C. Bédier, le Roman de Tristan, II, p. 271 et suiv
3. Il semble l'avoir trompée plutôt qu'il n'en a été amoureux. Dans Thomas, Kaerdin qui est le même personnage est amoureux de Brangvein (Bringvain, Brangien'),
aussi la haine de Tristan. Ces scènes, suivant toute vraisemblance, se passaient non en Armorique mais en Cormuall.Le nain est connu de Tristan et de Marc. Il semble vouloir revenir à la cour.
La personne qui parle dans le premier fragment, une femme, est-elle la même que l'amoureuse de Kyheic, et s'adresse-t-elle aussi (strophe 3) au nain? La collaboration qu'elle a eue avec son interlocuteur là où l'eau entraîne les feuilles, est une claire allusion au fameux épisode où Tristan jette des branches ou copeaux dans un ruisseau qui les emporte à travers la chambre d'Iseut, l'avertissant ainsi de sa présence. L'expression galloise, indeu, nous deux, où deu est masculin, au lieu de/;/ duy (duy téminin), semble prouver qu'un des deux partenaires au moins est un homme. Mais le nain dans les poèmes français et leurs imitateurs, dans cet épisode, est le traître. Aurait-il, au moins pendant cette période, favorisé les amours de Tristan et d'Iseut, dans la légende galloise? D'un autre côté, l'éloge du début paraît bien viser Tristan. L'emprunt funeste, dont le effets se prolongeront jusqu'au jour du jugement, semble être le philtre d'amour, qui ne lui était pas destiné1. Il est difficile aussi de dire à quoi il est fait allusion à propos du flot qui couvre le rocher du champion ou guerrier (le Saut Tristan ?). La personne qui parle a quelque chose à se reprocher vis-à-vis de son interlocuteur et lui propose un accord visant Kyheic. En quoi consiste le différend ? Nous ne le savons pas davantage. L'éloge de Tristan, les regrets de son départ seraient mieux dans la bouche d'Iseut ; elle avait eu de grands torts vis-à-vis de Brangvein et devait désirer une reconciliation. Néanmoins, il semble bien que ce soit le même personnage qui parle dans les deux fragments et que le personnage auquel elle s'adresse soit bien le nain. L'objet principal de leurs préoccupations, dans les deux fragments, est aussi Kyheic. On peut donc conclure que le rôle du nain y a été tout autre que celui du nain de nos poèmes français. Il
1 . L'expression écbansoii de la gloire dans le vers même où il est question de V emprunt funeste, quand on connaît les procédés de la rhétotique bardique, n'est pas sans signification. Si mon interprétation était sûre, la perpétuité des effets du philtre aurait une grande importance.
Romans de la Table ronde. 12}
est fort possible qu'après avoir été l'allié de Tristan et Iseut, le complice de Brangvein, il ait fait volte-face après avoir appris les amours de sa femme avec Kyheic, amours favorisées par Tristan, et qu'après une brouille passagère, il ait fait accord avec l'amante irritée.
On ne peut que déplorer qu'un poème dont l'intérêt seraitcapital, nous soit parvenu dans un pareil état de mutilation. La métrique, la structure des strophes, la rime et l'allitération présentent des caractères tels, que je n'hésite pas à affirmer que ce poème ne peut être postérieur au milieu du xne siècle. Intact, il aurait pu nous donner une version sincère de la légende de Tristan en gallois.