin au mot indigène tud ; de même que l'allemand das douceur est fait d'après Trinkgeld ;
« 2° le mot étranger devait rappeler à tout Gallois connaissant le français, le pays, mot dont il vient peut-être ;
« 3° en gallois, d'après les lois de la phonétique syntactique, peu et peues deviennent bat, baies aussi bien que feu, feues. »
« Le qualificatif la feie dans Morgaint la feie étant obscur pour notre Gallois, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que, rapprochant la feie de son mot féminin feu (Jeucs) et arrivant ainsi à pays, il ait traduit, d'après la façon dont il comprenait sa source, Morgaint la fée par Morgan Tut. »
On reste confondu devant un pareil tissu d'invraisemblances, pour employer un terme poli, et on est vraiment peiné de les voir exposer avec tant de complaisance par un homme comme H. Zimmer.
Il a eu un premier tort, c'est de poser en principe que l'erreur vient de l'auteur gallois : c'est une mauvaise préparation pour une discussion impartiale. Il en a eu un second, c'est de supposer que tut ne peut signifier que pays : nous allons en avoir la preuve. Quant à son argumentation, l'exposer, c'est la réfuter. Que dire d'abord de ce Gallois qui traduit ou adapte un roman français et en fait plus ou moins fidèlement
i. Zimmer dit d'abord qu'on peut admettre que peu vient de pagus. Il aurait dû s'en tenir à cette idée. Peu a son pendant en comique : pou\ Enfin, en Bretagne, il y a des paou qui représentent des pagi de l'époque galloromaine, ex. : Poher, vieux breton Pou Cacr, traduisant Pagus Castri (Carhaix et sa région).
Romans de la Table ronde. j 5
un roman gallois, et qui ignore le sens d'un des mots les plus connus en français du moyen âge :fée ? Ce Gallois ne parait pas mieux connaître sa langue maternelle. 11 est bien vrai que peu peut se présenter sous la forme heu et feu ; mais ces formes ne se trouvent que dans des cas bien précis. Ainsi pan supposé féminin, avec l'article gallois, ne peut devenir que/vn :ybeu,\c pays et non feu. C'est le cas de se demander : qui trompe-t-on ici} Assurément pas les Cellistes. Le Gallois de Zimmer, tout idiot qu'il le suppose, devait, s'il ignorait le sens de fée, connaître au moins l'article le, la. Inutile d'insister.
Il n'est pas sans intérêt toutefois de faire observer avec miss Paton, que le passage d'Erec que l'auteur gallois traduirait d'une façon si absurde d'après Foerster et Zimmer, ne contient pas du tout les mots Moi -gîte la fée (vers 4217).
un antret
Que Morgue sa suer avait [et
Il est vrai que dans Yvain (vers 2955) le baume magique qui devait le guérir avait été donné par Morgue, mais par Morgue la sage. Dans Erec même (vers 1957) Morgain la fée apparaît comme amante de Guingomar, mais es passage ne se trouve pas dans Geraint.
Enfin, contrairement à ce qu'affirmait Zimmer avec tant d'assurance, Morgan pouvait très bien être un nom de femme et qui plus est de fée. Les fées des eaux des parages d'Ouessant sont connues sous le nom typique de Mari-Morgant ; une tée s'appelle, avec la terminaison féminine ajoutée à la forme ancienne sans suffixe, une Morganes.
J'avais proposé (Revue Celt., XIII (1892), ^96, 497) une autre explication qu'avait adoptée F. Lot (Romaiiia, XXVIII (1899), p. 322). Je faisais remarquer d'abord que les fées femmes devaient être plus familières à l'auteur français que les fées mâles et que sûrement, s'il y avait une erreur, elle devait venir de l'auteur français. Il avait dû trouver dans sa source anglo-normande Morgain le Fé ou Le Fed et avait lu tout naturellement la Fede ou la Fée (v. Godefroy, Dict.anc. franc. au mot fee\ Littré, au mot fée, remarque que fé est masculin eu
56 /. Loth.
Normand). Tel devait être, à mon avis, le sens de l'épithète tut dans le récit gallois. J'en trouvais la preuve dans l'armoricain teu%} esprit follet, lutin, vieux-breton tut h, démon, écrit tuihe dans une vie de Saint-Maudez, que M. de la Borderie croyait composée vers la fin du xie siècle. Dans ce cas naturellement, le gallois tut représentait une graphie tuth ou tud, graphie qui n'a rien d'impossible en vieux-gallois. Néanmoins, mon interprétation de //// supposait une erreur de scribe; de plus, comme miss Paton le fait remarquer, le sens de démon ne parait pas approprié au rôle de Morgan Tut dans Geraint. J'étais cependant très près de la vérité, comme on va le voir.
A son tour, miss Paton propose une solution sur laquelle il me paraît inutile d'insister. Elle est d'ailleurs parfaitement invraisemblable. Morgan Tut serait pour Margcliud, forme vieille-galloise de Marcdud, nom gallois bien connu.
Persuadé que Tut devait avoir un correspondant irlandais capable de nous éclairer sur le vrai sens de ce mot, je l'ai cherché dans la littérature de l'ancienne Irlande. Mes recherches ont abouti : tut a pour équivalent exact tûath. Tûatb a non seulement le sens de à gauche, nord, mais encore celui de magique, magicien : Revue Celtique, XII, p. 113 (The second baille of Moytura) : ban-tûath1 18, sorcière, magicienne (cf. Index, p. 300) ; ihid., 30, tûathach, magicienne. Rennes Dinshenchas (Revue Ce.] t., 1895) 10 -.tûathach; Revue Celt., 1894, p. 310 : 18 : Bé cuille 0 na ban-lûaitbib (faisant partie des magiciennes); ibid.,p. 332 : 30, la Nâir tuaitbig, avec Nar le magicien.
J'y ajoute ces formes données par Kuno Meyer dans ses Contributions to lrish Lexicographie : ban-tùalhach (Revue Celt., XIII, cité par moi plus haut); ban-tûatbaib BB - ; 264 a 7. SG \ 332, 9; bdu-tûathach LL ♦. 9 b 27; 39; 137 a 19; na 4 1 (à divers cas et nombres). Les vies des saints du Livre de Lismore (Whitley Stokes, The Lives of the saints) nous donnent