‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 35 sur 51 · SUR LES DISCOURS POPULAIRES · texte numérisé non relu

SUR LES DISCOURS POPULAIRES

VICTOIRE

Savez -VOUS , mesdemoiselles, le nouvel arrêt qu'on vient de donner contre les toiles peintes?

CLOTILDE

Je viens de l'apprendre, et j'admire que le Roi et ses magistrats s'occupent de telles bagatelles, dans un temps où il y a des affaires si sérieuses.

MÉLAME.

Il est vrai qu'il n'importe guère si on porte de la toile ou du taffetas.

ROSALIE

C'est bien quelque intérêt qui fait attaquer les pauvres gens qui vendent ces sortes de marchandises.

VICTOIRE

On ne voit qu'injustice ; j'entendois, il y a quelques jours , déplorer celle qu'on vient de faire à un homme qui a trouvé une invention de faire des souliers à bon marché ; il ne demande que la liberté de les vendre seul ; on la lui refuse.

Ce n'est pas le moyen de donner de l'émulation aux hommes, et il faudroit des récompenses pour ceux qui s'avisent de quelque chose.

CLOTILDE

Y a-t-ii une injustice pareille à celle des toiles? Quand on pense qu'il faut que le pauvre donne au Roi.

MÉLAME.

?î'ayant que son travail pour le nouvrir lui et toute sa famille.

VICTOIRE

Nous ne finirious pas si nous repassions les violences que l'on fait ; mais est-ce (jue mademoiselle Pauline etmademoiselle Célestine ne pensent pas comme nous?

Elles gardent un grand silence.

PAULINE

Il est vrai, mademoiselle, que je pense très-différemment, et que je trouve trèsiacile de vous convaincre qu'il n'y a nulle injustice à ce que vous venez de dire.

CELESTINE.

Et je soutiendrai qu'il y a beaucoup de justice, de raison et de bonté.

MÉLANIE

Quoi! Il est possible de trouver tout ce que vous venez de dire dans la défense de s'habiller de toile peinte !

DE MADAME DE MAINTENON. g

PAULINE

Un des grands inconvénients du royaume est que l'argent en sorte ; il en sort par ces niarchandises qu'on ne trouve pas en France.

CÉLESTINE

Un des grands biens d'un royaume est qu'on y établisse des manufactures ; elles tombent quand on n'achète pas ce qui s'y fait , et ou ne l'achète pas quand on a la liberté de prendre ce qui vient des pays étrangers.

Les femmes, qui font la moitié du monde, aiment toujours mieux ce qui vient de loin.

Me voilà un peu éclairée et presque convaincue sur les toiles; mais que diront ces demoiselles de ce pauvre cordonnier ?

lO CONVERSATIONS INEDITES

PAULINE

Qu'il est très-louable ; qu'il faut qu'il vende ses souliers, mais non pas tout seul , car la bonté qu'on auroit pour lui ruineroit tous les autres.

VICTOIRE

Mais les autres se serviront de son invention !

PAULINE

Mais une invention qui n'enrichit qu'un homme , et qui en mettroitun grand nombre à l'aumône seroit une mauvaise invention.

CÉLESTINE

Il faut, mademoiselle, que votre cordonnier vende et qu'il gagne comme il lera sans doute dans la nouveauté des souliers qu'il a imaginés ; ensuite les autres l'imiteront, et alors ils gagneront tous un peu moins , mais plus également.

Rien n'est plus injuste que des privilèges sur les choses nécessaires.

CLOTILDE

Je ne sais pas trop ce que c'est que des privilèges.

C'est qu'un seul ait une permission qui exclue les autres de faire ou de vendre la même chose.

CLOTILDE

Nous voudrez- vous prouver aussi qu'il est juste de faire payer la taille à un homme qui n'a que son travail pour nourrir toute sa famille ?

CÉLESTINE

Il ne nourriroit pas sa famille en repos, si le prince ne le mettoit en sûreté : il seroit exposé au pillage des ennemis, si les soldats ne le gardoieut.

MÊLANTE.

D'accord; mais pourquoi ce misérable paiera- t-il ces soldats ?

PAULINE

Et qui est-ce qui les paiera? Le Roi n'a poiut de bien particulier. Il prend d'une main sur ses sujets pour leur rendre de l'autre.

CLOTILDE

Qui a établi ces droits ?

CÉLFSTINE.

Celui qui a établi les rois et les souverains. Dès que César a été, on a payé un tribut à César.

CLOTILDE

Qu'est-ce qu'un tribut?

PAULINE

Une marque de sujétion ; une reconnoissance de son souverain.

DE MADAME DE MAINTENOÎV. l3

ROSALIE

Un prince ne seroit-il pas plus habile ot plus heureux de laisser ses sujets dans l'abondance, vivant en paix de leur travail ?

