‹ Convention forestière canadienne tenue à Montréal, les 11 et 12 mars 1908 [microforme]Chapitre 9 sur 17 · CE QUE L'ON POURRAIT FAIRE · texte numérisé non relu

CE QUE L'ON POURRAIT FAIRE

Mais après tout, me demandera-t-on peut-être, que feriez-vous si vous étiez ministre? Tout d'abord, qu'on me permettre de remarquer que la question me parait oiseuse, car, n'étant ni rouge ni bleu, je ne serai jamais ministre. Soyez sûr d’ailleurs que je m'en console facilement, car il est toujours infiniment plus facile de dire ce qu'il faut faire que de le faire soi-même. Mais dans l'hypothèse, je me figure que je ne ferais peut-être pas plus mal que les autres.

Je n’accepterais, cela va sans dire que le portefeuille de ministre des terres et forêts, et, comme je devrais être—toujours dans l'hypothèse—miexposé aux aléas multiples, ni aux résultats

nistre à vie, je ne me verrais pas par conséquent, je serais absolument indé-

souvent inattendus des élections, pendant de toutes les cabales et de toutes les pressions politiques. Dans ces conditions, ‘je commencerais par faire examiner à fond toutes les parties boisées de la province, et j'établirais ainsi un départ rigoureux entre les régions franchement agricoles et celles qui devraient être conservées en forêt. Puis choisissant un ou plusieurs cantons agricoles dans les différents coins du pays a partout, du moins, c'est ce que laissent entendre les —je ferais arpenter les jots sur quatre ou cinq milles Les lots seraient vendus un peu plus cher, afin orstruction préaiable des chemins.

les lots ne fussent donr au Au centre, je réservera > une appelerais les colons. Mais,

il paraît qu'il y en guides officiels du colon, carrés et ouvrir les chemins.

de rentrer dans les déboursés causés par la c A moins que, le gouvernement étant assez riche, colon en toute propriété, ce qui serait l'idéal.

terre pour l'église, une autre pour l'école, puis j”y

à cette phase de l’entreprise, il y aurait quelques précautions à prendre. La

plus importante, je crois, serait de ne pas concéder au même individu un trop grand nombre de lots consécutifs, afin de ne pas trop espacer les maisons. Je

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ve parle pas ici d'autres menus détails qu'il serait plus avantageux de régler sur les lieux méties, suivant les circonstances, I me semble que, de cette façon, j'urriverais à établir, dans un temps relativement court, un bon nombre de centres puissants de colonisation et à éviter du coup toute pression intéressée, de quelque côté qu'elle puisse venir,

On me dit que ce plan, qui d'ailleurs n'est pas de moi, mais que je tiens d'un ancien missionnaire qui a véeu longtemps au lac Témiscamingue, a dé,i été exposé à nos ministres et qu'on est en train de le réaliser dans la mesure du possible, J'en remercie le ciel. Désormais donc, les choses vont aller très bien, dans le 1...1eur des mondes.

DANGERS À CRAINDREÉ

Il y a quelques années, lors de la réunion à Québec de l'Association forestière du Canada, parmi les importants travaux qui furent lus au cours des séances, on remarqua tout particulièrement l'étude d'un savant ert: nologiste de Lévis sur les insectes nuisibles aux foréts. L'énumération de ces ennemis des bois, quelque parfaite qu'elle füt, me parut présenter certaines lacunes, et je me permis de suggérer l'addition de trois insectes, oubliés par le spécialiste, et qui, dans mon opinion, font plus de tort aux forêts que tous les autres ensemble. Ces terribles insectes, vous ne les rencontrerez jamais dans les collections savamment classées et étiquetées des musées; cependant tout le monde les connaît car ils courent les rues. Voici les noms que je proposerais de leur donner: /gnorantia vulgaris, Indifferentia communis et Influentia politica.

Oui sans doute, et nous devons le dire bien haut, l'indifférence et l’ignorance, voilà deux terribles ennemis de nos forêts. Car, à prendre les choses telles qu’elles nous paraissent, c’est à peine si, chez plusieurs d'entre nous, on commence à se douter qu'il v ait ici une question forestière. Et quelquefois ceux-là même qui commencent à ouvrir les yeux se disent, comme pour calmer leur conscience: “ Etant amis que cette question existe, il ne nous appartient pas à nous, simples citoyens, de la résoudre, mais cela regarde les pouvoirs pubwcs ” ; et on laisse aller les choses comme par le passé, sans s’occuper autrement du sort que l'on prépare à ceux qui nous succederont. “ Les générations futures, se dit-on, à quoi bon y penser? Quand le temps sera venu, nos fils feront comme nous, ils se débrouilleront. ” C'est la léthargie aveugle au moment du danger.

