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Contributions au folk-lore des Arabes. L'Algérie traditionelle

L'avancement des sciences, corollaire naturel du développement de la civilisation, ne s'est certainement jamais mieux fait sentir que dans notre siècle, et les résultats obtenus ont été tels que des études à peine ébauchées il y a cent ans, ou auxquelles on n'avait jamais pensé, sont nées ou se sont développées d'une façon merveilleuse, grâce à l'intelligente et inébranlable activité contemporaine. Nous n'en voulons pour exemples que ceux qui nous sont offerts par des études nées d'hier, la Linguistique, la Philologie, l'Archéologie, l'Epigraphie, le Préhistorique, l'Anthropologie, la Mythologie comparée qui éclairent d'un jour tout nouveau l'histoire si complexe des origines et des développements de l'humanité.

L'histoire, réduite aux seuls monuments écrits — malheureusement si rares — que les anciens historiens lui avaient laissés sur les peuples passés de l'Orient, les Egyptiens, les Assyriens, les Chaldéens, les Phéniciens, semblait réduite à l'impuissance, et le voile épais qui couvrait les questions si ardues des origines, des langues, des religions de ces peuples, paraissait ne pouvoir jamais être levé, lorsque, par la découverte des systèmes d'écriture de ces peuples, l'érudition moderne a pu lire leur histoire sur la face des obélisques, les murs des temples, les briques couvertes de caractères cunéiformes ou les papyrus de la vallée du Nil. La critique historique s'est emparée des ces documents, les a classés, comparés aux récits postérieurs des écrivains grecs ou romains, en a déterminé la date, la véracité, la valeur.

Par l'étude attentive des monuments anciens, des temples, des statues des dieux et des grands hommes, des médailles, etc., l'Archéologie et la Numismatique ont suivi la marche des progrès accomplis et ont rendu à chaque époque la place qui lui convient dans l'ordre des siècles.

L'Epigraphie a permis de contrôler sérieusement les travaux des historiens passés, de refaire les listes des empereurs, des rois, des conquérants, des consuls; de retrouver le degré d'importance relative des diverses fonctions religieuses, militaires ou civiles ; de connaître au juste les divinités, souvent même les croyances des peuples disparus.

Les philologues et les linguistes, examinant les langues parlées d'autrefois, les confrontant à celles de notre temps, fouillant leur structure grammaticale, leur formation, leur dérivation, mettant au jour les règles fixes qui les dirigent, ont fini par trouver dans ces divers idiomes des caractères communs si tangibles et si ordonnés, qu'on a pu faire de ces langues des familles à part, retrouver leurs ancêtres communs et par là remonter aux peuples qui les parlèrent.

Les indications précises qu'on en tira vinrent corroborer celles que fournissaient déjà les études ethnographiques, préhistoriques ou anthropologiques, les travaux des savants Broca, de Quatrefages, Boucher de Perthes, G. de Mortillet et de nombre d'autres personnes dévouées, s'accordant absolument avec les données des philologues sur les races humaines et sur leur expansion dans le monde.

Puis, étudiant les religions de ces races diverses, on a pu suivre la marche de l'esprit humain dans les conceptions dont le point de départ est encore bien complexe, mais qui tendent généralement vers un monothéisme plus ou moins altéré, pour arriver sans doute à la compréhension scientifique, le but final à notre avis. On a retrouvé dans les croyances des peuples des caractères communs, des dieux et des génies bons ou mauvais que l'honmie a faits à sa ressemblance, animés des mêmes passions, poussés par les mêmes sentiments ; puis des esprits inférieurs présidant à la vie, à la mort, à la marche des phénomènes célestes ou terrestres; des rites et des cérémonies identiques ; des croyances vieilles comme le monde et le gouvernant encore ; des fêtes du solstice d'été ou des équinoxes léguées par nos ancêtres Aryens ou par les Sémites ; enfin un assemblage merveilleux de choses d'autrefois acceptées — inconsciemment peut-être — à des milliers d'années d'intervalle par les civilisations qui aujourd'hui fleurissent aux bords de la Seine, de la Tamise, de l'Ebre ou de la Neva.

