‹ Conversations religieuses de Napoléon, avec des documents inédits de la plus haute importance ou il révèle lui-même sa pensée intime sur le christianisme, et des lettres de mm.le cardinal Fesch, Montholon, Hudson Lowe, Marchant, et un facsimile de l'écriture de l'empereur;Chapitre 12 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Après avoir attristé l'attention du lecteur par le récit tragique de la mort d'un enfant impie, peut-être ce même lecteur prendra-t-il du délassement à reposer sa vue sur un objet qui présente du moins l’adoucissement des consolations, et le mélange d’une instruction sublime.

S'ilest vrai que la mort du plus chétif indi- | 1

vidu, celle de l'impie lui-même, assez impie pour invoquer le néant, contient quelque chose d'excessif et de souverain, je ne sais quelle horreur qui impose, si l’audace de cette invocation, en plongeant dans la stupeur ceux qui environnent le lit de mort d’un athée, les y retient par un affreux attrait, pour en épier les gestes, pour en admirer le moindre mot, qui retentit avec la puissance d’une émanation de l'éternité, avec quel pieux respect ne faut-il pas recueillir les dernières paroles d’un prince illustre, vénérer les vestiges d'une voix qui eut la puissance d'ébranier le monde, alors qu’il en jaillit une lumière céleste qui éclaire et purifie toute une existence. Telles sont les dernières paroles de Napoléon, où brille la foi sincère d'un grand homme, la noblesse et l'élévation des sentiments, l'amour et l'éclat des vertus, enfin toutes ces clartés, qui sont cellés de la religion et d'une âme chrétienne, près de quitter la terre et de s'envoler vers les hauteurs du sublime

empyrée.

Il s’agit ici uniquement de l'instant suprême de Napoléon, de son choix éternel, et du sacré linceul dans lequel il lui plut de s’envelopper

comme du vêtement de son éternité, pour mourir et comparaître au tribunal de son créateur, comme il lui avoit plu autrefois de ceindre | le diadème et de s'envelopper du manteau impéril, alors qu'il s’agissoit de vivre Ha vie du temps et de dominer l'univers. Ici rien de profane; il n'y a de place que pour les inspirations de la foi et pour les splendeurs religieuses qui ont brillé à l'entour du lit funèbre, posé sur un rocher et pour ainsi dire sur les flots de l'Océan, splendeurs qui ont illuminé les angoisses d’une bien longue et bien cruelle

ägonie...

En commencant le récit de la mort de l'enfant . impie, pour préciser la date de l'événement trop réel de ma tragique histoire, je désigne l’année de la décadence et de l'écroulement du trône ‘ de l'empereur. Ce grand nom une fois proponcé, par une idée d’allusion au dessein qui me préoccupoit, je crus devoir, opposant à un enfant impie un grand homme religieux, parler brièvement de la mort chrétienne de Napoléon : . je me vis obligé à relater dans une note tout le passage suivant, extrait des mémoires du doc- - teur Antommarchi.

« Le 21 avril, à une heure et demie, l’empereur demande l'abbé Vignali. — « Savezvous, abbé, ce que c’est qu'une chapelle ardente? — Oui, sire. — En avez-vous desservi? — Aucune. — Eh bien! vous desservirez la mienne. » Il entre à cet égard dansles plus grands détails, et donne au prêtre de longues instructions.

Sa figure étoit animée, convulsive, je suivois avec inquiétude les contractions qu'elle éprouvoit , lorsqu'il surprit sur la mienne, je ne sais quel mouvement qui lui déplut.—« Je ne suisni philosophe ni médecin; je crois en Dieu, je suis chrétien, catholique romain. » Et se tournant vers le prêtre: « Je suis né dans la religion catho- »lique, je veux remplir les devoirs qu’elle im- » pose, recevoir les secours qu'elle administre. » Vous direz tous les jours la messe dans la » chambre voisine, et vous exposerez le saint-sa- »crement pendant les quarante heures. Quand » je serai mort, vous placerez votre autel à ma tête, dans la chambre ardente, vous continue- » rez à célébrer la messe; vous ferez toutes les » cérémonies d'usage; vous ne cesserez que lors- » que je serai en terre. »- L'abbé se retira, je demeurai seul. Napoléon me reprit sur ma prétendue incrédulité. — « Pouvez-vous la pousser

