Arch. nat. F
2. M. Gautier a le premier attiré l'attention sur ce manuscrit dans un article de la Revue des Deux Mondes du 1" novembre 1899. Je dois remercier ici mon maître, M. Aulard, qui m'a signalé l'importance du manuscrit, et mon ami, M. P. Gonard, qui a bien voulu se charger d'en faire une copie. 11 est conservé à la Bibliothèque nationale sous la côte mss. fr., nouv. acq. 1300. Depuis, il a été publié in extenso par M. J. Viénot (1905).
avec une conviction profonde que le catholicisme était radicalement incompatible avec la République. La République, pensaient-ils, ne serait une réalité que le jour oii les Français seraient débarrassés des préjugés anciens, oii ils auraient une âme laïque et vraiment républicaine. Si la République avait été encore en péril en l'an V, c'était la faute au catholicisme qui préparait les âmes à la servitude et faisait des électeurs des instruments dociles aux mains des prêtres. On pouvait craindre le retour des mômes périls tant que la même cause subsisterait. Il fallait convertir la masse à la République, à la philosophie, sinon le suffrage universel, ignorant ses véritables intérêts, donnerait dans l'avenir comme dans le passé des majorités réactionnaires et l'œuvre de la Révolution serait perpétuellement à recommencer.
11 n'y avait pas à compter sur l'instruction pour républicaniser la conscience du pays. L'instruction ne pouvait atteindre que les jeunes générations. Or, d'ici qu'elles fussent en âge de voter, la République pouvait succomber plus d'une fois. Là où l'instruction était impuissante, les républicains pensèrent que le culte serait efficace et imaginèrent, comme en l'an II, d'instituer un culte raisonnable et laïque, en parfaite communion avec les institutions politiques, un culte qui serait le soutien et la sauvegarde de la République et non son ver rongeur, un culte qui remplacerait chez lésâmes frustes l'ancienne religion, un culte dont les cérémonies seraient assez séduisantes pour empêcher les hommes faits, les électeurs, de regretter le catholicisme, un culte sauveur qui purgerait
les consciences des vieux préjugés et leur inspirerait l'amour de la patrie et du progrès.
La théophilanthropie s'était donnée pour cette institution de salut. Mais la théophilanthropie était une entreprise privée qui échappait dans une certaine mesure au contrôle de TEtat. Beaucoup de républicains pensèrent, après le 18 fructidor, que la théophilanthropie serait impuissante par ses seules forces à remplacer le catholicisme, et que d'ailleurs si elle réussissait à s'établir solidement en France, elle ne tarderait pas à devenir ellemême un danger pour la République. Qui garantirait, en effet, que l'église théophilanthropique vivrait toujours en bonne intelligence avec les pouvoirs établis? Ses chefs, ses prêtres, n'auraientils pas un jour, comme les prêtres catholiques, une politique particulière en antagonisme avec la société civile. Dans cette crainte, les républicains eurent Tidée de confier à l'Etat lui-même la mission de républicaniser la France. C'avait été surtout les agents du pouvoir central, les proconsuls qui avaient fondé le culte de la Raison, cette fois, les institutions républicaines, le culte décadaire, cette branche de l'instruction publique, comme on disait, serait organisé par un ensemble de mesures législatives.
Une commission des Cinq-Cents, dont le rapporteur fut le député Duhot, fut chargée de préparer la loi et de longs débats s'engagèrent dans les Conseils comme dans la presse*. Plus d'un républicain
1. Tous ces points sont traités en détail dans mon livre La théophilanthropie et le culte décadaire, 1796-1801. Alcan, 1903.
pensait résoudre le problème en transformant la théophilanthropie en religion d'Etat et on s'imaginait dans Topinion que cette solution prévaudrait.
Les choses en étaient là quand M"® de Staël voulut dire, elle aussi, son avis sur la question à Tordre du jour. Elle le donna en bonne protestante qu'elle était et ce qui fait précisément l'intérêt de son mémoire, c'est qu'il nous fait connaître l'opinion des huguenots des hautes classes sur la théophilanthropie.
