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Convention forestiere canadienne

De toutes les questions d'intérêt public qui ont trait à l'avenir économique du Canada, je n'en connais pas de plus importante que celle des forêts. C'est de ce côté que devrait converger toute la sollicitude des canadiens, puisque de la solution qu'on donnera à ce problème, dépendra, dans une large mesure, la prospérité générale du pays. Nous sommes riches en forêts ; à ce point de vue, nous sommes peut-être le peuple le plus riche du monde. Mais nos ressources forestières ne sont pas inépuisables. Le dire serait faire preuve de mauvaise foi ou d'ignorance.

De plus, nous devons tenir, non seulement à profiter, nous, de cette richesse, mais encore à la transmettre intacte à nos enfants. Quelle faute serait donc la nôtre si, par imprévoyance ou par mauvaise administration, nous en arrivions à tout compromettre et à voir venir le jour où nous serions forcés, tout comme nos voisins et pour les mêmes raisons, de chercher ailleurs les ressources que la Providence avait si largement mises à notre disposition.

Ne croyez pas qu'en vous parlant ainsi, je mette de côté, ou simplement que je regarde comme peu importantes, les richesses, publiques ou privées, qui proviennent de l'agriculture, du commerce, de l'industrie ou des mines. Au contraire, toutes doivent marcher de front et, tout en donnant le premier rang à nos richesses forestières, nous devons tenir grand compte des autres. Cependant permettez-moi de vous dire que si, ce qu'à Dieu ne plaise ! ces der-

nières disparaissaient un jour, le Canada pourrait encore vivre de ses forêts, puisque, de toutes ses ressources, la forêt constitue encore la plus sure, la plus facile à exploiter et la plus durable.

En effet, l'agriculture, l'industrie, les mines, exigent beaucoup de travail, et, au point où en sont r îdues les choses, des crises plus ou moins violentes peuvent survenir, et, de fait, surviennent quelquefois, qui les paralysent pour un temps. Les salaires des ouvriers augmentent tous les jours, et on en est à chercher avec anxiété à quel niveau s'arrêtera cette alarmante progression et quelles en seront les suites.

D'autre part, les mines, par leur nature même, ne sauraient durer indéfiniment Déjà, par exemple, on se demande, dans les pays houilliers, quand arrivera la fin des dépots de houille ; et bien qu'on ne soit pas d'accord sur la durée probable de ces dépots, tout le monde convient qu'ils disparaîtront un jour. On peut en dire autant de tous les gisements miniers, car ils ne se régénèrent pas au fur et à mesure qu'on les exploite. Au contraire ils s'épuisent. La forêt, elle, de sa nature, est inépuisable. C'est une richesse qui se reproduit sans cesse, pourvu qu'on l'utilise avec discrétion.

Elle s'accroit d'elle-même, sans culture ; des procédés d'une sylviculture bien entendue peuvent, il est vrai, en augmenter la valeur, mais elle n'attend pas les soins du forestier pour nous offrir ses trésors. Elle pousse dans tous les sols, et si, quelque part, la nature de la terre ne convient pas à telle ou telle espèce d'arbres, d'autres prennent la place, et la frondaison verdoyante conserve toujours sa continuité. Et, chose merveilleuse, c'est souvent dans les sols les plus pauvres que poussent, ici au Canada, les essences les plus précieuses. Ainsi, par exemple, tout le monde sait que nos riches forêts de pin ne se rencontrent que dans les sols légers et sablonneux, sols qui ont toujours refusé de produire n'importe quelle espèce de céréales après la disparition du bois qui les recouvrait. On sait de même que des surfaces, trop rocheuses ou à pente trop raide, n'ont plus rien produit après qu'on leur eût enlevé leur couverture de forêt. Et il est ainsi arrivé trop souvent que des produits de valeur réelle se sont trouvés à disparaître pour toujours sans que rien ne les ait remplacés.

N'oublions pas encore que le prix du bois augmente tous les jours. Dans nos cantons de l'Est la valeur commerciale du seul bois de pulpe a doublé en moins de quatre ans. Et lorsqu'on dit, sans être cependant bien sûr, que, pour l'épinette, on en est rendu au prix maximum, cette limite est loin d'être atteinte pour tous les autre bois d'œuvre; sans compter, que vu les circons-

tances, bon nombre d'essences, qui ne trouvaient pas d'acheteurs il y a quinze ou vingt ans, se vendent aujourd'hui à des prix très rémunérateurs.

Ajouterai-je un mot de l'influence bienfaisante de la forêt sur le climat, sur les pouvoirs hydrauliques? Ce serait vouloir prouver ce que personne ne met en doute. Il suffit d'ailleurs pour s'en convaincre de jeter les yeux sur ce qui s'est passé dans les régions montagneuses de la France, de l'Italie ou de l'Espagne, pour comprendre clairement à quels malheurs conduit un défrichement intensif et inintelligent.

