SUR MADAME TE MAINTENON. LXXVII
Madame de Maintenon connut et pratiqua de bonne heure les vertus religieuses: on ne peut lire ses lettres, ses entretiens , et les écrits que Bourdaloue et Godet des Marais lui adressèrent, sans demeurer convaincu qu'elle étoit dirigée par une véritable piété. On la vit alors blâmer les motifs qui l'avoient d'abord fait agir, comme une autre auroit déploré de grands écarts. « Y a-t-il rien de plus op- » posé à la vraie vertu, disoit-elle , que « cet orgueil dans lequel j'ai usé ma jeu- « nesse? C'est le péché de Lucifer et le plus « sévèrement puni par ce Dieu jaloux qui « se plaît à résister aux superbes. »
Telle a été madame de Maintenon :
mais elle n'obtint justice qu'auprès d'un petit nombre de ses contemporains. Son étonnante fortune froissa les uns, humilia les autres , lui créa partout des ennemis. Madame de Montespan et sa société ; les femmes qui prétendoient encore au cœur du roi ; les princes jaloux de la confiance qu'elle avoit obtenue; les princesses humiliées de ses réprimandes ; les ministres choqués de voir leur crédit partagé
et souvent traversé ; la maison d'Orléans qui lui attribuolt la défaveur marquée dans JaQuelle son chef étoit tombé , et regardoit la fortune du duc du Maine comme son ouvrage : protestants , jansénistes et quiétistes, tous réunis contre elle, luireprochoient les maux et les revers de la France. Madame de Bavière, Saint-Simon et LaFare, furent les échos de ces préventions, et ils remplirent leurs écrits d'accusations que la haine avoit dictées. Saint- Simon eut sur l'opinion une influence d'autant plus grande, que ses écrits, demeurés long-temps secrets, sembloient contenir des vérités dont la publication étoit redoutée. Une réputation méritée d'honneur et de vertu donnqit plus de poids à ses assertions j et ce qui n'étoit en lui que causticité s'attribuoit à la sévérité de ses mœurs. Duclos et Marmontel le lurent sans précaution : ils adoptèrent trop souvent ses récits envenimés par la prévention. Voltaire, toujours judicieux quand il n'a pas intérêt à cesser de le parc )ître , fut plus équitable envers madame de Maintcnon : il la montre « ne s'em-
SUR MADAWK DE MAINTEKON. LXXIX
« pressant jamais de parler d'affaires d e- « tat , paroissant toujours les ignorer, « rejetant bien loin tout ce qui avoit la « plus légère apparence d'intrigue et de « cabale, beaucoup plus occupée de com- « plaire à celui qui gouvernoit que de '«gouverner, ménageant son crédit, et « ne l'employant qu'avec une circonspec- « tion extrême. «Voltaire avoit vécu avec les contemporains de madame de Mainte^ non : les Mémoires de Saint-Simon ne lui étoient pas inconnus ; mais il se défia prudemment d'un écrivain que !a passion a quelquefois tellement dominé , que Féneion lui-même n'est plus à ses yeux qu'un homme lin et adroit, arrivé par l'intrigue.
La Beau me] le a jMiblié les Lettres de madame de Maintenon , qui sont les meilleurs mémoires de cette femme célèbre :
elles présentent, dit Voltaire, « un carac- « tère de na,turel et de vérité, qu'il est « presque impossible de contrefaire. ^ » Il ne faut pas y chercher le genre d'agré-
' Siècle de Lnds XLV.