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Le Livre de Leinster

Romans de la Table ronde. 57

le terme très intéressant de tûdith-cherd, l'art magique (p. 402, 2975 ; cf. tûaith-chleas P. O. C).

Il est donc sûr que Morgan Tut signifie Morganîe magicien,

LE 1 t., et même vraisemblablement, comme on va voir, ce qui est dans son rôle, le bon magicien.

Le sens étant assuré, je me suis demandé comment tûath, à gauche, nord ', pourrait avoir le sens de magicien. Whitley Stokes (Lives of the saints..., p. 402) fait remarquer que tûath dans les composés a le sens de sinistrous, awkward. Cela est vrai pour certains passages et certains composés, comme tûaith-chleas, cités plus haut (au awkward prank or trick) ; mais il semble bien avoir un sens plus large et il y a des cas où sûrement il n'a nullement le sens péjoratif. Mon collègue M. Vendryès, le savant et dévoué secrétaire de la Revue Celtique, se trouvait tout justement, dans un de ses cours de la Sorbonne, avoir étudié le rapprochement de tûath avec le gothique fin fi, bon ; tâatbet fiiitfi, comme l'avait déjà signalé Strachan, Indogerm. Forschg., II, 370, remontent clairement tous les deux à un indo-européen *teuto-. Ce qui restait à expliquer, c'est l'opposition apparente de sens entre l'irlandais et le gotique. Il en a trouvé une explication aussi ingénieuse que solide. Je donne ici la note qu'il a bien voulu me communiquer à ce sujet.

« L'irlandais tûath « gauche » a été depuis longtemps rapproché du gotique fiiiifi n. iyxOiv (jmfiiufi jwcxôv, fiiufieins àYaQwauvï] etc.), v. isl. fixdr « tendre, amical » (fiyda « amitié» etc.), v. angl. ge-fiiede « bon, vertueux ». C'est le sens de « bon «qui doit être ancien.

« Un grand nombre de langues ont en effet désigné la gauche par des mots de bon augure, éveillant une idée favorable :

sanskrit vârnah, de vâmâh « aimable, cher » avec une opposition d'accent caractéristique;

1 . Les Celtes s'orientant la face au soleil, le nord était à gauche : cf. gallois gogledd, à gauche, nord.

5 8 /. Loth.

sanskrit savyàh, zend kaoya, v. slave sujû, c(. sanskrit su « bien » ;

zend vàiryastara-, cf. skr. vàrlyas- « meilleur » ;

grec y.f"ïp::, et. apwrcoç « le meilleur » ;

grec eùwvun.oç, « (bien nommé), de bon augure »;

latin sinister, cf. skr. sâniyas- « plus profitable » ;

v. h. a. winistar, v. isl. vinstri, cf. v. b. a. wini « ami ».

« Cela ne veut pas dire que la gauche soit le côté favorable; cela veut même dire le contraire. Il est manifeste qu'en grec le nom de la gauche, eàwvo^oç, doit son origine à une antiphrase, comme le nom des Euménides ou du Pont-Euxin. Le vocabulaire des langues indo-européennes présente une différence frappante entre les mots pour « droit » et pour « gauche ». Tandis que pour la droite on possède un mot indo-européen bien attesté, maintenu sans changement ou avec simple alternance de suffixes (*deks-io-, *déks-ivo-*déks-itero-) dans toutes les langues de la famille, il n'y a pas au contraire de mot indo-européen pour « gauche ». L'idée de « gauche» est exprimée par des mots variés, qui s'étendent rarement à plus de deux ou trois langues, qui souvent se dénoncent comme des mots récents et qui sont même parfois exposés à être éliminés au profit de nouveaux mots. Cela justifie l'hypothèse que la gauche était le côté qu'il ne fallait pas nommer; on a dû pour la désigner recourir à des synonymes, à des équivalents, ou plus souvent encore, afin d'écarter tout mauvais présage, à des antiphrases (cf. Meillet, Quelques hypothèses sur des interdictions de vocabulaire, p. 18).

