RÉUNION DU 6 NOVEMBRE
Étaient présents : MM. André Georges; Arbelot; Bligny, industriel; Bovet; Canet Louis; le V* de Chaignon; Chavannes; Chevalier Joseph; Commeau, de la Mine; Cottard ; Fesquet Joseph ; Graillot Antony ; le D' X. Oillot ; Huet ; Mangematin-Girard ; Marchai, du Creusot ; Mariotte Christofle; Pasteur; Poirson fils; Ponty fils; Pouzoux; Rigollot François; Roche; Roidot-Errard ; Silvestre; Viennet, et V. Berthier.
MM. Blanvillain et Pelletier, de Paris, M. Quentin Ormezzano, M. le comte Charles de Prunelé et M. A. Raymond expriment par lettre leurs regrets de ne pouvoir assister à cette réunion.
 l'ouverture de la séance, le secrétaire rappelle la perte douloureuse et considérable que la Société d'histoire naturelle d'Âutun vient de faire dans la personne de son président, M. Bernard Renault, décédé à Paris, le 16 octobre 1904. En attendant qu'il soit procédé à la nomination d'un autre président titulaire, il propose d'en conférer le titre et les fonctions à M. Roche, tout désigné aussi bien comme doyen des vice-présidents, que par son savoir et son dévouement à la Société. Cette proposition réunissant l'approbation unanime des membres présents, M. Roche accepte la présidence intérimaire, en posant comme condition sine qud non qu'il se retirera le jour de l'élection, pour céder la place à M. le D' X. Gillot, sur lequel, ajoute-t-il, devront se porter tous les suffrages.
PRÉSIDENCE DE M. ROCHE
La Société est mise au courant des faits relatifs au décès de M. B. Renault.
Des que la triste nouvelle fut connue à Autun, le Bureau témoigna son vif désir de voir ramener les restes de son Président dans sa ville natale ; mais la famille en décida autrement. En apprenant que les obsèques devaient avoir lieu à Paris, M. Roche s'en émut. Il alla trouver la municipalité qui offrit sur le champ une concession perpétuelle au cimetière de la ville. D'autre part, le Bureau crut devoir prendre à la charge de la Société, les frais d'inhumation à Autun. Dans ces conditions, la famille changea d'avis et le corps de notre savant et regretté compatriote fut ramené à son pays natal. La ville d' Autun s'enorgueillira un jour de le posséder, lorsque justice aura été rendue à cet ingénieux et profond penseur, trop méconnu de son vivant.
Avant le départ du convoi funèbre, à Paris, les deux discours suivants furent prononcés à la gare de Lyon, le premier, par M. Edmond Perrier, membre de Tlnstitut et directeur du Muséum ; le second, par M. Jules Poisson, au nom des assistants du Muséum, les collègues de B. Renault :
Messieurs,
Le savant que nous saluons ici pour la dernière fois était le savant type tel que se l'imagiaent les gens du monde, celui qui, sans souci de tout ce qui est en dehors de la science, creuse inlassablement son sillon, accumulant les découvertes, indifférent même à la gloire qu^ii néglige de rechercher et qui trop souvent indifférente, elle aussi, ne songe à lui qu'après sa mort. A le voir, avec sa haute taille, légèrement voûtée, sa longue redingote barrée, à la boutonnière, du ruban de la Légion d'honneur, sa marche lente et mesurée, sa mine à la fois sérieuse et bienveillante, personne ne s'y trompait; on reconnaissait aussitôt en lui l'homme de labeur incessant et désintéressé, et toutes les sympathies lui venaient, toutes celles qui s'attachent au fond des hommes et demeurent par cela même ardentes et inébranlables.
Celui qui en était l'objet les méritait à tous les égards; c'était aussi bien l'honnête homme, je dirai plus, le brave homme par excellence que le savant patient et ingénieux. On se demandait ces jours-ci qui pourrait tenir la place qu'il occupait dans le monde scientifique.
Bien peu auraient été capables de soutenir le long et obscur travail manuel auquel il sut s'astreindre pour arriver à ses découvertes.
Les hasards de la fossilisation ont imprégné de silice des débris de plantes de la période carbonifère qui ont été conservés dans des bancs de quartz. La silice a pour ainsi dire remplacé molécule à molécule la cellulose, de telle façon que les détails les plus délicats de l'organisation de ces plantes ont été fixés dans le cristal de roche. Il s'agissait de dégager de la pierre les fragments de végétaux destinés à l'étude ; de les réduire en lames minces, susceptibles d'être observées au microscope et de tailler ces lames de manière qu'elles continssent justement les organes intéressants. Pour arriver à ce but, Bernard Renault dut en quelque sorte se faire lapidaire, car nul autre que lui ne pouvait diriger le travail d'usure et de polissage des lames, -de manière à obtenir un résultat utile et à tirer des
débris, qu'on n*était jamais sûr de retrouver, tout ce qu'ils pouvaient contenir de découvertes.