De même, lorsqu'au commencement de ce siècle, les frères J. et G. Grimm, se mirent à recueillir par toute l'Allemagne les contes et les légendes de leur pays natal, ce fiit une sorte de stupéfaction générale, un cri d'étonnement universel. On s'aperçut, pour la première fois peut-être, que les récits populaires d'un pays avaient leur équivalent dans ceux des autres nations ; on retrouva dans les contes merveilleux des nourrices et des paysans d'Outre-Rhin^ les mêmes contes redits à la veillée dans nos villages

de France ; telle légende hanovrienne on poméranienne avait son analogue dans les récits des fermiers bretons^ des tenanciers irlandais^ des pâtres petits-mssiens on des bûcherons norwégiens. Bien plus^ on y distingua non seulement le fonds^ mais souvent la forme des anciens mythes classiques des mythologies grecque, romaine, Scandinave ou germanique, des légendes hêradéennes, homériques, ou eddaïques.

Ainsi, sans en avoir jamais eu connaissance par la littérature savante, les peuples les plus divers d'Europe et d*Asie possédaient des thèmes communs, des traditions identiques. Pour que ces récits de paysans, de matelots ou de soldats presque toujours illettrés, se trouvent ainsi de partout identiques, on ne pouvait admettre qu'ils fùssent nés de toutes pièces et spontanément dans l'esprit des conteurs. Aussi dut-on songer à une origine commune, bâtir des théories expliquant le mieux possible la fa<jon dont s'étaient formés et transmis les contes et les légendes, fonds des traditions populaires. Et ces recherches conduisirent â une science nouvelle, désignée par les spécialistes sous le nom de Folk-Lore.

A l'époque de l'apparition Kinder undEausmaërchen (Oontes des Enfants et de la Maison) des firères Grimm, la découverte des manuscrits hindous, des poèmes et des ouvrages religieux de l'Inde, l'étude du sanscrit et la publication des longues épopées védiques, fournirent de nouveaux matériaux d'études. Les oontes populaires européens se retrouvaient point pour point dans la littérature sanscrite, et cela â une époque — prétendue, comme on s'en assura plus tard — excessivement reculée. Et comme à peu près â la même époque, les savants retrouvaient dans le celtique, le latin, le grec, le slave, le germanique, des langues d'éléments identiques et en faisaient autant de sœurs du sanscrit, toutes issues d'un idiome plus ancien, on en vint aussitôt à rattacher les traditions conservées dans ces races diverses, â ces Aryas ou Aryens dont l'antique civilisation aurait fleuri il y a bien des siècles dans la région des c Hauts-Plateaux de l'Asie », entre l'Oxus et l'Iaxarte.

D'après cette hypothèse, les Aryas, race autochtone ou mélange de plusieurs sangs, se seraient développés lentement, élaborant des lois, des usages empreints de la plus grande sagesse, une langue merveilleusement douée, une religion où c la raison humaine est associée par une brillante poésie aux aspects et aux forces de la nature », un régime domestique fondé — au contraire des autres races — sur la monogamie ou l'unité dans le mariage. Peuples guerriers et poètes tout à la fois, leur imagination développée se donna libre carrière, composant les hymmes du Véda et les longs récits des interminables épopées sanscrites, dans lesquels aujourd'hui nous sonunes tout étonnés de rencontrer

les aventures merveilleuses de nos contes et de nos légendes.

Puis poussés par Texpansion des autres peuples, chassés par leur propre croissance, ces Aryas durent quitter la terre natale et aller porter ailleurs leur génie et leur caractère civilisateurs. Et c'est vers l'Europe que le flot se porta. Les Gaulois vinrent s'établir aux rives de l'Océan et jusque dans les Iles Britanniques ; les Hellènes et les Romains le long de la Méditerranée ; les Gotlis, les Germains remontèrent vers les contrées septentrionales et s'établirent vers la Baltique et en Scandinavie ; en arrière s'échelonnèrent les Scythes, les Lithuaniens et les Slaves, dans les steppes sans ân de la Russie.

Mais ce n'étaient; pas les seuls. Deux autres groupes restaient. Le premier, s'avançant dans la vallée du Gange, se répandit dans la grande péninsule de l'Inde où il se forma en nombreux royaumes € s'isolant de l'univers pour rêver, sous les figuiers épais, des philosophies étranges, scepti^iues et mystérieuses, coupées d'accès délirants, de distractions littéraires, granmiaticales. » Le second groupe, les Iraniens, occupa la rive droite de l'Indus jusqu'à l'Asie Mineure, renversant les barrières que lui opposaient les anciens peuples dont les civilisations plus antiques les avaient précédés, et finissant par se heurter aux Hellènes, leurs frères, dont ils avaient perdu jusqu'au souvenir.

