SUR LE SILENCE
MARIE
Ne remarquâtes-vous pas, mademoiselle, que jouant une de nos conversations devant un homme de grand mérite, il nous demanda si nous n'en avions pas sur \c Silence?
HORTENSE
Je m'en souviens fort bien , et j'en fus / a
fort choquée ; car il parut par ce discours qu'il trouvoit que nous parlions trop.
LOUISE
Il aurait eu tort, car nous ne parlions que parce qu'on le vouloit.
CHARLOTTE
Et quand nous aurions parlé de nousmêmes, mademoiselle, aurions-nous eu grand tort ? ^
LOUISE
Nous ne sommes pas d'un âge où nous dussions parler sans un ordre exprès.
CHARLOTTE
Eh quoi, mademoiselle, si nous étions capables de dire de nous-mêmes ce qu'on nous apprend , ne faudroit-il pas le dire ?
Je crois que le silence doit être le partage des jeunes gens , surtout des filles.
ÉLÉONORE
A.joutez encore, des filles nourries dans mie maison où tout doit marquer la piété.
HORTENSE
Est-ce que la piété consiste dans le silence ?
Elle n'y consiste pas absolument ; mais il la conserve; c'est une des dépendances de la modestie chrétienne.
ÉLÉONORE
Le seul usage du monde empêche les jeunes gens de parler beaucoup.
HORTENSE
Vous condamnez donc les jeunes personnes à paroître stupides.
ÉLÉONORE
Il lescondamneroit à beaucoup écouter avant que de parler.
4 CONVERSA^TIONS INEDITES
CHARLOTTE
Tous les soins qu'on prend de nous seroient bien inutiles, si nous n'avions pas plus d'esprit que les autres.
LOUISE
Faites- vous consister l'esprit à parler ? Il y en a beaucoup plus à se taire.
ÉLÉONORE
On ne voit guère de personnes établir leur réputation en parlant beaucoup , ce qui d'ordinaire fait dire bien des sottises.
HORTENSE
Ah ! pour des sottises , je n'en voudrois pas dire; mais c'est ce que l'esprit sait bien éviter.
Il faut être bien habile pour les éviter toujours : il y a bien des sortes de fautes que commettent ceux qui parlent beaucoup; bien des péchés , des médisances , des railleries et des vanités.
Bien des choses inutiles ; bien des petitesses.
HORTENSE
Vous m'épouvantez , mesdemoiselles , par le grand nombre de fautes que vous venez de me faire connoître , et je ne croyois pas qu'il fallût éviter tant de choses dans la conversation.
LOUISE
Plus vous vivrez , mademoiselle, et plus vous connoîtrez qu'il n'y a rien de si beau à une fille que de savoir se taire.