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Il est urgent plus que jamais, et pour tous les citoyens, d'examiner à fond cette question forestière, précisément à raison de son importance, de sa complexité et de la difficulté que présente sa solution. Nous devons travailler à former l'opinion publique par une discussion sérieuse, conduite sans parti pris, discussion à laquelle tous les intéressés, c'est-à-dir., tout le monde devrait prendre part. À ce propos, si on me permettait une suggestion, je demanderais à la Société d'économie sociale de Québec de s'emparer de ce sujet et de le traiter à tous les points de vue, en s'inspirant des conditions économiques du pays. C'est une question actuelle, importante entre toutes et digne de tenter tous les esprits éclairés et vraiment patriotiques.

Quant aux influences, aux intrigues politiques, je crois qu'elles constituent le plus terrible des fléaux qui menacent nos forts, celui qui, de tous, est le plus à craindre. L'électeur en effet, assoiffé d'exploitation forestière, menace son député de changer de couleur si celui-ci refuse d'user de son influence pour obtenir des pouvoirs publics, ce qu'il désire, c'est-à-dire des terres à bois exploitables ; le député de sen côté exerce toute une pression savamment calculée sur le malheureux ministre dont il est d'habitude un des plus fermes soutiens. Et dans ce lamentable conflit entre l'intérêt public et des convoitises inavoxables, c'est trop souvent la forêt qui devient la victime. Voilà comment on peut s'expliquer cette réponse vrée que l'on dit avoir été faite autrefois, il y a bien longtemps, 71 un ministre aux abois à quelqu'un qui lui disait que, d'après les données de la science forestière, on ne devait pas ouvrir tel ou tel canton à la colonisation : “ La science forestière peut-être disait le ministre mais l'intérèt politique!”

Voilà donc les trois ennemis à qui nous devons faire une 1. € sans trève ni relâche. Le bon combat est déjà commencé et il se poursuit vigoureusement. Les pouvoirs publics sont en éveil. Tous, nous devons tenir à conserver notre principale richesse nationale, et cela en dépit mème de l'incurie souvent trop marquée hélas! des propriétaires, je veux dire la nôtre propre. Nous voulons aussi la protéger contre les convoitises mal déguisées de nos puissants et insatiables voisins. Quoiqu'on en dise, soyons bien assurés que nos forêts, en dépit de toutes leurs richesses, ne sauront pas suffire pendant longtemps à nos propres besoins et, en rnème temps, satisfaire l'appétit gargantuesque des Américains, car celui-ci, dans l'état actuel des choses, menace d'aller toujours en augmentant. Soyons plutôt trop prudents que pas assez. itvstons du bon côté de la ligne qui sépare nos vérita-

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bles intérêts des leurs, et que leur exemple même, menacés qu'ils sont à courte échéance d'une famine de bois, nous serve de leçon. I! n'y a pas de richesses, quelques considérables qu'elles soient qui puissent résister à une exploitation irrationelle, Quand on dépense à la fois capital et intérét, on

arrive nécessairement à la banqueroute, et souvent plus vite qu'on ne le pense.

Permettez-moi, en terminant, de citer à ce sujet une voix plus autorisée que la mienne. Tout dernièrement, M. Henry, professeur à l'Ecole fores-

tière de Nancy, écrivait à M. Piché: “ Cette classification en terres agricoles

et terres forestières me parait bien utile. Si elle avait existé en France on

n'aurait pas défriché des centaines d'hectares qu'il faut reboiser maintenant, La flore herbacée et l'état de la végétation arborescente vous guideront plus sûrement peut-être, et surtout plus vite que l'analyse du chimiste. Englobez dans les terres agricoles les surfaces qui sont manifestement fertiles. Il sera toujours temps, à mesure que la colonisation s'étendra, de diminuer un peu la

part du territoire forestier en donnant peu à peu aux agriculteurs les meilleures parties de ce territoire. ”

En parlant ainsi, M. Henry avait sans doute à la pensée ce qui se passait actuellement en France. Après une dilapidation sans nom des forêts de montagnes pendant la révolution française, le pays se trouve maintenant en face de deux dangers: inondations annuelles désastreuses et famine de bois. On craint, chez le public français qui pense, de voir se réaliser la prédiction de Colbert, je crois, qui disait que la France périrait un jour faute de bois. Voilà pourquoi le gouvernement français s'est mis aujourd’hui vigoureusement à l'œuvre. Il consacre des millions à reboiser les parties dé-

nudées des Alpes, des Pyrénées et des \-dennes, partout où la chose est

matériellement possible. Il espère : rriver ainsi à régulariser les cours d'eau,

les torrents de montagnes, de façon à diminuer les dangers des inondations. C'est encore dans le même but qu'il réglemente avec plus de soin les pâturages des hauts plateaux, afin d'assurer au sol une plus grande stabilité. Grâce à ces sages mesures, C:: arrivera à rétablir l’état primitif.

Et savez-vous dans combien d'années la France compte avoir terminé cette tâche de réfection du domaine public forestier? Pas avant un ou deux siècles, et cela coûtera des centaines de millions. Bel exemple d'un gouvernement qui ne craint pas d'attendre, ni de décrété des mesures qui ne produiront leur plein effet que dans cinq ou six générations.

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