€ Les récits populaires des Hindous, des Persans, des Slaves, des Germains, des peuples néo-latins se ressemblent, quoi d'étonnant ? disaient les partisans des origines aryennes de nos contes et de nos légendes. Formés à l'époque où les diverses races indoeuropéennes étaient encore à leur berceau asiatique, ils les ont accompagnées dans leurs migrations. Le père que ces histoires merveilleuses avaient charmé aux rives de l'Oxus, les a redites à ses fils en Europe, et ceux-ci les ont répétées à leurs enfants. La tradition nous les a transmises. De là leur ressemblance qui vous étonne. » Il n'y avait rien à répondre à ce raisonnement que confirmaient du reste les recherches auxquelles ou se livrait par tous les pays Aryens. Du reste, ce n'étaient pas seulement les récits merveilleux qu'on retrouvait de paiix)ut analogues : les usages, les coutumes, les croyances, les superstitions, les proverbes, les incantations étaient aussi dans ce cas, et venaient apporter des preuves de plus en plus convaincantes. L'hypothèse passa pour confirmée.

Mais dans tout ceci, on n'oubliait qu'une chose : un fait capital cependant. Les peuples d'origine aryenne n'étaient pas seuls à la surface du globe. Que devenaient, dans cette théorie, les peuples de races différentes, les Sémites, Arabes, Juifs, Assyriens, Phéniciens, les Moghols, Tartares, Chinois, Japonais, les noirs de l'Afrique ou de l'Océan ie, les Indiens des montagnes Rocheuses, de la Cordillère des Andes ou des bords de l'Amazone? Le soir, à

la veillée, les récits merveilleux ne charmaient-ils pas l'Arabe dans son gourbi, le Tartare sous la tente, le nègre sous la hutte ou l'Indien Peau-rouge dans son wiggam. Et ces récits n'avaientils rien de commun avec ceux des Aryens? Non, répondait-on a priori, — Aujourd'hui, c'est d'une autre façon qu'il faut envisager la question.

En 1872, parurent à Sain t-Pét«rsbourg quatre énormes volumes de contes tartares de la Sibérie méridionale qui permirent de retrouver au nord de l'Asie la plupart des mythes prétendus aryens; puis ce furent des contes Avares d'une des tribus mogholes du Caucase qui, imprimés d'abord dans la langue du pays, furent rendus accessibles aux savants par une traduction allemande de M. Schiefner. Les collections de contes et de légendes du Japon, de la Chine, du Zoulouland, du Brésil, de la Polynésie, fournirent également nombre de rapprochements du plus grand intérêt avec nos contes européens. Un de nos plus savants égyptologues, M. Maspéro, exhuma, dans les anciens papyrus, des contes populaires égyptiens reprodui^t nos mythes prétendus aryens, récits qui, par leur haute antiquité, ne peuvent laisser aucun doute sur la question des origines aryennes.

De l'étude attentive et raisonnée des contes de tous les peuples recueillis jusqu'à présent, il semble résulter une similitude presque absolue dans les récits mythiques, qu'ils viennent de l'Inde ou de la Chine, de l'Afrique, de l'Amérique ou de la Polynésie. D'où peut venir cette analogie? Viennent-ils d'une race primitive antérieure aux Aryas, aux Sémites ou aux Chamites ? Les peuplades des temps préhistoriques, l'homme des cavernes les auraient eus déjà, et ce nous semble impossible à admettre. Se sont-ils formés de partout identiques, l'esprit humain étant limité et ne pouvant sortir d'un certain cercle de créations? Cette hypothèse est admise par plusieurs savants ; mais il semble bien difficile d'accepter que dans le cerveau d'un Hellène, d'un Lapon, d'un Iroquois ou d'un Hottentot puissent éclore simultanément et toujours avec la même marche et les mêmes événements, un conte tel que Barbe-bleue, Le Petit Poucet ou Jean de l'Ours, une légende d'Œdipe, d'Hercule ou des ailes d'Icare.

