‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 20 sur 51 · XLII NOTICE · texte numérisé non relu

XLII NOTICE

H volonté de Dieu soit (]ue je souffre de <c madame de Montespan. Elle est inca- « pable d'amitié, et je ne puis m'en pas- « ser; elle ne sauroit trouver en moi les « oppositions qu'elle y trouve, sans me « haïr; elle nie redonne au roi comme il « lui plaît, et m'en fait pe)dre l'estime: - je suis avec lui siu' le pied d'une bi- « zarre «ju'il faut ménager. Je n'ose lui « parler seule , parce qu'elle ne me le « pardonneroit pas ; et quand je lui parle- « rois, ce que je dois à madame de Mon- « tespan ne peut me permettre de parler « contre elle : ainsi je ne puis apporter au- « cun remède à ce. (jue je souffre ' »

Les emportements de madame de I\Iontespan prirent encore un caractère plus grave. « Il se passe ici, dit mac< dame de Maintenon, des choses ter- « ribles entie madame de Tilontc^pan et « moi : le roi en fut hier témoin. » Cette lettre paroîtse rapporter à une scène dont parle madame de Caylus. Elle dit que le roi, ayant trouvé madame de Montes -

* Lettre à TabLé Gobelin , de 1676.

SUR :\ÎA1)AMF. DE MAINTENON. XLHI

pan et madame de Mainteiiun fort échauffées, voulut connoîlre le sujet de leur discussion, fc Si Votre Majesté veut passer « dans cette autre chambre, dit fioi.de- « ment madame de Maintenon , j'aurai « l'honneur de le lui apprendre. » Le roi y alla, et elle lui peignit vivement l'injustice et la dureté de madame de Montespan envers elle; mais le roi, qui aimoit encore son ancienne maîtresse , tacha de l'excuser, et calma cet oraj^e. Il sufliroit de ces querelles, sans cesse renouvelées, pour justifier madame de Maintenon du reproche que lui font ses ennemis d'avoir eui^agé madame de Montespan à employer le ressort d'une dévotion mêlée de gaianteiie, pour mieux s'assurer du cœur du roi,

A l'époque du mariage de Ms»" le dauphin (janvier 1680 ) , le roi nomma p,jme (^^ Maintenon seconde dame d'aLouis de madame la Dauphine. De ce nioment , libre du joug de madame de Montespan, madame de Maintenon eut à la cour une existence indépendante, et son crédit continua de s'augmenter.wOn me mande, écrit

SI. IV XOTICF

« madame de Sévigné, que les coiiveisa- " tions de Sa Majesté avec madame de « Ma In tenon ne l'ont que croître et em- « beliir ; qu'elles durent depuis six heures '< jusqu'à dix; que la bru y va quelquefois « laire une visite assez courte; qu'on les « trouve chacun dans une giande chaise, « et qu'après la visite finie, on reprend le « lil du discours. Mon amie (madame de '< Coulanges ) me mande qu'on n'aborde « plus la Dame sans crainte et sans res- « pect, et que les ministres lui rendent la f( cour que les autres leur font \^> — «Nul autre ami, écrit-elle encore, n'a « tant de soins et d'attentions que le roi " eu a pour elle; et, ce que j'ai dit bien rt des fois, elle lui fait connoître ww pays «.tout nouveau ; '^e veux dire le commerce « de l'amitié et de la conversation , sans «chicane et sans contrainte "". >^

Voyant que le cœur du roi lui échaj)poit, madame de Montespan enjj;agea !e

' Lettre à sa fille, du 21 juin ï 6S0. Fojyez aussi les lettres des 5 et 9 juin de î.'v u-èine année. ' Lettre à la même , du 19 juillet 1680.

