V. — Hypertrophie de la langue
L'hypertrophie simple avec procidence de la langue est une affection à peine mentionnée dans les ouvrages les plus récents de pathologie et de médecine opératoire.
Velpeau, Aug. Vidal, MM. Nélaton, Malgaigne, se sont peu occupés de cette gênante et dangereuse difformité, et l'on est obligé de recourir à des documents plus anciens pour en retrouver des observations.
Notre regrettable collègue, le professeur Blandin, avait cité (3) Galien, Scaliger, Marcellus Donatus, Troien, Th. Bartholin, Paul de Sorbait, Percy, Mirault d'Angers, comme ayant rapporté des exemples d'hypertrophie de la langue compliquée de procidence, et il avait signalé les principales altérations qui peuvent accompagner et aggraver cet état.
L'excision et la ligature ont été les moyens de traitement le plus employés, et l'on connaît quelques beaux résultats de ces opérations. La question ne nous a pas cependant paru épuisée sous le rapport des causes, de la nature, des progrès et de la thérapie de l'affection elle-même, ni des lésions consécutives dont elle peut être suivie, et nous avons jugé digne d'intérêt le fait suivant :
Observation. — Le nommé Kraut (Auguste), âgé de neuf ans, nous fut présenté, le 16 novembre 1853, pour une hypertrophie très-considérable de la langue, qui pendait continuellement hors de la bouche sans pouvoir y être ramenée, et menaçait l'enfant de suffocation.
D'après les renseignements transmis par les parents et le médecin habituel de la famille, la langue avait commencé à s'hypertrophier Cinq années auparavant, à la suite de la section du filet, pratiquée dans le but de faciliter la prononciation.
(1) Si les ulcérations étaient très-étendues et très-profondes, la cautérisation ignée resterait manifestement insuffisante.
(2) Extrait du. Compte rendu des séances de l'Académie des sciences, séance du 20 février 1853.
(3) Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, 1834 , l. XI art. Langue.
(4) Observation recueillie à notre clinique par M. Herr, élève interne.
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Dès lu première année, la langue ne pouvait déjà plus être replacée dans la bouche, cl était le siège de douleurs très-vives qui réagissaient sur la santé générale et forçaient parlais le petit malade à garder le lit. Pendant les quatre dernières années, toute souffrance disparut, mais L'hypertrophie lit des progrès continuels.
Malgré la gène causée par une aussi grave infirmité, la constitution ne s'est pas notablement altérée, et l'on constate seulement un peu de pâleur et d'amaigrissement. La parole est embarrassée, mais l'haleine n'offre pas de mauvaise odeur.
La longueur totale de la langue, de la pointe au voile du palais, offre 0m,13 d'étendue, et la portion qui dépasse les lèvres a 0m,05 de diamètre longitudinal, 0"',053 de largeur sur 0m,027 d'épaisseur.
La face supérieure de l'organe est couverte en arrière de papilles fungiformes trcs-développées qui ressemblent à de véritables végétations.
Toutes les dents inférieures, depuis les grosses molaires, sont cachées et réunies par uue épaisse couche de tartre, et forment une arcade parfaitement lisse et arrondie, sur laquelle glisse la langue sans excoriation ni douleur.
On a essayé des applications de sangsues et des cautérisations répétées; mais l'inutilité de ces tentatives et l'embarras croissant de la déglutition et de la respiration, l'écoulement incessant de la salive, l'altération de plus en plus marquée de la voix et la difformité croissante, ont décidé les parents à venir réclamer les ressources d'un traitement plus efficace.
Ayant jugé l'excision indiquée, nous la pratiquâmes de la manière suivante, le 19 décembre 1853 :
L'enfant assis sur une chaise, la tête appuyée et maintenue contre la poitrine d'un aide, je saisis l'extrémité antérieure de la langue avec une pince de Museux, et confiant à deux aides le soin de fixer et d'écarter les bords de l'organe avec des instruments de même nature, il me devint facile d 'enlever en un instant une large portion triangulaire de l'organe par deux coups de ciseaux dirigés d'avant en arrière et de dehors en dedans. Deux" grosses artères donnèrent un jet abondant de sang et furent immédiatement liées. Trois points de suture cnchcvillée réunirent les deux lambeaux, dont les extrémités furent en outre assujetties par deux points de suture ordinaire pour plus de régularité.
La portion de la langue excisée avait 0'n,09 de longueur et comprenait toute la largeur de l'organe jusqu'au niveau de l'arcade dentaire. La dissection et le microscope n'y révélèrent que des tissus sains (muscles, vaisseaux, nerfs, papilles et muqueuse) considérablement hypertrophiés.
L'enfant eut dans la journée une hémorrhagie promplement arrêtée par des lotions d'eau de Pagliari. *
Les jours suivants, la réunion s'accomplit sans accidents; mais la langue, dont nmsieurs personnes avaient cru l'excision trop étendue, fit encore saillie hors de La bouche, et sembla peu diminuée de volume, en raison d'un gonflement mllammatoire accidentel.