»à ce point, pouvez-vous ne pas croire à Dieu, » car enfin tout proclame son existence, et puis »les plus grands esprits l'ont cru? — Mais sire, »je ne la révoquai jamais en doute; je suivois les » pulsations de la fièvre : votre majesté a cru »trouver dans mes traits une expression qu'ils »n'avoient pas. — Vous êtes médecin, répon- » dit-il; ces gens là, ajoüta-t-il à demi-voix, ne ...sbrassent que de la matière, ils ne croiront ja- » mais rien. » (Tome II, pag. 117-118. Mémoires du docteur Antommarchi, édition de Barrois, 1825, ) |

Ainsi le monstre du respect humain avoit pénétré jusque dans la prison de Longwood, et le philosophisme étoit là, essayant d’'intimider l'empereur lui-même. Comment n’auroit-il pas plus tard essayé de même d'’atténuer sa dé:

faite? :

Rien de plus précis que le texte d'Antommarchi qu'on vient de lire. Plus loin le docteur ajoute les lignes suivantes :

Le 3 mai, deux heures après midi, la fièvre diminue. Tout le monde se retire. L'abbé Vi

gnali reste seul avec le malade. Il nous rejoint quelques instans après dans la pièce voisine, et nous annonce qu'il a administré le viatique à l'empereur.

Maintenant voici ce qu'on lit dans M. de Norvins, qui donne un démenti formel à M. le docteur Antommarchi :

« Napoléon était trop pénétré du sentiment de sa propre grandeur pour ne pas croire à l’immortalité de l’âme. Le a1 avril, il voulut .rendre l’hommage du chrétien à ce dogme consolateur. La veille, à l'insu des généraux Bertrand et Montholon, l'autel se trouva dressé dans la chambre voisine de celle de l'empereur. Il avoit tout prescrit lui-même au chapelain qui reçut sa confession. L'état du malade ne permit pas qu'on lui administrât le saint viatique. Seul avec l’abbé Vignali, qui ne l’avoit connu qu'à Sainte-Hélène, il ne donna à aucun témoin de sa puissance passée le spectacle de cette dernière abdication. »

Que signifie cette dernière phrase ? Venant de M. de Norvins, l’auteur d'un traité de l'im-

mortalité de l’âme, je n’y puis reconnaître la gentillesse superbe d’un philosophe. Je ne vois pas bien le sens du mot abdication. Que veut donc dire M. de Norvins? je n'en aurois tenu compte, si les historiens, en adoptant le récit d'un auteur véridique d’ailleurs, ne couroïent le risque de s'égarer, comme: a fait déjà notamment M. Laurent de l'Ardèche. Il est vrai, M. de Norvins impute uniquement à la maladie d’avoir empêché l’empereur de recevoir le saint viatique. La modération impartiale de ce langage, tout en justifiant la volonté de l’illustre malade , n’en laisse pas moins de l'incertitude sur un fait, qu'il m'a paru intéressant d'éclaircir.

En outre, et par un motif qu’on appréciera plus tard, je prie le lecteur de bien remarquer ces paroles de l'empereur :

a Vous direz tous les jours la messe dans la chambre voisine, et vous exposerez le saint-sacrement pendant les quarante heures. »

On ne peut douter que ce füt pour lui seul, que l’empereur demandoit cette messe quoli-

mn $

dienne, pour y assister en esprit, puisqu'il étoit instruit qu’il touchoit à sa dernière heure. Ces messes ne pouvoient donc se rapporter qu'à lui et à son besoin de se préparer à la mort, par des prières plus fréquentes, en implorant publiquement les mérites du Rédempteur ; ce qui est bien la marche d’un grand cœur, d’un esprit loyal, d’un repentir sincère, et la voie pour fléchir Dieu et obtenir un pardon réel, par une confession de foi éclatante. Ah! sans doute, jetant en arrière le regard de la réflexion, il sentoit alors le besoin d'abriter une vie d’agitation et d’orgueil, dessous la chair et dessous le sang sacré du médiateur et du prêtre éternel!

À Dieu ne plaise que dans une circonstance si solennelle, je me serve d’autres expressions que de celles dont se sert l'Eglise, et qui sont les expressions consacrées.

Napoléon vouloit tous les jours la messe à partir du 21 avril jusqu’à sa mort, puisqu'il ajoute : |

« Quand je serai mort, vous continuerez à dire la messe, vous ne cesserez que lorsque je serai enterre. » |

M. de Norvins, d'accord sur ce fait essentiel avec M. Antommarchi, rapporte :

.« Qu'un autel avoit été dressé /a veille du 21 avril par ordre de l’empereur, qui avoit tout prescrit lui-même au chapelain. »

Pendant quinze jours, l'empereur, selon sa volonté, et selon le texte formel de M. Antommarchi et de M. de Norvins, a donc eu tous les jours la messe dans sa chambre.