Une fois l'œuvre délicate du lapidaire terminée, commençait celle du botaniste. Étant donnée la longueur du travail préparatoire, il semblerait qu'il restât bien peu de temps au botaniste pour ses études. Près de deux cent vingt notes ou mémoires témoignent de l'activité avec laquelle furent mis en œuvre des matériaux qui devaient nous livrer le secret de l'organisation des plantes terrestres, au voisinage de l'époque de leur apparition.
Grâce à Bernard Renault qui fut de très bonne heure encouragé dans ses travaux par Adolphe Brongniart, l'organisation interne des plantes de la houille est presque aussi bien connue que celle des plantes actuelles. Des intermédiaires, expliquant comment les vieilles cryptogames vasculaires des temps anciens sont devenues les plantes actuelles, ont été trouvées; des organes, tels que le sac pollinique des Cyoadées, ont été découverts sur les plantes fossiles, avant d'avoir été retrouvés sur le vivant. L'ensemble de ces travaux a été réuni dans le cours de Botanique fossile que Renault professa au Muséum, de 1881 à 1885, et dont l'ensemble ne représente pas moins de 860 pages accompagnées de 143 planches, puis, dans un bel ouvrage de 400 pages, paru en 1888 : les Plantes fossiles.
Depuis cette époque, Renault, attiré par les sujets difficiles, s'était principalement voué à l'étude des microbes fossiles. Les microbes fossiles ! cela paraissait une gageure. Renault a su les retrouver dans leur gangue rocheuse, comme il avait su retrouver les grains de pollen de plusieurs Gymnospermes. Il a su montrer qu'ils jouaient, dès les premiers temps géologiques, un rôle analogue à celui qu'ils jouent de nos jours, et qu'ils ont transformé en houille les cryptogames vasculaires et les gymnospermes de la période carbonifère, comme ils transforment aujourd'hui en tourbe nos Sphaignes et nos Hypnums.
Un gros volume intitulé modestement : Sur quelques Microorga^ nismes des combustibles fossiles, a été le fruit de ses études continuées jusqu'à la veille de sa mort.
Au moment où furent publiés les premiers résultats des études de Bernard Renault, la surprise fut profonde dans le monde scientifique; elles reçurent un enthousiaste accueil. Adolphe Brongniart lui fit quitter l'École normale supérieure de l'enseignement spécial deOluny, où il professait» pour l'attacher à l'École pratique des hautes étudeSi En 1873» l'Académie des sciences lui décernait le prix Gigner ; en 1876) il devenait assistant de la chaire de botanique (classification
et familles naturelles) du Muséum; de 1881 à 1885, il y professait un cours de Paléontologie végétale; en 1882, il était fait chevalier delà Légion d'honneur. L'Institut géologique de Vienne le nommait correspondant en 1886; il devenait en 1889 membre de la société impériale des naturalistes de Moscou, et en 1894 associé de l'Académie royale de Belgique.
Toujours préoccupé des progrès de la science, il profita de l'enthousiasme que suscitaient ses découvertes pour fonder à Autun, parmi ses compatriotes, une société d'histoire naturelle qui est devenue Tune des plus prospères des sociétés savantes de province, qui a déjà publié dix-sept volumes de Bulletins et qui a créé à Autun un musée de paléontologie végétale de premier ordre.
Fière d'un compatriote qui l'aimait profondément et qui contribuait à son renom, la ville d' Autun lui témoigne sa reconnaissance posthume, en lui préparant des obsèques et une sépulture dignes de lui, et c'est pourquoi nous ne lui offrons à cette gare qu'un modeste adieu.
Nous aurions voulu, de son vivant, lui témoigner tout autrement notre admiration.
Tout récemment, en demandant la création, au Muséum, d'une chaire de cryptogamie, tous les professeurs de l'établissement où Renault avait vécu la plus grande partie de sa vie scientifique avaient pensé l'y appeler. En môme temps, la Société d'histoire naturelle d'Autun avait fait d'activés démarches pour que son président perpétuel, après vingt-deux ans du grade de chevalier, reçût la rosette d'officier de la Légion d'honneur.