CÉLESTINE

Nous avons déjà dit qu'il faut des armées pour le garantir de ses voisins; mais sans compter même cette raison -là, le peuple ne travailleroit guère , s'il étoit dans l'abondance.

ROSALIE

Il se reposeroit; pourquoi s'y opposer ?

PAULINE

Que deviendrions-nous , si personne ne vouloit nous servir, et faire tout ce qui est nécessaire pour notre nourriture, pour notre vêtement , pour notre habitation ? Que deviendroit la terre , si elle n'étoit pas cultivée ? Tout ce qui se recueille demande du travail ; il faut que les peuples aient besoin de travailler.

i4 CONVERSATIONS INEDITES

CÉLESTINE

Combien de maux suivroient cette oisiveté ! que de vices, que de débauclies , que d'emportemens , que de querelles !

s'il faut que les honnêtes gens s'occupent, à plus forte raison ces sortes d'hommes grossiers et sans éducation.

Ces demoiselles sont bonnes et se sont laissées prévenir par la pitié ; l'expérience nous fera voir que fort souvent nous la plaçons mal.

Vous prétendez donc nous persuader qu'il n'y a rien d'injuste; que tout est réglé à souhait , et qu'il faut que les malheureux le soient.

PAULINE

Non, mademoiselle , car il n'y a rien de parfait ; quoique les lois et les ordres du prince soient justes, ils sont souvent mal exécutés. Il se commet mille injus-

UE MADAJME DE MAINTKNON. U

tices par ieur autorité ; mais c'est un mal qui a toujours été, qui sera et qui est sans remède.

VICTOIRE

Et pourquoi sans remède ?

CiÉLESTINE.

Parce que les hommes sont très-imparfaits , et que le meilleur gouvernement est celui où il se fait le moins de mal ; mais il ne faut pas prétendre d'éviter tous ces inconvénients.

VICTOIRE

Permettez donc les plaintes, puisque VOUS convenez qu'on souffre et qu'on souffrira toujours.

PAULINE

On ne peut permettre les plaintes et les murmures à des personnes aussi bien élevées et aussi éclairées que vous l'êtes ici.

CELESTINE.

Non seulement nous n'y devons pas

ifi CONVERSATIONS INÉDITES

loiiiber , mais il faut s'opposer aux murmures des autres, les consoler et tâcher de leur faire entendre raison.

MÉLANIE

Quelle raison leur dire pour les consoler d'un état malheureux comme est celui de n'avoir pour tout bien que son travail , pendant que les autres sont à leur aise ?

CÉLESTINE

Un bon laboureur et un bon artisan sont plus heureux que nous dans les temps ordinaires; ils gagnent leur vie, et la passent plus doucement que les grands.

PAULINE

Dieu a fait les états différents. Si chacun y demeuroit en paix, tout en iroit mieux.

VICTOIRE

Je ne croyois pas que les toiles peintes nous menassent à tant de réflexions sé- ]ieuses.

CÉLESTINE

I! faut en faire sur tout, pour ne pas se laisser entraîner au torrent des discours généraux qu'on fait , sans avoir rien approfondi.

VICTOIRE

On dira que nous parlons comme ayant été élevées dans un lieu tout dévoué au Roi et à la faveur.

PAULINE

On verra que nous savons nos devoirs, qui nous obligent à craindre Dieu, à honorer le Roi , et à être soumises à toute autorité.

MÉLANIE

Comment! vous nous voulez soumettre au juge du village ?

CÉLESTINE

Oui , assurément : toute autorité vient du prince ; il faut la reconnoître.

iS CONVERSATIONS INEDITES

VICTOIRE

Tout cela me paroît tyrannique.

CELESTINE.

Parce que vous n'en voulez pas voir la raison. Cette tyrannie vous accommode pourtant quand elle met votre vie et votre bien en sûreté , et alors vous voulez bien reconnoître les juges , les sergents et tout ce qui contribue à réparer les torts qu'on vous auroit faits.

PAULINE

Ne voyez-vous pas , mesdemoiselles , que tous ces murmures se font sans réflexion ? Y a-t-il rien qui paroisse si violent, si tyrannique et si injuste que le pouvoir que les hommes se sont donné de faire mourir des hommes comme eux?

et cependant, mesdemoiselles, vivrionsnous si on ne punissoit tous les crimes?

DE MADAME DE MAINTENON. I Qr

VICTOIRE

Vous êtes si raisonnable qu'il n'y a pas moyen de vous résister, mademoiselle, et me voilà bien résolue de profiter de tout ce que vous venez de nous dire.

CONVERSATIONS INEDITKS

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