Pour M'°® de Staël, comme pour les théophilanthropes, le catholicisme est incompatible avec la République. « Le système de la République française ne peut se fonder qu'en admettant partout le raisqnnement comme la base de toutes les institutions et de toutes les idées Toute religion qui
aurait pour base ce qu'on appelle des dogmes, c'est-à-dire des mystères, qui s'appuierait sur la croyance aveugle, toute religion de ce genre aurait besoin de se fonder sur les mêmes arguments qui, différemment appliqués, relèveraient la noblesse et le trône. )>
Il faut pourtant à la République une religion et une religion d'Etat. Les hommes en société ont des besoins d'imagination qu'on ne peut pas ne pas satisfaire. M™® de Staël proteste que, si elle désire pour la France une religion d'Etat, ce n'est pas par esprit de parti :
« Ce n'est point assurément une opinion intolérante, je n'ai pas besoin de répéter que je hais toute persécution dans mon cœur autant que je la méprise par mon esprit; mais je dis d'abord aux républicains qu'il n'existe que ce moyen de détruire
PROTESTANTS ET THEOPHILANTHROPES 183
l'influence de la religion catholique. La classe sans fortune ira dans les églises dont elle 7ie sera point forcée de payer le ministre. Si vous n'en salariez aucun, elle se décidera par l'habitude... »
Il faut à la France une religion d'Etat pour une autre raison encore ; parce que la France « est violemment démoralisée par le contrasté et la réunion de la corruption des cours et de la plus inconcevable barbarie... » « Il faut à une nation, dont on a fortement attaqué la religion dominante, une religion d'Etat, pour qu'elle ne confonde pas la destruction de quelques dogmes avec le mépris de tous les cultes, pour la garantir de l'effet général des moyens, dont on s'est servi dans un but particulier, pour lui rapprendre la morale qu'elle croit proscrite, avec ceux dont elle était accoutumée à l'entendre, pour relever à ses yeux, par l'exemple de ses chefs, les idées religieuses qu'on lui avait représentées comme le partage de la misère et de l'ignorance*. »
Puisqu'une religion d'Etat est nécessaire, toute la question est donc de savoir quel sera le culte raisonnable que la République adoptera pour l'opposer au catholicisme. D'après M™* de Staël, les républicains ont le choix entre la théophilanthro-
1. On fait généralement honneur à Chateaubriand et au Concordat de la renaissance du sentiment religieux au xix« siècle. Des passages comme ceux-ci et d'autres encore qu'il serait aisé de multiplier montreraient qu'en réalité les révolutionnaires n'ont jamais cessé d'être convaincus de l'utilité sociale et même de la nécessité, non seulement du sentiment religieux, mais du culte. Ce qu'on décore du nom de renaissance du sentiment religieux au temps du Consulat devrait proprement s'appeler réapparition dans la mode des attitudes et des pensées chrétiennes ou catholiques.
pie et le protestantisme ^ « L'établissement des théophilanthropes, dit-elle, m'a paru l'institution la plus philosophique, c'est-à-dire à la fois politique et morale, que la Révolution ait encore fondée. » Les théophilanthropes se sont proposé de « rallier par le culte les idées religieuses, que le sauvage comme l'homme civilisé, le "prêtre comme le philosophe, l'ignorant comme le savant saisissent également. » Leur Manuel réunit la raison et la morale la plus pure « à ces idées religieuses primitives qui, pour n'être pas susceptibles de démonstration, n'en sont pas moins dans l'ordre de ces probabilités simples, qui servent toujours de guide quand Tobjet est trop loin de nous pour pouvoir y appliquer la méthode mathématique ».
L'éloge n'est pas mince, mais, cependant, avec tous ses mérites, la théophilanthropie ne vaut pas le protestantisme. M""® de Staël reconnaît qu'elle parle ici en « bonne calviniste » qu'elle est. A peine avait-elle besoin de nous en avertir.