Certes, M. de Norvins ne peut être suspect de partialité en faveur de l'Eglise, et le témoignage de M. Antommarchi est uneautoritéirrécusable, alors qu'il rapporte des paroles qui l'accusent lui-même d'incrédulité; sa fidélité est d'autant plus louable, qu'il a eu besoin de se faire violence, pour enregistrer des paroles précieuses à l’histoire et chères à la religion.

Je reviens à M. de Norvins. Comment a-t-il | pu commettre une erreur aussi grave au sujet du saint viatique ? Il le dit lui-même : la maladie seule s’est opposée à la réalisation des sentiments et de la volonté de l'empereur.

. « La nature de la maladie, dit M. de Norvins, a empêché Napoléon de recevoir le viatique.»

Il est vrai que des vomissemens fréquens étoient une des souffrances, et un des caractéres de. la maladie, mais dans une si longue agonie, qui a duré près de trois mois, certainement il y a eu des jours de calme, et cela sufit. Cependant j'avoue qu’en lisant le journal d’Antommarchi, je ne devinoïis pas le jour de la cérémonie religieuse; c’est ce qui m'a engagé à faire de nouvelles recherches. Je m'y suis livré avec toute la conscience possible, et je n'ai pas lieu de m'en repentir, puisque dans l'intérêt de la vérité j'ai trouvé au-delà de mes espérances.

Parmi les personnes qui ont accompagné l'empereur à Sainte-Hélène et qui sont demeurées avec lui jusqu’à la fin, il en est deux dont le dévoûment auroit adouci, s’il eût été possible, l'âpreté de l'exil les horreurs du délaissement et les tortures d’une prison cruelle, choisie par l’astuce unie à la haine, et donnée en garde à l'hypocrisie, ce sont MM. les généraux Bertrand et Montholon. |

L'Europe, dont le jugement sera celui de la postérité, les a distingués, et leur nom brillers dans les fastes de l’histoire d’un éclat d'autant plus vif, que nul ne pourra suspecter ni ternir la pureté du mobile qui inspira leur résolution. C'étoit à eux que je devois m'adresser d’abord, comme aux plus illustres témoignages de tout ce qui avoit dû se passer à Sainte-Hélène,

Néanmoins, la première personne que j'allai consulter, ce fut M. Marchant. Il me sembla qu’en sa qualité de premier valet de chambre, il devoit être au courant aussi bien que personne d’une scèned'intérieur. Ce fut de lui que. j'appris, « que c’étoit la nuit, que l'empereur avoit accompli ses devoirs religieux; le général de Monthalon étoit seul de garde cette nuit-là, et lui seul pouvoit en signaler les détails. » M. Marchant ajouta : « Pour moi, j'ai vu sortir l'abbé Vignali le matin, ayant accompli, je n'en doute pas, les fonctions de son ministère ; mais je n'en fus informé avec toute la maison qu’au jour , et quand tout étoit fini. Du reste, je me . rappelle fort bien plusieurs à parte de Napoléon avec l'abbé Vignali : Ce qui n’a pas lieu d’étonner de l’empereur, qui avoit l'âme naturelle-

ment religieuse, jusqu'à prononcer même avec l'émotion d'un ami de la divinité cet ordre si : simple : « Ouvre la fenêtre, Marchant, ouvre-la » bien grande, que je respire l'air, cet air si bon » que le bon Dieu a fait. »

Souvenir touchant, exclamation naïve, où se réfléchit l'extrême bonté d'âäme et l'extrême misère du conquérant du monde, réduit à humer avec délices quelques gorgées de l'air insa- Jubre d’un sol marûâtre et d'un roc inhospitalier!!!

M. Marchant m'apprit aussi qu'il étoit présent à l'entretien avec l'abbé Vignali, rapporté plus haut par le docteur Antommarchi, et que ce dernier avoit omis une chose bien essentielle pour l'éclaircissement. |

« J'étoislà, me dit M. Marchant, avec Antommarchi et l'abbé Vignali. L'empereur parloit de choses bien graves, lorsque le docteur se permit d'éclater de rire, ce qui étoit bien indécent de toute manière. Aussi ne fut-il pas repris dans des termes modérés, comme ceux qu'il relate. Ayant atténué sa faute, il a de même

adouci les reproches qu'il s’attira ; l’irritation de l’empereur fut au comble, et je conçois bien que le docteur n’en aït rien rapporté, puisque moi-même, je me refuse à le répéter, par res- ” pect pour la mémoire de l’empereur, qui a pardonné au docteur , et qui, l’ayant chargé de plusieurs commissions honorables, l’a de plus nommé avec estime dans son testament, »