Il fut un temps où Cuvier pouvait écrire : « L'Université, lors de sa fondation, crut s'honorer en plaçant le nom de M. Haûy sur la liste d'une de ses facultés; elle n'en attendait point de leçons et lui avait donné au même instant un adjoint très digne de lui, M. Brongniart. » Et les généraux tenaient naguère à honneur d'attacher à la poitrine des soldats mourant pour la patrie cette croix d'honneur inventée pour glorifier le courage et le génie, il y a de cela près d'un siècle. Au contraire d'Haiiy, Bernard Renault fut trouvé trop vieux et trop malade pour prendre place sur la liste des professeurs du Muséum et les rosettes de la Légion d'honneur sont aujourd'hui trop rares pour qu'on en puisse épingler une, durant quelques jours, au linceul d'un savant qui s'éteint 1
L'Académie des sciences, à laquelle il était tout près d'appartenir et qui lui avait donné de nombreuses marques de sympathie, a tenu à lui en donner une nouvelle, l'an dernier, en lui décernant le prix
Petit d'Ormoy qui est de 10,000 francs. Je crois savoir qu'il fit une part à la Société d'histoire naturelle d'Autun, dans la répartition de cette somme, qui devait cependant ôtre la bienvenue pour lui, car Bernard Renault laisse à peine de quoi ôtre enterré.
Homme de science, homme de devoir, homme de bien, pour qui l'argent n'était qu'un moyen de mieux servir la science!
Voici le discours de M. Poisson :
Le personnel de la chaire de botanique et les assistants du Muséum, unis par les liens d'une étroite solidarité, sont péniblement attristés par la perte d'un de leurs plus distingués collègues . Devant la tombe qui va se refermer bientôt sur lui, ils sont unanimes à regretter la disparition pour toujours de Bernard Renault dont les mérites, la haute valeur scientifique, faisaient grand honneur à notre association.
A ce travailleur acharné pour ses études de prédilection, nous ne pourrions faire qu'un reproche, c'était d'user ses forces par un labeur incessant et d'avoir ainsi hâté l'heure où il est enlevé à la science et à l'affection de ses amis. Mais il consentait à l'aveu de sa faiblesse, quand ceux qui l'entouraient lui faisaient d'amicales remontrances au sujet de l'état parfois inquiétant de sa santé, depuis une dizaine d'années. Dès qu'une amélioration, malheureusement passagère, se manifestait, il revenait a son microscope ou rédigeait quelque nouveau mémoire.
Entré au Muséum comme aide-naturaliste en 1876, Bernard Renault avait été remarqué peu de temps auparavant par M. Ad. Brongniart, le créateur de la paléontologie végétale. Brongniart, dont on ne peut prononcer le nom sans un sentiment d'admiration pour son immense savoir, et de respectueuse sympathie pour la noblesse de son caractère, Brongniart était en tournée comme inspecteur général de l'enseignement supérieur, lorsqu'il rencontra, à l'Ecole normale de Cluny, un jeune professeur de chimie qui, durant les loisirs que lui laissait son enseignement, s'occupait avec passion de paléontologie végétale, science chère à l'inspecteur général.
Dans les environs d'Autun, ville natale de Renault, les terrains anciens de la période houillère affleurent en divers points et sont souvent effrités par la charrue des cultivateurs ou mis à nu par des travaux de terrassement. La roche carbonifère est là pénétrée de silice, et ces conditions sont excellentes tant pour la conservation des végétaux qui y sont incorporés que pour leur préparation en lames minces et observables au microscope.
Un procédé ingénieux de sectionnement de roche, qui s'est répandu et a été adopté par les paiéobotanistes de l'étranger, avait été inventé par Renault. Brongniart, séduit par ces procédés de recherches, vit de suite qu'il était en présence d*un observateur sagace, et il chercha à se l'attacher. Les démarches qu'il entreprit près de Tadministration supérieure furent couronnées de succès, et il obtint la création d'une fonction d'assistant attribuée à la collection de paléontologie végétale. Cette collection, la plus considérable et la plus complète que l'on connaisse, a été l'objet d'un important mémoire inséré dans les Archives du Muséum et dû à la plume de M. le professeur Bureau.
Telles sont les circonstances qui ont amené Bernard Renault dans notre grand établissement national. Ces détails sont peu connus des savants qui ont pu apprécier l'œuvre considérable poursuivie par notre regretté confrère, pendant trente années d'observations.
Nous ne le suivrons pas dans sa voie lumineuse et féconde, convaincu que nous sommes que des botanistes ou des géologues distingués — et qui sont pour lui des amis fidèles — rappelleront en détail ses nombreuses publications et l'importance qu'il faut leur attribuer.
Nous dirons cependant que les premiers travaux de notre confrère dans l'Autunois ont déterminé la localisation de ses recherches dans le terrain houiller, dont l'étude quoique très avancée est loin d'être achevée, tant les matériaux d^études sont nombreux.
Renault fut le collaborateur de Brongniart dans la belle étude que fit ce savant sur les graines du terrain houiller, ouvrage magistral et splendidement illustré.
Ses travaux sur la structure de quantité de végétaux de ce niveau géologique sont bien connus et très estimés. Les volumes qu'il a publiés sur son cours de paléontologie végétale abondent en faits nouveaux et sont ornés de nombreuses figures.