1. Ce n'était pas la première fois que le protestantisme avait été proposé aux révolutionnaires comme religion d'État. Témoin cette anecdote des Notes du conventionnel Baudot : « Un magistrat d'un département, où j'avais été en mission, m'écrivit dans ce temps-là de parler à quelques membres influents pour obtenir un culte religieux. C'était, disait-il, un moyen conservateur de la société et de la Convention elle-même. Le déisme, suivant lui, était bon pou^r les particuliers, mais ne valait rien pour les masses... Je crus mieux faire en communiquant ma lettre à quelques membres de l'Assemblée que je croyais plus avancés que moi dans l'étude de l'avenir ; ils se moquèrent de moi, et la grave élucubration du magistrat n'eut pas d'autres suites. On comprend facilement qu'il n'était pas question du culte catholique romain, car, de toutes les religions à choisir, celle de Rome était la moins bien venue à la Convention nationale à cause de la domination des prêtres, et ils n'ont pas changé. »
Et d'abord, pour la conformité de ses doctrines avec la raison, le protestantisme ne le cède pas à la théophilanthropie: Si, à cet égard, la théophilanthropie est parfaite, « tous les jours aussi les ministres les plus éclairés parmi les protestants écartent ce qu'il reste de dogmes dans leur croyance. Plusieurs d'entre eux sont sociniens, c'est-à-dire ne diffèrent des théophilanthropes que par une adoption plus particulière de l'excellente morale développée dans l'Evangile, c'est un livre qu'ils préfèrent, ce n'est pas un Dieu fait homme dont ils admettent implicitement toutes les paroles. Avec ces changements, qui se fortifient tous les jours, les protestants et les théophilanthropes, ou, pour abréger, les déistes, se rapprochent dans les principes ».
Protestantisme libéral et théophilanthropie se valent à peu de chose près pour leur conformité à la Raison. Mais le protestantisme est préférable à la théophilanthropie pour des raisons pratiques. D'abord, (f les protestants se rattachent à une longue suite de souvenirs religieux et rien n'est plus nécessaire à une religion qu'une antique origine ». Si les institutions politiques, elles, peuvent se passer de traditions, c'est l'inverse pour les institutions religieuses. Or, (( les théophilanthropes, quoique se rattachant aux idées éternelles, sont dans leur culte de création moderne ». Les protestants, eux, « dans leurs simples cérémonies, obéissent à des usages dont on ne connaît point les auteurs' ».
i. M">« de Staël veut dire: dont les fidèles ne connaissent point, de vue par exemple, les auteurs, et pour cause, ceux-ci étant morts
im HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION
Qu'en résulte-t-il ? C'est que les cérémonies des théophilanthropes n'ont pas de prestige et qu'elles sont composées de gestes indifférents en euxmêmes. Aussi les théophila^nthropes « n'ont point d'autorité sur le peuple. »
Avec bon nombre de ses contemporains, M™*" de Staël pense que ce qui frappe l'imagination du peuple dans les religions, c'est beaucoup moins les dogmes que les cérémonies. Les dogmes « il les ignore, alors seulement qu'on croit qu'il les admire en ne les comprenant pas. Ce qui frappe son imagination, c'est la splendeur du culte ^ ».
Le protestantisme a sur la théophilanthropie une autre supériorité, celle de ses ministres. « Les ministres protestants sont pères, époux et citoyens, il n'y a point entre eux de hiérarchie, aucune dépendance d'un chef étranger, leur plus fort revenu est à peine de cent livres de rentes. En leur interdisant tout emploi politique, on fait d'eux ce qu'ils sont en Suisse, des juges, des administrateurs volontaires et partiels de tout ce qui tient à la morale privée, à la délicatesse, au bonheur que les lois ne peuvent atteindre. Ils préviennent de certains maux, ils accordent les différends de famille, ils soignent les enfants et les vieillards. C'est une magistrature qui ne peut entrer dans l'ordre légal, mais dont l'union sociale a besoin. » Tels sont les ministres protestants.
depuis longtemps. Dans la théophilanthropie, au contraire, on coudoyait les metteurs en scène du culte.
1. Mais si le calvinisme l'emportait, en ce point, sur la théophilanthropie, le catholicisme l'emportait beaucoup plus encore sur le calvinisme !
« Jusqu'à présent, les théophilanthropes n'ont pas encore choisi parmi eux des hommes qui, renonçant à jamais à toute autre carrière, se vouent uniquement à la morale, à la piété, à la douleur*. »
Mais surtout le protestantisme l'emporte sur la théophilanthropie par un dernier avantage plus important que les précédents. Pour qu'une religion réussisse, pour qu'elle puisse contribuer à refaire l'unité morale d'une nation, il ne faut pas qu'on puisse l'identifier avec un parti politique.