Dans une récente étude publiée dans le numéro de janvier 1908 des Annales de l'Académie américaine des sciences politiques et sociales, M. Gifford Pinchot résume en deux points la thèse établissant l'influence de la forêt sur les cours d'eau Le premier est que le boisement diminue la différence entre le volume des hautes eaux et celui de l'étiage, par conséquent régularise le débit. Le second est qu'il protège la surface du sol contre l'érosion des agents atmosphériques, et que par suite il réduit à un minimum le remplissage des voies d'eau navigables par l'accumulation des détritus minéraux.

Il établit le premier point de sa thèse en comparant deux rivières des Etats-Unis qui ont des bassins hydrographiques égaux mais dont l'une draine les surfaces dénudées de l'Arizona, tandis que l'autre coule dans les régions boisées des monts Cascades. La première atteint un débit maximum de 9000 pieds cubes par seconde ; son débit moyen n'est que de quinze pieds cubes, et, pendant une grande partie de l'année elle est à sec. La seconde, avec une quantité de pluie annuelle de six à neuf fois plus grande ne déverse jamais plus de 3600 pieds cubes par seconde. Son débit moyen est de 1000 pieds cubes et son débit maximum est toujours au moins 27 pour cent du débit moyen. C'est dire qu'elle coule toute l'année et est toujours susceptible d'être utilisée.

Sans sortir de notre province, il est facile de trouver des exemples analogues. Il ne manque pas de rivières dont la régularité a varié grandement, au grand détriment de leur valeur comme force hydraulique, depuis que le défrichement en a atteint les sources, surtout si elles n'ont pas de lacs à leur origine ou le long de leur cours. Telles sont les rivières Chaudière, Bécancourt, Nicolet, St-François, sans compter plusieurs autres.

De tout cela nous devons conclure que, non -seulement la disparition des forêts canadiennes serait une calamité publique irréparable au point de vue du commerce et de l'énergie hydraulique, mais encore que leur amoindrissement notable par suite du défrichement mal entendu des régions qui ne de-

vraient pas l'être, compromettrait gravement le progrès économique du pays.

Nous pouvons donc dire (et tout le monde doit l'admettre) que nous avons ici une question forestière dont l'étude s'impose à tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de notre province. Je n'en connais pas de plus importante. D'autant qu'elle se complique étrangement des rapports nécessaires qui existent, entre la conservation de nos forêts comme capital économique, et le progrès de la colonisation que nous devons favoriser de toutes nos forces.

A première vue, il semble que ces deux programmes sont en antagonisme. En effet, partout où le colon s'établit, la forêt doit disparaître en tout ou en partie. Et si, comme on le dit et comme on semble le désirer quelque part, on arrivait à coloniser tout Québec, nos forêts auraient disparu pour toujours et ce serait un désastre. On se trouve donc en présence de deux intérêts opposés, qui semblent s'exclure mutuellement. Aussi les gens éclairés, les vrais patriotes, se demandent-ils avec anxiété s'il est possible de trouver comme une zone moyenne où se fera la conciliation. Je crois que ce terrain d'entente existe et c'est ce que je voudrais vous dire en quelques mots.

Lorsque les premiers colons français arrivèrent à Québec, il y a juste trois siècles, ils se trouvèrent en face des forêts vierges qui recouvraient toute la contrée. Pour extraire du sol les grains qui devaient les nourrir, ils durent s'attaquer à ces hautes et riches futaies, en enlever ou détruire les débris, de façon à exposer à l'énergie solaire les futures moissons destinées à sustenter la nouvelle colonie. La tâche fut rude. Elle dura des années; que dis-je? elle dure encore et on s'y livre toujours avec la même ardeur. On abattit avec frénésie, et, dans cette fièvre de défrichement aucun arbre ne fut épargné. Si bien, qu'après de longues et nombreuses années de travail, nos campagnes apparurent avec cette quasi nudité qu'elles ont toujours gardé depuis.

Quoi qu'on en dise, je ne crois pas qu'on puisse reprocher à nos ancêtres ce parti pris de destruction à outrance qu'on a appelé la " haine de l'arbre. " Car, après tout, les arbres que l'on eut épargnés dans le temps auraient-ils survécu à leurs compagnons abattus par le défricheur ? Dans une forêt, les individus se protègent, se défendent mutuellement ; et ceux d'entre eux qui, dans le défrichement primitf, pour une cause quelconque, se seraient trouvés subitement privés de voisinage, auraient très probablement disparu bientôt, renversés par le vent, ou tués par les conditions climatériques nouvelles auxquelles ils auraient été subitement exposés. Par conséquent les arbres isolés ne pouvaient guère survivre. Tout au plus aurait-on pu et dû ne pas abattre les touffes d'arbres qui couvraient les rochers ou qui pous-

saient dans des terrains trop pauvres pour que la culture en fût profitable.

Dans tous les cas les défrichements commencés à l'aurore du 17e siècle dans les environs de Québec, se sont continués incessamment depuis. De nos jours encore, ils se poursuivent de tous les côtés et pas assez vite au gré de ceux qui aiment véritablement notre province.

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