TUMEURS DE LA LANGUE
Le bistouri, les ciseaux droits et courbes et l'écraseur linéaire, sont les instruments les plus employés; ce dernier me paraît le moins avantageux.
Tant que l'affection est bornée à la moitié antérieure de la langue, l'opération offre peu d'obstacles, mais devient presque impraticable si la base de l'organe est envahie. Dans le cas où la tumeur est maligne, l'abstention est le parti le plus sage, autrement on peut la poursuivre jusqu'à l'os hyoïde sans dangers immédiats, en divisant sur la ligne médiane le maxillaire inférieur, soit en ligne droite, soit par une section en <j renversé, qui rend la réunion et la consolidation de l'os plus assurées.
Depuis que j'ai proposé ce procédé, MM. Huguier, Maisonneuve, Nélaton et quelques autres confrères l'ont mis en usage avec un succès complet, et le premier de ces chirurgiens a présenté à l'Académie de médecine (séance du 22 octobre 1856) un de ses malades parfaitement guéri. Mes comptes rendus de clinique renferment plusieurs observations de ce genre de résection, qu'on a aussi nommée auxiliaire ou temporaire, et dont MM. 0. Heyfelder, E. Bœckel, Billroth, etc., ont rapporté des exemples dans lesquels la résection avait porté sur les parties latérales du corps de la mâchoire.
Obs. — ■ Une personne atteinte d'un cancer à la langue avait toute la moitié gauche de cet organe profondément gonflée et altérée jusqu'auprès de l'épiglotte. Tous les hommes de l'art jusqu'alors consultés s'accordaient à regarder l'ablation des parties affectées comme la dernière chance de salut, et la malade, âgée de quarante-six ans, vigoureuse et bien constituée, la réclamait.
Deux méthodes s'offraient à notre choix : 1° enlever la langue par la bouche; 2° la mettre à découvert, et en faire l'ablation par la région supérieure du cou dans l'intervalle de la mâchoire à l'os hyoïde.
La première de ces méthodes, simple en apparence, est cependant d'une exécution si pénible, que nous avons vu d'habiles chirurgiens obligés d'y renoncer. La difficulté des manœuvres opératoires dans l'espace si rétréci de la bouche, le rapprochement involontaire des arcades dentaires, la suffocation produite par le sang, constituent des obstacles excessivement redoutables dans les cas où il faut enlever la base de la langue. La ligature
et la cautérisation nous paraissent impossibles contre un ulcère aussi étendu et aussi profond.
La deuxième méthode n'offrait pas de chances plus heureuses; l'intervalle maxillo-hyoïdien est beaucoup trop étroit pour mettre a nu et emporter une moitié de la langue, à moins de détacher toutes les parties molles insérées au contour interne de la mâchoire, comme l'a l'ait M. Rcgnoli pour l'excision d'une tumeur qu'on eût pu certainement enlever par un procédé moins compliqué, si l'on s'en rapporte aux planches publiées par ce chirurgien.
Il fallait cependant trouver un moyen de débarrasser sûrement et méthodiquement la malade de sa tumeur, et voici celui que j'imaginai.
Après avoir enlevé la première incisive gauche inférieure, j'incisai verticalement, à quelques millimètres à gauche de la ligne médiane, toute l'épaisseur de la lèvre inférieure, ainsi que les téguments du menton et de la région antérieure du cou jusqu'au niveau de l'hyoïde. Je passai un bistouri étroit derrière la portion correspondante du maxillaire, en ayant soin de ménager complètement le côté droit, et je divisai l'os d'un trait de scie d'avant en arrière. Deux aides aj ani immédiatement écarté les branches de la mâchoire, je séparai les parties molles de la branche gauche de l'os jusqu'au voile du palais, et, au moyen d'un bistouri droit, j'opérai la section de la langue sur la ligne médiane et j'en enlevai la moitié malade, en la contournant en arrière au niveau de l'épiglotte.
Cette opération s'exécuta sans peine, et une ligature posée sur l'artère linguale correspondante prévint l'hémorrhagie. Les tissus malades avaient été excisés, comme le constatèrent MM. Arronssohn, Stasss, Risteloube, SchafT, Lhuillier, etc., présents à l'opération.
Le pansement consista dans l'affrontement des branches de la mâchoire, maintenues en contact par une petite lame d'or, appliquée et soutenue au devant dis arcades dentaires par un fil de soie.
La lèvre fut réunie par la suture entortillée, et je laissai une mèche dans la plaie du cou pour le passage des mucosités et du pus.
La malade était si peu fatiguée, qu'elle resta assez longtemps debout pour se débarrasser de toutes les traces sanglantes de l'opération.
Elle n'avait pas éprouvé un seul moment de suffocation, n'avait nullement été incommodée par le sang, et elle articulait quelques paroles d'une manière inintelligible. La langue, soutenue par le muscle génio-glosse resté intact, ne s'était pas rejetéc en arrière, et l'on n'eût pas soupçonné, en voyant l'opérée, la terrible épreuve qu'elle avait subie.
Aujourd'hui, neuvième jour de l'opération, la lèvre est complètement réunie, la mâchoire se consolide, les plaies de la langue et de la bouche se détergent et font espérer un résultat complètement heureux.
Cette opération, enrayante au premier aspect, est cependant la moins dange-