Et la conformité des rites, des cérémonies superstitieuses et religieuses, des usages et des coutumes de tous ces peuples ne fait que nous conlirmer dans cette idée. Les Egyptiens, dont la civilisation remontera plus de soixante siècles, et qui ftirent les premiers instituteurs des peuples voisins et plus tard des Hellènes, n'auraient-ils pas transmis leurs légendes et leurs croyances aux nations de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique par l'intermédiaire des Phéniciens établis sur les rivages de l'Asie Mineure, et dont les vaisseaux sillonnèrent longtemps le grand lac méditerranéen et même les mers plus lointaines? Cette théorie est corroborée par

de nombreuses preuves; mais elle ne rend pas compte de tout et elle devient inadmissible quand on songe aux régions éloignées du centre et du sud de l'Afrique, de la Chine, de TAmériqueet de rOcéanie. Enân, il est une quatrième hypothèse autour de laquelle se sont groupés des savants illustres : c'est celle qui voudrait que de ITnde historique nous soient venus les contes et les légendes, et cela à Tépoque du Moyen- Age, par les Croisades et les expéditions lointaines qui mirent en contact l'Orient et l'Occident. Il est un fait certain, c'est que les Croisés rapportèrent en Europe quantité de récits orientaux qu'ils durent répéter, populariser même à leur retour de Terre Saintf;e.

La littérature légère florissait en Perse et dans l'Inde et s'était répandue jusqu'aux confins de l'Asie. Les aventuriers français, normands, italiens connurent les Apologues indiens de Sendahad et le Pantchatantra, Grâce à eux, aux troubadours, aux trouvères, aux jongleurs et aux pèlerins, des versions de ces livres de contes et d'apologues circulèrent de toutes parts. Ainsi un trouvère du Xin* siècle tira des Apologues de Sendabad une version connue sous le nom de Dolopathos. D'après la traduction latine — l'une des nombreuses qu'on en avait donné en hébreu, S3rriaque, grec, latin, etc. — un prosateur en fit à son tour le Livre des sept Sages y puis un autre, V Histoire pitoyable du prince Eraste. Il y eut aussi les Fables de Bidpaï, l'histoire de KalUa et Dimna, la Gesta romanorumy etc., etc., dont s'inspirèrent plus tard les écrivains du XVI* siècle en France et en Italie.

Mais cette influence exercée sur notre littérature par les productions orientales, se fit-elle sentir sur le peuple? Les contes du Pantchatantra et des Apologues de Sendabad sont-ils devenus populaires au Moyen- Age?

Dès l'abord il est une observation que tout le monde a pu faire : le peuple ne peut s'assimiler les productions des lettrés. Quel paysan normand ou bourguignon connaît les contes si charmants de Nodier? Quel villageois allemand a même entendu parler des récits fantastiques de son compatriote Hoffmann ?> Ou quel tenancier irlandais vous dira les aventures de Gulliver? Aucun, à moins que ce ne soit une manière de lettré, comme de loin en loin on en rencontre parmi les ouvriers des champs ou de la forêt. La démarcation serait encore plus sensible si nous parlions des écrivains réputés supérieurs : Racine, V. Hugo, Shakspeare, Goethe ou Dante Alighieri.

S'il en est ainsi de nos jours où les moyens d'informations sont si nombreux, où l'instruction se généralise, où le goût public se porte vers les œuvres de l'esprit, à plus forte raison pour le •Moyen- Age où la littérature n'était que le domaine de quelques favorisés du sort : moines, troubadours, seigneurs ou grandes dames, tandis que le peuple attaché à son champ et à sa hutte,

vivait dans Tignorance la plus complète, an milieu d'une misère dont les détails nous révoltent. S'imagine-t-on que c'était pour le pauvre serf que se chantaient les gestes guerrières, les fabliaux plaisants, les lais énamourés ? Non, certes. Le seigneur seul pouvait les entendre et partant les retenir, parce que dignement il pouvait récompenser le trouvère, le troubadour ou le ménestrel ; lui seul aussi pouvait se faire lire dans les longues soirées d'hiver les récits indiens du Pantchatantra ou des Apologues de Sendabad rajeunis dans le Livre des sept Sages ou la Gesta romanorum. Les contes de l'Inde historique purent passer dans la littérature savante sans pour cela entrer dans le fonds populaire.