« En grec, où le côté gauche est de mauvais augure, les deux mots anciens c/.x'.i; et Az'.i; ne sont maintenus qu'en poésie ; ils ont été remplacés dans le langage courant par âptffrepôç et sÙwvujjloç, dont la valeur antiphrastique est évidente. En latin, deux traditions se juxtaposent : la tradition indo-européenne, où la gauche est « sinistre » (cf. cliuium [auspicium\ irl. clé, gall. cleddtl gogledcï), et la tradition étrusque, qui considérait la gauche comme de bon augure (cf. Pottier, Mélanges Boissier, p. 405). Rien ne vient justifier l'idée que la gauche serait favorable en celtique. Le « tour à droite » (dessef) est en

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irlandais un moyen d'éviter les mauvais présages (v. L. U. 55 a 34); lorsque Cuchullin en fureur tourne son char du côté gauche, l'auteur du récit fait remarquer que c'était violer une interdiction (gess,L. U. 63 a 25); pour adorer leurs dieux, les Gaulois se tournaient à droite (Athénée, IV, 151).

« On peut donc croire à l'existence d'un celtique *tetltO- « bon », équivalent au gothique j>inj> (de *teuto-)i), qui aurait été utilisé par antiphrase pour désigner la gauche. C'est ce *ieuto- qui figure dans l'irlandais tûathach « sorcier » et dans le gallois Tut. »

Ce sens de //// ne se trouve plus nulle part en gallois avec certitude '. Il est donc probable qu'au xnc siècle, il n'était plus guère usité. En tout cas, dans Morgan tut, son sens précis ne saurait être mis en doute.

Il s'ensuit avec évidence que la faute est à la charge de l'auteur français et que mon explication de l'origine de cette légère erreur de genre est la bonne : « Chrétien aura trouvé dans « sa source anglo-normande Morgain le Fe ou le Fed et aura tout naturellement lu Morgain la Fée ou la Fede : fée, dit Littré, (fé), est masculin en normand. »

Je crois inutile de souligner la grande importance de ce fait : il est évident que Chrétien avait sous les yeux une œuvre française insulaire qu'il a remaniée et à laquelle a également puisé l'auteur gallois. Cette source française pour le fond remontait elle-même à une source galloise.

Le sens de bon magicien, médecin même pour Tut dans Morgan Tut, est assuré d'une façon vraiment saisissante par une épithète donnée dans deux inscriptions latines à Y Apollon gaulois qui, d'après César (de Bello Gall. VI, 17, 2), était le dieu

1 . Livre noir de Carmarthen (F. a. B. II, p. 53,3) Pan gagitueirch tud : il s'agit de Kei et on ne peut qu'être frappé que dans le même poème il est dit avoir tué neuf sorcières (52, 323) ; dans ce passage même il va combattre le Cath Paluc (Chat Palu). — Livre de Taliessin 152, y.gogyfarch veird tut : tut peut signifier ici pays, mais le sens est. banal et peu satisfaisant. — Dans le Livre Noir, 8, 3, on aurait peut-être un sens approchant de magique, si l'on lisait tud au lieu de Jttd : v Iwry teint tud : en quittant les harpes magiques (y=ch).

éo /. Loib.

médecin (Apollinem morbos depellerè) : CIL, XII, 2525 : Apoll(ini) Viroiuti T. Rutil(ius) Buricus — CIL, XIII, 3185 : [ApolQini) \Vir]otuti... (apud Holder, AU. celt. spr.). La seconde inscription a été trouvée à Jublains, Mayenne (et non Maine-et-Loire, comme le dit Holder) ; la première, à Lès Fins d'Annecy, dép. de la Haute-Savoie, et tout justement près d'une source à vertu curative. Viro-tuti (datif) doit être pour viro-touti; cf. le nom de femme Viro-toutae (CÏL, XII, 3802). Si vira- représente viro-s, homme, viro-tuti a le sens de celui qui guérit les hommes ; peut-être, ici viro- est-il vlro-, vrai : le vrai médecin. Tuti-est sûrement à rapprocher de notre touto-, tut. Le rapprochement de tûalh, f>iwf> avec le latin t fi tu s, tfitari, tueor est aujourd'hui admis (Walde, Lat. étym. JVôrt., 2e édition, p. 797) '.

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