Malgré de vives instances auprès de M. Marchant, pour savoir les termes dont s'étoit servi l'empereur, il n’y voulut pas consentir, mais il ajouta : « Ne craiguez pas de dire sous ma responsabilité que l’empereur l’a tancé d'importance, pour un rire si déplacé, dans une circonstance aussi solennelle. »

Singularité bien digne d’être remarquée, M. Marchant ne me répondit qu’en hésitant, sur le fait des messes qui, d’après l’ordre de l'empereur, devoient se dire tous les jours, depuis le 21 avril jusqu'à sa mort, de l’aveu de MM. de Norvins et Antommarchi.

«a Ce que je puis affirmer, me dit M. Marchant, c'est qu'un autel fut construit à cette in-

tention, mais aussitôt démoli; ét autant que jé puis me le rappeler, on interpréta le désir de l'empereur, on crut que l'office devait avoir lieu seulement après sa mort. D'ailleurs (continua M. Marchant) c'est Saint-Denis qui a construit. l'autel, c'est aussi lui qui l’a démoli; interrogez-le, adressez-vous à lui pour ce détail, si M. le général Montholon ne juge pas à propos de vous satisfaire lui-même. » |

Evidemment, M. Marchant (qui m'a paru un homme de tactet doué d’une grande circonspection ) ne disoïit pas tout ce qu'il savoit. Il y avoit du calcul et un parti pris dans ses réticences. Evidemment, il y avait eu à Sainte- Hélène, une volonté assez puissante pour lutter contre celle de l’empereur, en faisant démolir un autel construit par son ordre. De qui émanoit cette volonté ? on le saura plus tard, et je dirai le nom du personnage; l'on pourra juger qu’il s'en faut de beaucoup que l'on soit informé de tout ce qui s’est passé à Sainte-Hélène. Hélas! on néglige Dieu, on méprise les scènes de la religion | | |

Ayant écrit à M. le général Montholon pour

avoir un rendez-vous, il me fit l'honneur de me recevoir.

Dès notre première entrevue, il me confirma la vérité de l'objet spécial de ma visite, au sujet de l'extrême onction, du saint viatique, en fixant les dates, rectifiant les erreurs, remplissant les omissions, citant Napoléon, etcomplétant les détails, de manière à ne plus laisser aucun doute sur l'essentiel. « Il étoit heureux, me dit-il, de saisir une occasion, qui ne s'étoit pas encore présentée, de témoigner des sentiments religieux de l'empereur, sentiments si favorables au christianisme. »

Le général me lut d’abord ce début solennel du testament, qui est une profession de foi : Je meurs dans la religion apostolique, romaine. Ënsuite il ajouta :

« L'empereur étoit chrétien par instinct et par conviction, par suite de son éducation ita- Éenne, autant que par la nature de son génie particulier. Une fois débarqué sur le rivage affreux de sa captivité, il devoit avec son caracpère élevé, s’apercevoir, et il s'aperçut aussitôt

de l’impardonnable, du grossier oubli qu'on avoit fait d'un prêtre, dans la précipitation à l’écarter de l’Europe, pour. aller le déposer sur un rocher, au fond de l’immensité des mers, et dans une île où il n'y avoit ni prêtre, ni église catholique. Il en souffrit visiblement, et c'est à cette souffrance qu'il faut rapporter des paroles qu'on trouve éparses dans le Mémorial de Sainte-Hélène, et qui ont dûretentir dans toutes les âmes religieuses :

« Quelle bonne fortune, messieurs, si nous pouvions nous résigner , et offrir à Dieu nos malheurs et notre captivité. »

« Tombés de si haut dans une si extrême infortune, supportée en vue de Dieu, ce seroit le sujet d’un grand mérite, et peut-être notre plus sûre consolation. »

Ces paroles sont de Napoléon; il est certain que son malaise, par suite de la privation d'un prêtre, se manifestait plus particulièrement le dimanche. Il paraissoit, ce jour-là, dans ses traits, un redoublement de mélancolie et d’a- * mertume; Enfin c’est un dimanche, que je me

