‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 40 sur 51 · SUR LA REPUTATION · texte numérisé non relu

SUR LA REPUTATION

ANASTASIE

En faisant des réflexions sur toutes les instructions que nous entendons tous les jours , j'ai de la peine à accommoder la charité qu'on nous prêche , avec cette haine du monde qu'on veut nous inspirer.

PLACIDE

Nous devons haïr le monde parce qu'il est mauvais et que nous y trouverons toutes sortes de dangers.

ANASTASIE

Pourquoi voulez-vous juger qu'il est

5o CONVERSATIONS INEDITES

mauvais et qu'on vous y tendra des pièges ?

PLACIDE

Voici la personne du monde la plus capable de débrouiller nos idées.

VALÉRIE

Je n'ai sur vous , mademoiselle , que l'avantage des années, et vous avez bien plus d'esprit que moi.

ANASTASIE

Nous parlions de cette haine qu'il faut avoir pour le monde , et je demandois si elle est compatible avec la charité, qui nous défend de le juger.

VALÉRIE

Une faut juger personne en particulier, mais se défier de tous.

PLACIDE

Comment puis-je me défier san^, juger qu'on mérite cette défiance ?

DE MADAME DE MAINTENON. 5l VALÉRIE.

Il ne faut pas croire positivement qu'un tel ou qu'une telle la mérite , mais il faut le craindre, et se conduire sur ce pied -là.

ANASTASIE

Pourquoi ne voulez-vous pas que je croie ce qu'on me dit ?

Quoi ! Si un homme vous dit qu'il est charmé de vous , vous le croirez par charité ?

ANASTASIE

Il faut que je le croie , ou que je l'accuse de mensonge.

Oui, mademoiselle, c'est un mensonge; il n'est point charmé de vous; il vous le dit pour vous gagner et pour vous perdre ensuite.

PLACIDE

Vous faites les hommes bien méchants.

'J'À CO'VERSATIONS 1>EDITES

VALÉRIE

Ils le sont, en effet, et ces sortes de mensonges sont si bien établis qu'il n'y a que les sottes qui s'y laissent surprendre.

ANASTASIE

Que leur revient-il de ces surprises ?

VALÉRIE

La vanité de s'être fait aimer de vous , et de vous avoir persuadée qu'ils vous aimoient.

PLACIDE

C'est un martyre de vivre dans le monde, s'il est tel que vous le dépeignez. Quoi 1 toujours douter de ce qu'on dit! toujours craindre qu'on ne veuille nous tromper et nous perdre!

VALÉRIE

Heureux en effet ceux qui en sont retirés ! mais tous ne peuvent vivre dans la retraite. Il faut se conduire au milieu des méchants avec la crainte et les précau-

tions de ceux qui marchent au bord des précipices.

ANASTA3IE.

Pourquoi se donner toutes ces peines ?

VALÉRIE

Pour éviter le plus grand de tous les malheurs , qui est la perte de sa réputation.

Et je passerai ma vie dans la contrainte pour établir une réputation que l'on peut perdre sans faire de mai ?

Une partie de votre vie se passera , en effet, àétablir cette réputation; mais l'autre partie se passera à en jouir, et vous n'aurez pas regret alors aux peines que vous aurez prises.

ANASTASIE

Et qu'est ce que cette grande récompense ?

VALÉRIE

L'estime de tout le monde , le respect de votre famille , la confiance des mères et des maris , qui croiront leurs filles et leurs femmes en sûreté , quand elles seront auprès de vous; votre seul nom justifiera, sans qu'on ose y trouver à redire.

Vous avez un grand talent , madame , ])our faire aimer la vertu ; je suis charmée de ce que vous venez de dire, et je sens bien que je voudrois tout souffrir pour une telle réputation.

AINASTASIE.

Je voudrois avoir tout souffert, mais j'avoue que le temps de la souffrance me paroît fort long.

Aimez-vous mieux ne penser qu'à vous divertir , vous attirer de mauvais procédés , faire tous les jours une nouvelle , dont vous serez le mauvais personnage j

voiries honnêtes i,^ens s'éloigner de vous; être réduite à vivre avec les libertins, qui vous mépriseront ensuite, et qui ne voudroient pas que vous vissiez leurs filles, dans le même temps qu'ils vous rendent toutes sortes de soins , et à être à la fin abandonnée de ces libertins mêmes qui ne peuvent plus vous souffrir ?

ANASTASIE

Ils ne m'abandonneront point si je leur conviens ; et pourquoi voulez -vous qu'ils me méprisent de faire comme eux ?

VALÉRIE

C'est le privilège de la vertu, de se faire respecter par ceux même qui n'en ont point; et c'est une des punitions du vice, d'être méprisé par les vicieux.

PLACIDE

3e me rends, et je vais m'imposer toutes sortes de contraintes pour établir cette réputation. Je me défierai des hommes , et tâcherai de ne voir guère que des f^?mmes.

56 CONVERSATIONS IMIuITES

VALÉRIE

C'est un projet qui avancera beaucoup votre ouvrage, mais il ne sera pas achevé; il faut se défier des femmes; elles ne valent guère mieux que les hommes.

ANASTASIE

Du moins on ne dira pas que je les aime, et que je veux en être aimée.

VALÉRIE

Pour nous, l'honneur que les hommes nous veulent ôter n'est pas le seul qu'il fciut établir et conserver avec toutes sortes de soins.

Que voulez-vous encore nous demander ?

VALÉRIE

D'avoir de la probité, c'est-à-dire de ne pas tromper; d'être exacte à tenir ce que vous promettez , désintéressée , secrète , et telle, en un mot, que tout le monde

comptât sur vous , comme sur le plus honnête homme.

ANASTASIE

Je croyois que tout éloit fait quand une femme n'avoit jamais eu de mauvais commerce avec un homme.

VALÉRIE

Il est vrai que c'est ce qu'on deiiiànde le plus aux femmes; mais ce qui fait qu'on s'en contente vient du peu d'estime qu'on a pour elles , et de ne point vouloir compter sur les autres qualités , d'honneur, de probité et de secret, comme s'il n'y avoit que les hommes qui en fussent capables : cependant je ne voudrois pas que nous leur cédassions là-dessus.

PLACIDE

D'où vient ce mépris qu'ils ont pour nous ?

VALÉRIE

De notre foiblesse , et de la pente que nous avons à n'aimer que les bagatelles.

5 s CONVEESATIONS INÉDITES

PLACIDE

Si on nous élevoit comme eux , nous vaudrions autant qu'eux.

VALÉRIE

Je le crois comme vous ; mais on ne nous inspire , en effet , que la bonne grâce et l'ajustement.

A>ASTAS1E.

Je suis un peu plus embarrassée que je n'étois; et en voulant m'éclaircir sur un article , j'ai vu tant de difficulté à m'établir une bonne réputation, que je ne sais par où commencer.

Les difficultés excitent le courage, au lieu de rebuter; et j'espère , mademoiselle, que vous ferez mieux que vous ne voulez nous le faire croii e.

DE MADAME DE MAINTENON, fjC)

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