SUR MADAME DE M AINTtNOPf . Xl.V

duc tle Villars à demander la main de madame de Maintenon ; piquée du refus de celle-ci , elle se réunit , pour la perdre, avec Louvois, Marsillac (depuis duc de la Rochefoucauld) et la duchesse de Richelieu. Ils raccusèrent auprès de la reine de chercher à devenir la maîtresse du roi. « Il en auroit donc trois, dit un » jour madame de Maintenon. — ■ Oui , » répondit madame de Montespan, moi, » de nom, cette ûWe [mademoiselle de Fon- * langes) de fait, et vous de cœur '. » Tous les efforts de cette cabale furent inutiles. La reine estimoit madame de Maintenon; elle disoit hautement qu'elle n'avoit jamais été si bien traitée que depuis que cette amie du roi étoit en faveur. « La famille royale j écrivoit ma- V) dame de Maintenon , vit dans une iniion » tout-à-fait édifiante; le roi s'entretient » des heures entières avec la reine; le don » qu'elle m'a fait de son portrait est tout » ce qu'il y a eu de plus agréable pour moi

' l.ellre à loatlamc de Saiiit-Genui, du i-î juin

'< depuis que je suis à la cour : c'est dans '< mon esprit une distinction infinie. Ma- « dame de Montespan n'a jamais eu rien <i de semblable ^ »

La reine mourut, le 3o juillet iG83, dans les bras de madame de Maintenon.

Celle-ci se retiroit, lorsque le duc de la Rochefoucauld, plus occupé de la douleur de sou maître que de la haine qu'il portoit à la dame d'atours, la poussa dans l'appartement du roi , en disant : « Ce « n'est pas le temps de le quitter, il a be- «■ soin de vous.» Elle ne resta que peu d'instans avec Louis XIV, et revint auprès de madame ladauphine, qu'elle suivit à Fontainebleau peu de jours après.

« Ce fut pendant ce voyage , dit ma- « dame de Caylus , que la faveur de ma- « dame de Maintenon parvint au plus « haut degré : je vis tant d'agitation dans « son esprit, continue-t-elle, que j'ai ju- « gé depuis, qu'elle étoit causée par une <x incertitude violente de son état, de ses

' Lettre à madame de Saint-Geian, du l*"" nuvenibre 1CS2.

SUR MADAME DE MAINTENOX. XLVii

« pensées, de ses craintes et de s^f's espéy rances; en un mot, son cœur n'étoit » pas libre, et son esprit étoit fort agité.., >j Le calme succéda à l'agitation , et ce fut » à la fin du même voyage. »

Seroit-il permis de chercher, à l'aide de ce peu de mots, à pénétrer dans les sentiments secrets de madame de Maintenon? Son amour pour les grandes choses avoit trouvé à se satisfaire jusque là dans l'amitié du roi, la reconnoissance de la reine, l'estime de la France. A la mort de îa princesse, l'ambition, que la Roche loucauld qualifie d'ardeur des grandes âmes % se réveilla dans madame de Maintenon : il ne restoit plus qu'un pas à faire: toutes bcs pensées furent dirigées vers le moyen de le franchir. Les illusions la séduisirent; elle crut, parce qu'elle le désiroit, que Dieu lui inspiroit cette pensée pour maintenir le roi dans la piété. Son imagination lui peignit les amis qu'elle pourroit servir, les malheureux qu'elle soulageroit; et elle ne vit plus qu'une œuvre

' Maximes , 3oi.

XL VIII NOTICK

niciitoire clans une action dont la vanité etoit le mobile. Dès- lors elle reçut avec complaisance l'aveu de la tendresse du roi ; elle n';iccorda rien à une amitié qui, chaque jour, prenoit davantage la teinte de la passion; mais elle laissa entendre qu'elle ne refuseroit pas d'écouter des propositions qui pourroient se concilier avec la vertu. « A quarante-cinq ans , écri- » voit-elle à madame de Frontenac, il w n'est plus temps de plaire; mais la vertu » est de tout âge... Il n'v a que Dieu qui » sache la vérité... Il me donne les plus » belles espérances .. Jelerenvoietoujours » affligé et jamais désespéré... » Ce dernier mot peint madame de Maintenon; si elle eût imposé silence à l'ambition, elle se fût retirée delà cour, pour ne pas rester plus long-temps exposée à la plus séduisante des tentations. Le roi l'aimoit ; il le lui dit : ils se donnèrent de mutuelles espérances; et satisfaite de l'avenir qui s'ouvroit devant elle , madame de Maintenon retrouva le calme.