(c Les théophilanthropes sont certainement des amis ardents de la République. Créés pour la défendre, il n'est point à craindre qu'ils ne désertent jamais sa cause, mais il est peut-être trop évident aussi qu'ils ont une mission politique et le peuple les regarde jusqu'à présent comme des réunions de parti plutôt que comme des sociétés religieuses. »
« Le culte des théophilanthropes est trop souvent traité par plusieurs de ses partisans comme un moyen politique et non comme une religion véritable. ' »
Enfin M™* de Staël invoque un dernier argument en faveur de sa thèse de la supériorité du protestantisme sur la théophilanthropie, argument qu'on
i. n est remarquable que M""» de Staël ne conçoive pas de religion sans clergé et qu'elle fasse un reproche aux théophilanthhopes de n'en avoir pas constitué un. Les « lecteurs » théophilanthropes étaient en effet obligés pour vivre, comme les premiers apôtres, d'exercer un métier : le fondateur de l'Église, Chemin, était imprimear.
2. Gela était vrai dans une certaine mesure, surtout pour l'époque comprise entre le iS fructidor et le 22 floréal.
retrouve comme le précédent dans la polémique des catholiques :
« Les pays, où le culte protestant a été établi, ont été jusqu'à ce jour renommés pour leur moralité..., dans les rangs des théophilanthropes, il s'est glissé des hommes souillés de sang\ » Si ce culte doit être la religion dominante en France, combien il a besoin de s'élever par sa morale, par la vertu de ceux qui le propagent, au-dessus des funestes souvenirs qui s'allient encore à son origine^. »
Les protestants, tout en étant aussi bons républicains que les théophilanthropes, ne prêtent pas aux mêmes critiques, ne soulèvent pas les mêmes partis pris :
(c Les protestants sont aussi amis de la Liberté et de l'Egalité par l'organisation même de leur culte et de ses ministres, par les luttes qu'ils ont soutenues contre les catholiques, contre les épiscopaux anglicans, contre les doctrines du pouvoir despotique et de la hiérarchie, par les arguments qu'ils opposent aux catholiques, tous fondés sur l'empire de la vérité et l'absurdité de la puissance des hommes sur la raison des autres hommes.
Peut-être que le culte protestant ne rappelant en rien aucun parti, ses sectateurs seraient crus da-
1. La vérité, c'est que les théophilanthropes appartenaient à toutes les nuances du parti républicain. Les montagnards ou terroristes n'étaient pas plus nombreux dans leurs rangs que les girondins.
2. M"» de Staël aflfecte de croire que la théophilanthropie n'est que la suite du culte de l'Être suprême et que par suite son fondateur est Robespierre.
vanlage en prêchant la République comme d'accord avec les idées religieuses. »
De ce long plaidoyer consacré par la fille de Neckerà Tapologiedu protestantisme, il faut peutêtre retenir deux choses : d'une part, les inquiétudes que lui inspirait la théophilanthropie, et, d'autre part, certaines critiques parfois fondées qu'elle lui adresse. Il est certain, en effet, qu'une des principales causes du discrédit de la théophilanthropie, c'est qu'à tort ou à raison l'opinion publique la considéra comme une entreprise plus politique encore que religieuse, et qu'elle confondit volontiers ses assemblées avec des clubs, déguisés sous des dehors religieux. Il est certain aussi que le manque de traditions fut pour quelque chose dans l'insuccès final de la secte.
Mais ce qu'il importe surtout de constater, c'est que les calvinistes, même de la nuance la plus libérale, ne répondaient pas aux sympathies naïves que leur témoignaient les chefs de la théophilanthropie.
Si les protestants français tirent grise mine à la théophilanthropie, dont ils redoutaient la concurrence, il n'en fut pas de même cependant des protestants libéraux étrangers.
Chemin avait émis l'espoir que, peu à peu, le protestantisme prendrait une teinte plus philosophique, qu'il ferait disparaître ses formules mystiques et qu'il finirait un jour par se confondre avec la théophilanthropie ^
Il se trouva des pasteurs danois et allemands