Lc 24 sixième jour de l'opération, on enlève les sutures, dont les cheville» avaient légèrement excorié l'organe, et l'on constate une réunion heureusement
^uï* décembre, l'enfant fait rentrer librement sa langue dans la bouche,
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quoique la tuméfaction persiste encore, mais il ne peut rapprocher les arcades dentaires. On constate par une mensuration précise que lu présence de la langue entre les dents, pendant le long intervalle de cinq années, a déterminé l'incurvation permanente en bas du maxillaire inférieur. Cette incurvation part de la deuxième grosse molaire, seule dent dont le contact soit possible avec la mâchoire supérieure. A partir de ce pointjusqu'à la ligne médiane, l'écartement des deux arcades dentaires va en augmentant et atteint 28 millimètres entre les deux incisives médianes.
On a essayé de remédier à cette déviation du maxillaire par une fronde de caoutchouc vulcanisé embrassant la moitié antérieure du menton, et fixée vers le sommet de la tète.
L'enfant garde sa salive, avale et respire librement, parle beaucoup. mieux, et quitte l'hôpital le 19 décembre 1853, un mois après son opération.
Réflexions. — Il ne sera peut-être pas sans intérêt de signaler quelques-unes des considérations qui ressorten t de cette curieuse observation :
1° Il serait difficile d'attribuer l'hypertrophie à la section du filet, et nous penchons à croire que l'affection était antérieure à l'opération, et qu'elle avait été 'la véritable cause de la gêne de prononciation dont les parents s'étaient inquiétés. L'hypertrophie resterait donc inexpliquée et sans renseignements étiologiques. C'est une lacune à combler digne de l'attention des observateurs.
2° L'épaisse couche de -tartre enveloppant les dents de la mâchoire inférieure, et venant préserver la langue de toute action mécanique irritante et ulcéreuse, est une disposition fort remarquable, et il faudrait, dans de pareils cas, ne pas s'opposer à cette espèce d'encroûtement calcaire qui, non-seulement prévint les dilacérations de la langue, mais soutint les dents et les empêcha de s'incliner horizontalement et de s'ébranler, comme on le constate si fréquemment.
3° La déviation permanente du maxillaire inférieur portée à 3 centimètres au moins d'écartement, si l'on tient compte du croisement normal des incisives, montre combien il importe de remédier de bonne heure à ces hypertrophies compliquées de procidence dont les inconvénients et les dangers ne sont pas complètement immédiats. Des déformations consécutives peuvent en résulter, et compromettre pour longtemps l'intégrité si importante des formes et des fonctions de la bouche.
h" L'excision dans le cas d'hypertrophie simple est le procédé, opératoire le plus favorable, et ne saurait, sous aucun rapport, être comparée à la ligature qui entraîne de véritables dangers de suffocation par la tuméfaction quelquefois très-considérable des
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parties étranglées* détermine une suppuration prolongée et offre beaucoup moins de chances d'une réunion régulière.
L'excision est prompte et peut être suivie d'une guérison complète en peu de jours; nous recommandons le procédé dont nous avons fait usage comme le plus sûr et le plus facile.
5° La réunion des deux lambeaux réclame la suture enchevillée, et nous conseillons de recourir à de petites plaques d'ivoire arrondies d'un centimètre environ de hauteur sur 2 de longueur, percées de deux ouvertures pour le passage d'un double lil, que l'on serre et fixe de chaque côté. C'est le meilleur moyen d'obtenir l'affrontement complet des lambeaux pendant un temps assez long pour la consolidation de la plaie. Les ligatures simples coupent trop rapidement les tissus et exposent à laisser une langue bifide, accident dont nous avons été témoin.
6° L'élévation de l'appareil hyoïdien par suite de la procidence linguale, disparaît avec la cause qui l'a produite; mais il n'en est pas de même de la déviation permanente du segment antérieur de la mâchoire. L'art doit intervenir, et la fronde élastique à laquelle nous avons eu recours nous paraît le meilleur moyen de combattre efficacement cette gênante difformité chez les enfants, dont cette déviation reste curable.
VI. — Nouveau procédé opératoire d'ablation d'une partie de la base de la langue (i).
Les tumeurs de la langue sont le plus ordinairement de nature épithéliale et récidivent, après qu'on les a enlevées, avec une redoutable facilité. Nous avons observé cependant quelques guérisons radicales sans pouvoir en assigner les causes, dépendant probablement d'une disposition du tissu morbide, de l'action du cautère igné, du perchlorure de fer ou de tout autre modificateur aussi discutable. Les chirurgiens doivent se décider à pratiquer l'ablation le plus tôt et le plus largement possible, sans crainte des hémorrhagies, qui sont très-rares et aisément arrêtées par les hémostatiques, la compression temporaire ou la ligature. On a justement renoncé à circonscrire les parties malades entre des (ils introduits par la bouche ou passés au travers de la région sus-hyoïdienne dans cette dernière cavité.
(1) Communication à l'Académie des sciences (séance du 19 février 18ââ).