La place de dame d'honneur de madame la Daiiphini^ étant devenue vacante

SUR MAn.VMF. DF. MATr^TENON. XLÎX

en 1684 , lé roi voulut y nommer madame de Maintenon; elle refusa cet honneur, et elle pria même le roi de n'en point parler; mais Louis XIV en instruisit la cour dès le soir même. Ce refus fit beaucoup de bruit ; et comme le dit madame de Caylus : « On y vit plus de gloire que de mo- » destie. »

Le roi avoit résolu de ne point se remarier; il ne vouloit ni garder le célibat, ni vivre dans un état qui avoit long-temps troublé sa conscience : une union légitime, mais secrète, avec madame de Maintenon, lui parut de nature à concilier tant d'intérêts opposés. Il fit part de son projet à Louvois, qui, se jetant à ses pieds, le conjura d'y renoncer. Louis XIV, mécontent, lui ordonna de se retirer : on croit qu'il ne laissa pas ignorer cette circonstance à madame de Maintenon , qui « non-seulement pardonna à ce ministre, » ditVoltaire, mais apaisa le roi dans les » mouvements de colère que l'humeur » biusque de Louvois inspïroit quelque- » fois à son maître (1). «

' Siècle de Loiih XIV, ch. XXYII.

On a dit que les époux avoient reçu la bénédiction nuptiale dans un des cabinets du roi , la nuit, des mains de M. de Harlay, archevêque de Paris, en présence du père La Chaise. Il paroît que les témoins furent Montchevreuil , le chevalier de Forbin et Bonteraps. Louvois, dit-on, n'y fut pas appelé. L'époque de cette célébration est aussi incertaine que les circonstances qui l'ont accompagnée. St-Siraon et madame de Caylus pensent qu'elle eut iieu dans l'hiver qui suivit immédiatement la mort de la reine. Il est plus probable que ce ne fut qu'en. 1 68 5 : Louis XIV n'eût pas offert à une femme qui lui auroit été unie, des fonctions qui l'auroient mise dans la dépendance de madame la Dauphine.

Voltaire recule cette date jusqu'au mois de janvier 1686. Ce mariage restera toujours au nombre des faits dont on ne peut douter, quoiqu'il soit impossilDle d'en rapporter des preuves.

De ce moment, madame de Maintenon eut, dans le particulier, les prérogatives et les honorables distinctions qui ne pouvoient appartenir <ju'à l'épouse du roi.

SUR MADAME DE MAIM'ENON. Lï

Elle occupoit, au haut du gtand escalier de Versailles, un appartement de plainpied avec celui du roi , et elle se plaçoit, à la chapelle , dans la tribune réservée à la reine. Le roi ne l'appelojt que Madame; et par le respect qu'il lui témoignoit , il dounoit l'exemple à toute la cour. Il passoit chez elle une partie de la journée; et elle y conservoit un fauteuil en sa présence : à peine se levoit-elle un instant quand M8' le Dauphin , ou Monsieur, frère du roi, venoient lui rendre visite. Mais, en public, madame de Maintenon ne prenoit aucun rang ; elle n'étoit plus qu'une personne de la cour. « Je Tai « vue à Fontainebleau , dit Saint-Simon , « en grand habit chez la reine d'Angle- « terre, cédant absolument sa place, et se « reculant partout pour les femmes titrées, '< pour les femmes même d'une qualité « distinguée... polie , affable , parlant « comme une personne qui ne prétend « rien, qui ne montre rieu, mais qui en « imposoit fort. ' »

' Mémoires de Saint-Simon , t. II , p. 70 , éd. (le Strasbourg , 1791.

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