Qu'est-ce que la théophilanthropie ? p
pour concevoir Tespoir inverse. Ils crurent que la théophilanthropie toute pleine de christianisme finirait par avouer ses origines, se réclamerait de l'Evangile et ramènerait peu à peu la France au protestantisme. Le pasteur de l'ambassade danoise à Paris, Gôricke, se laissait aller à ces illusions^ Ayant assisté à un office théophilanthropique, Gôricke n'avait pas assez d'éloges pour l'attention soutenue, le maintien silencieux des fidèles. Il avait vu sur leurs visages « une douce émotion et une joie rayonnante». En un mot, il s'était « cru dans une assemblée de 'ses coreligionnaires». Avec des accents lyriques, il célébra l'œuvre des chefs théophilanthropes qui se sont proposé, à l'en croire, d'endiguer l'immoralité et iie propager dans le peuple la morale de ^Evangile^ Sans doute, ils ne se sont pas réclamés du Christ, mais le pouvaientils, sans nuire à leur entreprise? Si, par exemple, ils s'étaient appelés Amis du Christ ou de Jésus, ils auraient éveillé les défiances de ceux mêmes qu'ils voulaient ramener au bien. La foule les aurait pris pour des protestants, pour des novateurs vains et téméraires et ils auraient échoué. « Si j'avais été à leur place, dit Gôricke, je n'aurais pas fait autrement. » Et Gôricke croit que plus tard.
1. Le traducteur allemand du Manuel des théophilanthropes, Dyk, a inséré dans la préface de son deuxième tome un long mémoire de Gôricke d'où je tire ce qui suit.
2. Il est certain, en effet, que les premiers fondateurs de la théophilanthropie, Chemin, Dupont de Nemours, Rallier, Goupil de Préfelne avaient conçu ce dessein. La prédication morale tint toujours la première place dans la prédication de la secte, à tel point que les gens du peuple appelaient l'office des théophilanthropes la morale.
quand ils n'auront plus rien àcraindre de cetaveu, les théophilanthropes se réclameront de Jésus et prendront le titre de chrétiens. Il remarque que, dans leurs discours, ils citent déjà fréquemment TEvangile. Il ne doute pas que la secte ne prospère en France, car nulle part ailleurs le peuple n'est aussi libre sur les choses de la religion. Elle prospérera même dans les pays voisins, moins dans les pays protestants, où cette nouveauté est moins nécessaire, davantage dans les pays catholiques, où tous les hommes éclairés l'adopteront.
En Allemagne, l'opinion des protestants sur la théophilanthropie fut partagée. Les partisans de la tradition la considérèrent comme une entreprise impie, les libéraux et les rationalistes comme une œuvre chrétienne, très digne de sympathie. Tandis que la Minerva d'Archenholz^ \e Mercure ailemand de Wieland, les Beitrdge de Slàudlin* rééditaient contre la secte les calomnies qui traînaient dans les gazettes cléricales françaises^, Dyk à Leipzig sous ce titre significatif : Rituel des Nou-
1. Minerva. Ein journal historichen und politischen Inhâlts herausgegeben von J. W. Archenholz, vormals Hauptmann in Kôniglischen Preussichen Dienstein... bei B. G. Hoffmann in Hamburg. La Minerva publiait dans chaque numéro un article consacré aux affaires de France, parfois signé de noms connus, par exemple, Lacretelle, Rœderer, S. Mercier.
2. Beitrdge zur Philosophie u. Geschichte der Religion u. Sittenlehre uberhaupt u. der verschied. Glaubensarten inbesonders, her, von Karl. Fr. Staudlin. Liibeck, 1797-99. Stiiudlin traduira plus tard en allemand l'Histoire des Théophilanthropes de Grégoire et la publiera dans son Magazin fur Religions, Moral, u. Kirchengeschichte.
3. Voir la Minerva d'août 1797, le Mercure de septembre 1797, les Beitrdge de Staudlin, t. UL
veaux Francs^, FriedeP, à Mayence, traduisaient en allemand les ouvrages des théophilanthropes, dont reloge paraissait dans le Nouveau journal des Prédicateurs publié à Altona (1798). Dyk, qui écrira plus tard une Histoire de la Passion du Christ et des Mémoires sur l'Histoire de l' Eglise \ accompagnait sa traduction de préfaces et de postfaces où il développait les opinions de Gôricke et réfutait les critiques de la Minerva et du Mercure,
A l'en croire, tous les Réformés devraient avec lui « se frotter les mains » {sic) des périls que la théophilanthropie allait faire courir à TEglise romaine. Sans doute, la secte nouvelle n'obtiendra pas grand succès en pays protestant, mais ce qui se passe en France est bon à méditer. Les pasteurs devraient rentrer en eux-mêmes, procéder à leur examen de conscience et se demander ce qu'ils auraient à faire pour éviter à leur culte un sort semblable à celui qui menace le catholicisme. « Nous fêtons chaque année, s'écrie-t-il, la fête de la Réforme, mais l'esprit habite-t-il encore en nous qui l'institua*? »
1. Gottes verehrungen der Neufranken oder Ritualbuch der Théophilanthropen einer unlàngst zu Paris enstandenen religiosen Gesellschaft ans dem Franzosischen nach der zweitem Auflagen. Leipsig, 1797 et 1798 en deux cahiers (B. N. Ld. 1887). Grégoire proteste contre « ce titre absurde en ce qu'il supposait que la France était devenue déiste ». Hist. des sectes, I, 448.
