COUP D'ŒIL CRITIQUE SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
L'histoire religieuse de la Révolution française est encore très loin d'être aussi avancée que son histoire politique et de répondre à nos modernes exigences scientifiques. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été écrite bien des fois, dans l'ensemble comme dans le détail; mais, de toute la littérature très abondante qui lui a été consacrée, assez peu de chose mérite d'être retenu au regard de la critique, tant l'esprit de parti a contribué ici à fausser les méthodes et à obscurcir les jugements*.
1. Cet article a paru dans la Revue d'histoire moderne de novembre 1903.
2. La plupart des ouvrages d'ensemble sont l'œuvre de catholiques : Abbé Barruel, Histoire du clergé de France pendant la Révolution, 1794 et 1801 ; Abbé Jaeger, Histoire de l'Eglise de France pendant la Révolution, 1852; Guettée, Histoire de ViLglise de France..., 1857. — Le livre de M. £dm. de Pressensé, L'Eglise et la Révolution française (1" édit., 1864 ; S» édit., 1890), donne le
Mathiez. 1
Comme il était naturel après la grande réaction dont le Concordat a été en France le signal et la cause, ce sont les écrivains catholiques qui se sont les premiers tournés vers l'histoire religieuse de la mémorable époque. Longtemps leurs opinions ont régné sans partage et je crains bien qu'à l'étranger elles ne soient généralement admises*. Ils se sont attachés, avant tout et presque exclusivement, à Tétude du clergé réfractaire, qui avait toutes leurs sympathies. Ils ont dépeint les épreuves, les souffrances, les persécutions de toute nature, dont furent victimes les prêtres restés fidèles à Rome pendant ces années terribles. Toute une volumineuse littérature hagiographique a pris naissance depuis que le cardinal Richard a institué, le 14 mars 1901, un tribunal ecclésiastique, avec mission de procéder aux informations canoniques en vue de la béatification et canonisation des prêtres victimes des massacres de septembre ^. Il n'est question dans ces livres que de massacres, de déportations, d'emprisonnements, d'exécutions. A les lire, on emporte l'impression que la Révolu-
point de vue confessionnel protestant. Un bon résumé critique ouvre le livre de M. Debidour, l'Eglise et l'Etat en France de 1789 à 1870. Paris, F. Alcan, 1898.
1. A l'exception cependant des États-Unis, où la jeune et vivante école historique prouve par ses comptes rendus qu'elle est au courant de l'état des questions. Cf. entre autres, sous la signature G. Dutcher, l'excellente critique du livre de M. Biré, Le clergé de France pendant la Révolution, dans American historical Review d'avril 1902, p. 565.
2. Il me suffira de citer comme exemple de cette littérature hagiographique le livre de M. Ch. Dementhon, Une victime des Septembriseurs, l'abbé J.-B. Bottex. Lyon, 1903. Ce n'est pas le plus mauvais du genre, au contraire I
lion française ne fut qu'une sorte de saturnale impie, qu'un accès de rage homicide contre la religion et contre ses ministres, qu'une œuvre démoniaque, comme ils disent. Beaucoup ne craignent pas de rééditer, même de nos jours, la thèse fameuse de Tabbé Barruel, d'après laquelle la Révolution s'expliquerait entièrement par l'action occul le et souveraine de la franc-maçonnerie ^
Comme ils se proposaient essenliellement un but apologétique, comme ils voulaient rendre aux martyrs de leur cause un pieux hommage, les écrivains catholiques ont volontiers ignoré ou négligé les documents qui auraient pu jeter sur leur tableau une ombre fâcheuse. Ils ne disent rien ou presque rien de la participation, si efficace pourtant, du clergé réfractaire à l'insurrection vendéenne, à la chouannerie, à toutes les jacqueries qui assaillirent la Révolution ^ Ils passent presque sous silence les profondes divisions qui opposèrent si souvent les réfractaires les uns aux autres et qui allèrent parfois jusqu'au schisme^ On ne se doute guère à parcourir la plupart de leurs ouvrages qu'une bonne partie des réfractaires, à la suite de l'abbé Emery, supérieur de
1. Cf. dans la Revue d'histoire moderne, t. VI, p. 192 sqq., le compte rendu du livre de l'abbé Joacbim Gaubin.
i. C'est particulièrement à Célestin Port, l'historien « bleu » de l'Anjou, que revient l'honneur d'avoir mis le fait en lumière dans sa Vendée angevine (1888) et dans sa Légende de (Mlhelineau (1893).
3. Sur ces divisions, voir La Révoluti07i française des 15 juillet et 15 août 1900 ; voir aussi les consultations du vicaire général réfractaire J. Meilloc sur les différents serments exigés des prêtres par la Révolution, publiées par M. Uzureau sous ce titre : Les serments pendant la Révolution, 1904.
Saint-Sulpice, consentirent à reconnaître la République, que ces réfractaires soumissionnaires prêtèrent ce même serment d'obéissance à l'autorité civile qu'ils avaient pourtant reproché comme un crime aux prêtres constitutionnels*. Les longues hésitations du pape à condamner formellement la Constitution civile sont laissées par eux à Tarrièreplan. Ils n'ont pas eu jusqu'ici la curiosité de se demander si les hésitations pontificales ne s'expliqueraient pas par hasard par des préoccupations plus temporelles que spirituelles, par les graves soucis que donnaient au Saint-Siège les affaires d'Avignon et du Comtat-Venaissin^ Une notable partie de leur production a été inspirée par des considérations toutes d'actualité. C'est ainsi qu'il vient de paraître sur le Concordat une foule de livres de circonstance, où l'histoire est accommodée aux besoins de parti. Je ne veux en citer qu'un, mais de taille, le Concordat"^ du cardinal Mathieu, dissertation bien pauvre, qui a été cependant célébrée presque comme un chef-d'œuvre et qui méritait d'être couronnée par l'Académie française. Je donnerais largement cet écrit et tous ses pareils pour les quelques recueils de documents qui paraissent de temps en temps, par exemple pour
1. Consulter l'instructive Histoire de M. Emery par M. Méric, 5« édition, 1893.
2. Ni M. Masson dans son Bernis (1884), ni M. Sciout dans son Histoire de la Constitution civile du clergé (1891) ne paraissent se douter de l'importance de la question. En revanche, M. Madelin a bien montré, selon nous, que l'affaire d'Avignon a été pour beaucoup dans la participation de Pie VI à la première coalition (cf. son article Pie VI et la première coalition, dans la Revue historique, LXXXl, p. 132).