LÉS ÉCUMEURS DE BOIS
Quand nous parlons de forêts compromises sous prétexte de colonisation, les faits de ce genre ne manquent pas. D’après l'un des derniers rapports de M. Piché, dans le seul canton Archambault, huit milles carrés de bois ont été complètement dévastés par des colons sous prétexte de colonisation. Ces prétendus colons se sont simplement contentés d'enlever le vois, et, quand l'opération a été fini, ils ont tous disparu. Dans le comté de Bellechasse, je sais personnellement que plusieurs lots ont été absolument dépouillés par de prétendus colons qui, ils me l'ont avoué à moi-même, n'avaient jamais eu l'idée de faire un défrichement sérieux. Ils voulaient tout simplement “ faire du‘bois ”, comme on dit, sans s'occuper d'utiliser plus tard le fond lui-même. Le plus triste, dans ce derner cas, c'est que ces lots auraient été excellents pour l'agriculture.
Imaginons, si possible, l'état dans lequel ces pillards du domaine public laissent la forêt après leur passage. Elle ne se compose plus que de menus bois, de pousses jeunes ou rachitiques, trop petites pour servir à la fabrication de la pulpe: et tout le monde sait que, dans cette industrie, on utilise jusqu'aux arbres de trois où quatre pouces de diamètre. C'est une forêt virtuellement détruite.
Je me trompe, le dépouillement n’est pas aussi complet qu’on serait peutêtre porté à le croire. Il y reste bien encore quelque cho’c je veux dire les têtes et les branches des arbres abattus. On laisse tous ces déchets éparpillés sur le sol, aux hasards de la coupe. Ile résulte un fouillis inextricable qui empéche les jeunes arbres de se faire jour au soleil et de remplacer ceux qui ont été enlevés. Et ces déchets demeureront là des années, paralysant toujours la croissance des nouvelles générations, jusqu'à ce qu’ils disparaissent par leur très lente décomposition sur place.
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Cependant, les choses peuvent aller plus vite; en fait, c'est généralement ce qui arrive. Le feu se met presque toujours de la partie. Allumé par la foudre ou la négigence des passants, il consume ces menues branches comme de l’amadou, et, simultanément, tout ce qui restait encore de vivant dans la forêt. Les forêts voisines en souffrent très souvent sur de vastes étendues. Cette fois, le sol est absolument dénudé, et, pendant des siècles peut-être, il restera dans cet état. Et si on a affaire à une terre peu profonde à un soussol rocheux, ou encore s’il s'agit de surfaces à pentes raides, sur lesqu2lles l'action érosive du ruissellement superficiel est puissante, le feu détruit tout, même la mince couche d’humus dans laquelle poussaient les arbres de première venue et le roc vif est mis à nu. Et alors on peut dire que c'est la ruine pour toujours. £
Et c'est ainsi qu'on a quelquefois le lamentable spectacle d'une portion notable de la fortune publique indéfiniment compromise pour le plus grand avantage d'individus qui auront tout au plus réalisé quelques piastres aux dépens du pays.
Jusqu'ici j'ai parlé surtout de la surface du bouclier canadien comme région de colonisation. Les mêmes cor’idérations doivent s'appliquer au reste de la province, aux monts Notre-Dame et à leurs contreforts tout comme aux Laurentides. Donc, partout où il y aura lieu de craindre un conflit entre les intérêts forestiers et les véritables intérêts agricoles, on devra ex:.miner la situation très froidement.
Sachons alors ne pas nous laisser éblouir à priori par ce grand mot de colonisation dont on abuse quelquefois; sachons nous débarrasser de toutes les influences politiques ou autres, et éclairons de bonne foi le futur colon sur la valeur du lot qui lui est offert. Assurons-nous en même temps—je parle ici un peu comme si j'étais agent des terres—que l'acheteur est un véritable colon et non pas un écumeur de bois, toujours prêt à transporter sa petite scierie mécanique à cet endroit de la forêt que son petit négoce n’a pas encore décimé. Prenons garde d’être la victime de ce véritable chevalier d'industrie. Au contraire, sachons faire à cet ennemi de la forêt et, par conséquent, de la fortune publique, une guerre impitoyable et sans merci. Autant le véritable colon mérite d’être protégé et encouragé de toutes les façons, autant ce fourbe doit être traqué sans relâche ni trêve.
Dans cette lutte de chaque instant contre les pillards, les destructeurs de nos forêts, nous ne devons pas oublier le grand industriel, le ‘“ marchand de bois”. Plusieurs de ceux-ci, dit-on, sont loin d'observer les clauses de leur
contrats; et, à la façon des exploiteurs, il leur arrive de ruiner les L 1cessions qui leur sont accordées. Avec cette différence cependant que la destruction se fait chez eux plus en grand et d’une façon plus complète. Chacun agit suivant ses ressources. À ces magnats des affaires, il conviendrait d'imposer une surveillance très active, et on devrait leur retirer leurs licences sans aucun
scrupule, du moment qu’un délit sera nettement co wtaté, Qui sait ? Peutêtre suffirait-il d’une ou deux exécutions pour rendre les autres plus circons-
pects et plus honnêtes.