D'un autre côté, pour que l'hypothèse dont nous nous occupons fat admissible, il faudrait qu'avant les Croisades on ne trouvât point, ailleurs qu'en Orient, traces de notre littérature populaire ; et qu'ensuite on ne rencontrât maintenant nos contes et nos légendes que dans l'Inde et les pays ayant été en communication intime avec elle.

Les contes égjrptiens, l'Odyssée, la littérature et la mythologie juive, grecque et romaine, fourmillent d'épisodes et de mythes analogues à ceux que nous rencontrons au Moyen- Age et à l'époque actuelle. Pour n'en citer que quelques exemples, on retrouve traits pour traits dans nos contes et nos légendes des mythes antiques réellement classiques : Les Aventures d'Ulysse dans la caverne du géant Polyphème et chez la magicienne Circè ; les Oreilles d'âne du roi Midas ; les Ailes d'Icare et celles du forgeron Wieland des Scandinaves ; le Combat d'Apollon et du serpent Python ; le Tribut du Minotaure ; la Délivrance d'Andromède par Persée ; les Travaux d'Hercule ; les Sirènes ; les Parques et les Nomes des Eddas ; la Fable d'Amphytrion et de Jupiter ; le Casque qui rend invisible le héros Persée ; Achille plongé par sa mère dans le Styx et rendu invulnérable sauf au talon ; les Aventures de Jason en Colchide ; le Sommeil d'Epiménide et celui des sept Dormants d'Ephèse ; le Pouvoir merveilleux attribué à la lyre d'Orphée, d'Amphion ou d'Apollon, etc., etc., simples ressemblances, disent les partisans du système précité. Oui, ressemblances aussi, disons-nous, mais si frappantes, si nombreuses surtout qu'elles déterminent absolument la parenté de ces légendes et nous obligent à leur chercher un ancêtre commun.

Pour le second point, on ne saurait hésiter davantage. Sans doute, il se peut qu'un conte hindou ait charmé un voyageur chinois, japonais ou cambodgien qui l'ait remporté chez lui et l'ait raconté, popularisé même dans son village ou son canton ; sans doute les marins ont pu porter au loin une légende européenne ou asiatique ; mais nous n'avons là qu'un fait particulier, local, ne rendant compte que de quelques faits isolés et par cela même sans auçune valeur. Car on ne saurait admettre que les contes

zoulous, avares, kalmoucks, kabyles, éthiopiens, javanais, australiens, néo-calédoniens ou botocoudos soient partis de Tlnde il y a huit siècles — mettons même douze cents ans — et aient pu traverser les mers les plus lointaines pour le plus grand plaisir des indigènes de ces contrées inconnues alors.

La véritable origine serait-elle alors dans tous les systèmes à la fois? et nos contes, nos légendes, nos superstitions, nos usages, nos proverbes, nos chansons populaires viendraient-ils de ces sources différentes ? Pour quelques cas, oui, mais encore pour le plus grand nombre non. Alors où est la vérité ? Pour le moment nous ne pouvons encore répondre à la question. La solution n'en sera donnée que le jour où le Folk-Lore des différents peuples aura été mis au jour par les recherches consciencieuses des hommes d'étude. L'édifice sera long à construire. Occupons-nous d'en recueillir les matériaux choisis, creusons-en les fondements et ne nous hâtons pas d'élever des pierres sur d'autres pierres ; nous courrions risque de bâtir sur le sable et de voir, comme autrefois Manol, le maître-maçon de la cathédrale d'Argis, le travail de chaque jour renversé le lendemain.

Cest ce que comprennent, du reste, les savants folk-loristes d'Europe et d'Asie. Le mouvement qui porte â recueillir les débris des anciens mjrthes et des antiques croyances, va se généralisant de plus en plus. Des sociétés nombreuses s'organisent de partout; l'une des plus importantes est la Folk-Lore Society de Londres, qui compte dans son sein les savants les plus illustres des Iles-Britanniques et des colonies anglaises, et qui publie d'intéressants mémoires dans ses Folk-Lore Records, En Espagne, M. Antonio Machado y Alvarez a organisé des sociétés provinciales qui nous fournissent de précieux documents sur le Folk- Lore espagnol. En France, des essais ont été tentés dans ce sens par MM. Eugène Rolland et Henri Gaidoz, par la publication de la MélustnCy revue de littérature populaire.