2. La traduction de Friedel ne m'est connue que par la mention de Grégoire, I, 448.
3. Dyk ou Dyck (T. Jos.) auteur de die Hauptlehren Jesu u. Geschichte seiner letzen Leiden nach der Evangelisten. Leipsig, 1801, et de Notizen zur Vortrag der Kirchengeschichie (d'après le Lexique de Kayser).
4. Dyk, Gottesverchrungen der Neufranken, l«r cahier, p. 158.
En un mot, comme on pouvait s'y attendre, les protestants, français ou étrangers, jugèrent la théophilanthropie à leur point de vue. Les protestants français, même les plus libéraux, ne virent dans le nouveau culte qu'une concurrence à redouter, et se préparèrent à le combattre, en employant au besoin des arguments déjà mis en avant par les catholiques. Les protestants étrangers, moins directement mis en cause, se divisèrent. Ceux qui avaient suivi avec sympathie la lutte de la Révolution contre l'Eglise romaine, ceux qui penchaient vers le rationalisme applaudirent à la théophilanthropie parce qu'ils y voyaient avant tout une arme contre le catholicisme détesté. Mais les protestants de la stricte observance, ceux qu'avait épouvantés l'impiété révolutionnaire, confondirent la théophilanthropie dans la même réprobation que le culte de la Raison, et firent chorus avec les catholiques contre la nouvelle invention des incrédules.
On retrouve le même double courant dans les jugements que porteront plus tard sur la théophilanthropie les historiens protestants.
M. E. Gachon, dans sa courte Histoire de la Théophilanthropie parue en 1870*, se montre sympathique à l'église fondée par Chemin et Hauy. Il lui trouve des ressemblances frappantes et même des supériorités sur le calvinisme. A l'en croire, c'était un avantage pour la théophilanthropie de ne pas avoir de consistoire, de colloque et de sy-
1. Tous les faits en sont empruntés à VHistoire des sectes de Grégoire.
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node, d'être plus décentralisée: «Remarquons qu'il n'y avait pas dans l'organisation de la Société théophilanthropique de corps ce n tral \ exerçant une autorité sur un groupe déterminé de cercles, ou d'églises particulières, rien, en un mot, qui ressemblât à ce qu'on appelle chez les protestants, un Consistoire, un Colloque ou dn Synode. A cet égard, l'organisation Ihéophilanthropique, plus simple que l'organisation actuelle du protestantisme français, nous paraît préférable . Nous avouons ne pas comprendre dans le système protestant l'utilité du consistoire ^ . . »
M. Gachon loue aussi l'objet moral qui est le fond de la théophilanthropie... « Notons en passant ce fait essentiel que les théophilanthropes^se faisaient du culte l'idée que nous nous en faisons nous-mêmes. Le culte était pour eux, non un hommage dont Dieu a besoin pour son bonheur et sa gloire, mais un moyen d'instruction morale, de progrès de la fraternité et de la vérité'.» Et M. Gachon, après avoir enregistré l'échec de la théophilanthropie, émettait cependant l'avis que cet échec ne serait pas définitif.
'c Sans doute, la théophilanthropie ne reparaîtra plus, au moins sous la forme qu'elle revêtit il y a quatre-vingts ans, mais les besoins, les aspirations, les répugnances, les résistances dont elle
1. C'est une erreur. A Paris tout au moins, le Comité central des lecteurs théophilanthropes avait la haute main sur tous les temples. L'organisation des théophilanthropes avait été calquée sur celle du clergé constitutionnel. Leur Comité central remplissait le rôle du presbytère constitutionnel.
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fut l'expression, tout cela subsiste, tout cela fermente au çein de la société, tout cela peut se traduire un jour par des institutions nouvelles, plus ou moins semblables à Finstitution théophilanthropique. Il est donc utile que les leçons du passé éclairent un avenir possible, et que les expériences des générations, qui nous ont précédés, ne soient pas perdues pour nous et pour ceux qui viendront après nous*. »
Un autre historien protestant et non des moindres, M. dePressensé, au contraire, dans son livre, l'Eglise et la Révolution française, n'a que des sarcasmes pour la théophilanthropie. Il réédite contre elle les calomnies catholiques, celles même que Grégoire n'avait acceptées que sous bénéfice d'inventaire.
Il affirme, par exemple, que les théophilanthropes ne payaient pas seulement leurs orateurs, mais encore les individus qui assistaient à leurs cérémonies*, et il se félicite du déni de justice par lequel Bonaparte, à la prière de M^*" Spina, retira aux théophilanthropes l'usage des édifices publics, et leur interdit de se réunir dans des locaux particuliers. Voici le jugement dédaigneux inspiré par le pur esprit de parti qu'il laisse tomber sur cette église déiste, dont le grand crime fut de ne pas durer! « Cette niaise pastorale était incapable de ranimer les préoccupations religieuses dans la France révolutionnaire ^ lors même qu'un de ses