Les recherches sur la composition de la houille, puis le rôle que les cryptogames ont joué dans sa formation, enfin l'action des microbes sur les végétaux de la môme période, entrevue par le professeur van Tieghem et reprise par Renault, constituent à ce dernier des titres scientifiques de grande valeur.
L'Académie des sciences n'était pas indifférente aux œuvres de Renault qui fut maintes fois lauréat de l'Institut; et, dans une présentation de candidature à l'Académie, il obtint le nombre de vingtdeux voix qui témoignait de la haute estime dont il jouissait dans le monde savant,
Par attachement au berceau de son enfance, notre regretté collègue avait fondé, avec un groupe de compatriotes et d'amis studieux, une société d'histoire naturelle à Autun, dont il fut nommé président.
Le Bulletin de cette compagnie prit bientôt un rapide essor ; les communications et les mémoires d'un grand intérêt qui sont insérés dans cette publication, qui est à son dix-septième volume, lui ont acquis une juste renommée.
C'était une des joies de Renault de constater le succès de la Société d*Âutun dont il était fier à juste titre.
Gomme nous le disions, ce n'est pas soudainement que le trépas est venu surprendre notre éminent collègue; sa nature robuste l'avait fait résister longtemps. D'ailleurs, les soins dont il était entouré ont certainement contribué à prolonger son existence et à adoucir ses derniers moments, car il s'est éteint sans souffrances.
Au nom des assistants et du personnel de la chaire de botanique du Muséum, nous adressons à la famille en deuil de notre regretté collègue, Texpression de notre profonde sympathie et nous conserverons de Bernard Renault un inaltérable souvenir.
A Autun, le cortège s'est formé à la gare ; les honneurs militaires ont été rendus par un piquet de soldats du 29® régiment d'infanterie. Les cordons du poêle étaient tenus par M. J. Poisson, délégué du Muséum, MM. Roche et Raymond, vice-présidents, M. Viard, deuxième adjoint, remplaçant M. le maire retenu à Paris, M. Gadant, représentant la Société Éduenne aux lieu et place de son président, M. Anatole de Charmasse absent, et M. Guillaume, principal du collège.
Le deuil était conduit par M. Yovanne Renault, frère du défunt. La famille suivait, ainsi que de nombreux amis et fonctionnaires, une délégation de jeunes collégiens, et de plusieurs sociétés locales.
Le char funèbre disparaissait sous les couronnes et les fleurs offertes, tant par les parents, les professeurs et les assistants du Muséum que par la Société d'histoire naturelle et la FeuilleUej Société amicale de Saône-et-Loire, à Paris, dont faisait partie Téminent disparu.
Au cimetière, M. le D*^ X. Gillot prend le premier la parole et s'exprime ainsi :
«c M. Albert Gaudry, professeur honoraire du Muséum de Paris, membre de l'Institut, ancien président de TAcadémie des sciences et président d'honneur de la Société d'histoire naturelle d'Autun, avait voué à Bernard Renault une estime et une amitié toutes particulières.
» Empêché par Tétat de sa santé de faire le voyage d'Autun, M. Albert Oaudry nous a envoyé Tallocution suivante pour être lue, au nom des membres d'honneur de la Société d'histoire naturelle, sur la tombe de notre cher et regretté Président : »
Au nom des membres d'honneur de la Société d'histoire naturelle d'Autun, j'adresse mon tribut d'admiration au grand naturaliste qui vient d'être enlevé à la science française.
Lorsque j'ai communiqué à mes confrères de l'Académie des sciences la nouvelle de la mort de Bernard Renault, une profonde tristesse les a saisis. Ils ont pensé qu*il 8*en était peu fallu que Renault fût élu membre de l'Académie, et que certainement il aurait été nommé à une prochaine élection; ils se félicitaient que l'Académie, dans sa dernière séance générale, lui eût donné un de ses plus beaux prix. *
L'impression n'a pas été moins douloureuse au Jardin des Plantes où, non seulement le génie d'investigation de notre président, mais aussi la dignité de son caractère avaient des témoins journaliers. Dernièrement, lors de la vacance de la chaire de culture, les professeurs du Muséum avaient à l'unanimité demandé le changement du titre de cette chaire» afin de pouvoir nommer Bernard Renault professeur; l'aggravation de sa maladie a empêché cette nomination.
En fait, sauf la croix de chevalier de la Légion d'honneur qu'il a reçue, il y a vingt-deux ans, Bernard Renault est arrivé à l'âge de soixante*huit ans, sans avoir obtenu les récompenses que ses admirables travaux méritaient. Toutes les personnes auxquelles je viens d'annoncer sa mort m'ont dit avec une expression de tristesse :