Mais les travaux particuliers des folk-loristes sont bien plus nombreux. En Angleterre, nous citerons Max Mùller, Ralston, Gomme, Kennedy, Campbell, Gould, Hunt; en Allemagne, Reinhold Kœhler, le savant bibliothécaire de Weimar, Manhardt, Benfey, Kuhn ; en Norwège, Christian Asbjôrnsen et Moë; en Suède, Cavallius et Stephen ; en Danemark, Nyrop, un tout jeune celui-là et qui promet beaucoup ; en Russie, Chodsko, Afanasieff, Khuibuikoff, Dragomanoff, Vasselowsky ; en Grèce, Politos, Hahn, L. Legrand ; en Belgique, de Reinsberg-Duringsfeld, Hock, A. Roy et principalement Félix Liebrecht ; en Autriche, Schuchardt; en Italie, G. Pitré, Sabatini, Nigri, S. Prato, Comparetti, Imbriani ; en Espagne, A. Machado, Maspons y Labros, Mila y Fontanals, R. Marin; en Portugal, Coëlho, Consiglieri- Pedroso, Th. Braga; enfin pour U France, Gaston Paris, Eugène

Rolland, Henri Gaidoz, J.-M. Luzel, F. Bladé, Paul Sébillot, Julien Vinson, Cerquand, Th. de Puymaigre, Bugeaud, F. Ortoli, etc. Les missionnaires, les explorateurs, les orientalistes, les américanistes ont publié également sur le Folk-Lore des autres parties du monde des travaux fort remarquables qu'il serait trop long de citer ici.

De cet effort, de cette poussée puissante en avant, de cet ensemble de recherches, sortira certainement, dans un avenir prochain, un édifice scientifique imposant dont nous appelons de tous nos vœux le prompt achèvement. En attendant, nous renouvelons notre demande de tout à l'heure, et nous engageons vivement nos lecteurs établis en Afrique à recueillir le plus possible des choses populaires ; ils ménageront à eux-mêmes de douces satisfactions,' et à la science de précieux éléments d'étude.

La Littérature populaire des Arabes, c'est-à-dire leurs contes, leurs légendes, leurs proverbes, leurs chansons populaires, n'a été jusqu'à présent que peu ou point explorée; II- est vrai qu'on citera les contes des Mille et une Nuits et de quelques autres ouvrages plus littéraires que populaires, les contes publiés par M. Guillaume Spitta-Bey(i) — que la science vient de perdre récemment, — le professeur R. Basset (2), les recueils de proverbes de G. Landberg(3) et de John Lewis Burchardt(*), ou de chansons de Hanoteau et de quelques autres. Mais ces recherches, excellentes en tous points, ne suffisent pas et ne donnent que des documents qu'il serait du plus grand intérêt de compléter. Les pays arabes sont si étendus : Arabie, Egypte, Tripolitaine, Tunisie, Algérie, Maroc I Il y aurait là de quoi provoquer de bien intéressantes recherches. Et puis, la littérature orale n'est qu'une partie du Folk-Lore ; les mœurs, coutumes, usages, croyances, superstitions sont de son domaine ; ce que nous savons de ces mille et une choses du peuple arabe, tout en étant plus complet que pour les récits traditionnels, demanderait encore bien des travaux.

Nous publions aujourd'hui l'Algérie traditionnelle comme contributions au Folk-Lore des Arabes, particulièrement ceux de notre colonie africaine, en vue d'apporter les quelques renseignements que nous avons pu recueillir pour augmenter d'autant la somme de connaissances que Ton possède sur les traditions de ce peuple. Avant d'aller plus loin, nous devons dire d'où nous sont venus les matériaux de cet ouvrage.

(1) ffuill. Spitta-Bey, Contes arabes modernes; texte arabo et traduct. française, iii-8», Paris.

C2) R. Basset, Contes arabes^ chez E. Leroox; Paris, 1883.

(3) G. Landberg, Proverbes et Dictons du peuple arabe, in-8«.

(4) J.-L. Bnrehardt, Arabie Proverbs, in-S*, London.

Frappés des nombreuses légendes qui courent chez les Arabes des villes aussi bien que ceux de la campagne ou des tribus nomades, nous en avions collectionné un certain nombre, et pris note de celles qui de temps à autre paraissaient dans d'estimables publications trop peu connues, où elles se trouvaient oubliées, ignorées, sans aucun profit pour les hommes d'études.

Mais c'est surtout dans la Remie africaine, organe des travaux de la Société historique d'Alger , que nous avons trouvé l'auxiliaire le plus précieux, dans diverses études de MM. Ch. Féraud, Berbrugger, Mac-Carthy, Arnaud, Brosselard, Faidherbe, Salvador Daniel, Fl. Pharaon, Cherbonneau, Bresnier, etc., etc.

D'autre part, nous avons reçu de quelques amis résidant en Algérie des documents très intéressants qu'ils nous ont fournis avec un empressement dont nous ne saurions trop les remercier.

Une fois en possession de ces matériaux, nous en avons fait une classification méthodique et nous en avons rcgeté ce qui ne nous paraissait pas essentiellement populaire ou recueilli à la tradition orale. En effet, les Arabes ont le sentiment poétique très développé ; la poésie est portée à embellir les faits et aussi à les créer quand ils manquent ; nous ne pouvions donc avoir foi dans les documents qui nous viennent de cette source, et c'est pour cela que nous les avons éliminés.

Nous avons divisé ce volume en plusieurs parties renfermant les différentes branches du Folk-Lore. D'abord sous le nom de Légendes proprement dites, nous avons donné les récits merveilleux qu'il nous a été impossible de classer ailleurs. Sur les monuments anciens, les grottes et les cavernes, les légendes ne manquaient pas, nous leur avons consacré un chapitre spécial. Sur les esprits, les fées, les lutins, les fantômes, les âmes en peine, manifestations des idées primitives des peuples, nous avons passé rapidement, les Génies, les Goules, les Djnoun de l'Orient étant généralement connus, ne fût-ce que par les Mille et une Nuits, et les Orientales de notre grand poète national.

Où nous nous sommes étendus davantage, c'est sur les Saints de l'Islam, ces fakirs, oualis, marabouts, derviches qui jouent un si grand rôle dans les superstitions arabes, dans les croyances de ce peuple ignorant et naïf. Pendant nos longues luttes en Afrique c'est toigours avec les marabouts qu'il a fallu le plus compter ; presque tous les soulèvements, tout^ les insurrections sont venues et viennent encore de quelque imposteur, ouali, marabout, mahdi, faux-prophète, qui au nom de Mohammed lève l'étendard de la révolte.

Tout le monde connaît, du moins de nom, les Khouan ou confréries religieuses de l'Algérie, et particulièrement les Aïssaoua ou firères de l'ordre de Sidi Mohammed ben-Aïssa, qui depuis plusieurs siècles çnt une réputation extraordûuôre de jongleurs^,

batelenrs, charmeurs de serpents. Les idées émises à leur sujet dans des ouvrages réputés sérieux nous ayant paru reposer sur des données peu précises, nous avons essayé de rétablir la vérité d'après des documents de la plus haute valeur qu'on nous a envoyés d'Algérie. Sur les usages, mœurs, superstitions, croyances, nous n'avons fait que passer, donnant une idée succincte de leur ensemble et ne nous arrêtant qu'au plus intéressant.

Enfin nous avons trouvé la musique populaire des Arabes si curieuse à étudier que nous n'avons pu résister au plaisir de le faire rapidement, grâce à l'excellente collaboration d'un de nos jeunes musiciens d'avenir, M. Tiersot, attaché à la Bibliothèque du Conservatoire, tout en regrettant fort que quelque habile historien de cet art n'ait essayé jusqu'à présent d'en faire une étude complète en donnant avec les airs notés, la traduction exacte (et non en vers français I) des mille et une chansons populaires, d'amour, de noces, de guerre, de deuil, qui volent depuis des siècles sur la bouche des enfants du Désert.

Nous offrons ce livre tel quel avec ses imperfections et ses lacunes, heureux si nous pouvions provoquer en Algérie et dans les pays arabes des études complètes du Folk-Lore(4) de l'Afrique.

Paris, le 13 mars 1884.

(!) Fo/Ar-Loff, des deux mots anglo-MxoD, Folk, peuple, et Lorf. tradition, MToir. Ce tenne est d'un auge cooraot en Angleterre, en Âl1em8gn^ en Espagne, en Italie et en France. Il n'axiatepu de mot français qui poiaae en donner le aens.

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