ÿ souviens de l'avoir entendu s’écrier : « Voyez, messieurs, examinez ce que c’est que la piété du roi Très-Chrétien; jugez d’après leurs actes, ces princes légitimes, ces monarques de droit divin ? jugez la Sainte-Alliance. Que pensent-ils de moi, ou que faut-il penser d’eux ? leur conduite à mon égard, est-ce de la religion où de la haine? Que prétendent-ils, en me privant des consolatons religieuses? me prennent-ils, ou veulentils me faire passer pour une bête brute ? et tous les habitants dé cette plage protestante, quiont les yeux fixés sur nous, ces soldats, ces officiers

qui célèbrent enfin le jour du Seigneur , que doivent-ils croire de moi? »

« Ce jour-là même, autant que je me le rappelle, ajouta le général, l’erh pereur écrivit une lettre confidentielle au cardinal, pour demander un prêtre en qui il pourroit placer sa confiance. Voici la raison qui le fit écrire directement lui-même. Sa demande d'un prêtre, plusieurs fois réitérée, depuis son arrivée à Sainte-Hélène, étoit demeurée sans réponse de la part du cabinet anglois; c'étoit le général Bertrand qui, par la nature deson titre degrandmaréchal, et dans l’ordre de ses fonctions, avoit

dû transmettre au gouvernement anplais le vœu du captif. Celui-ci finit par concevoir quelque soupçon sur le mode de transmission , sur les instances, le peu de vivacité du général à poursuivre l'exécution d'un vœu qui ne lui-plaisoit pas précisément, et contre lequel il s’étoit permis des plaisanteries et quelques réclamations indirectes. »

Cependant le général Bertrand avoit écrit la lettre suivante au cardinal Fesch, quelques jours après la mort d’une personne du service de l'empcreur.…... : |

« Nous sentons tous les jours le besoin d'un ministre de notre religion ; vous êtes notre évéque , nous désirons que vous nous en envoyiez un, français ou italien; veuillez dans ce cas, faire choix d'un homme instruit, ayant moins de quarante ans et qui ne soit pas entêté des

principes anli-gallicans. Le sieur Cipriani,

maîlre-d’hôtel de l'empereur, est décédé, le 27 févrir dernier, à Longwood, à quatre heures de l’après midi. Il a été enterré dans le cimetière protestant, mais on a eu soin de faire mettre dans l'extrait mortuaire, qu’il étoit mort dans

le sein de l'Église catholique apostolique romaine. Le ministre anglican auroit volontiers assisté le mort; mais celui-ci auroit désiré un prêtre catholique; comme nous n’en avons pas, il a paru ne pas se soucier d’un ministre d'une autre religion... »

(Extrait d’une lettre du général Bertrand au cardinal Fesch. )

Le général Montholon me disoit :

a Oui, l'empereur étoit chrétien; chez lui {a foi étoit un principe naturel, fondamental; le sentiment religicux arfivoit à la surface aussitôt qu'il y étoit le moindrement appelé par la circonstance d’une sensation extérieure, d’un raisonnement fortuit. Quand quelque chose d’inhumain, d'irreligieux, osoit se produire devant lui, il semble qu'on attentoit à son organisation intime; il étoit mal à son aise, il ne pouvoit se contenir; alors il protestoit, il s’opposoit, il s’indignoit; son esprit faisoit éruption, il ne mé-° nageoit plus personne. Tel étoit son caractère, son naturel. Je l'ai vu, oui, j'ai vu cela, et moi; l'homme des camps, qui avois oublié ma reli:

gion, je l'avoue, qui ne la pratiquois point, je

m'en étonnois d’abord; mais ensuite j'en pris des pensées, des émotions, qui me demeurent à présent, quisont souvent pour moi des sujets de réflexion profonde. J'ai vu l'empereur religieux, et je me dis à moi-même : il est mort dans la religion, avec la crainte de Dieu. Je ne puis me dissimuler que l’âge me talonne , que la mort arrive aussi pour moi, et je voudrois mourir comme l’empereur. Je ne doute pas même que le général Bertrand ne soit préoccupé comme moi du souvenir des conversations religieuses et de la mort de l’empereur;

le général, voyez-vous, finira peut-être comme

son maître et son ami. »

Le général de Montholon eut la bonté de me donner ces détails de vive voix, à peu près dans les mêmes termes qu'on vient de lire :ilen

ajouta d’autres qu'on lira tout à l'heure, sur

l'extrême-onction et sur le saint viatique, avec des confidences que je vais mettre également sous les: yeux. du lecteur. Souvent le général faisoit parler Napoléon et le citoit de mémoire. Tout le monde est en quelque sorte à même de reconnoître la verve inspirée et l'éloquence naturelle de ce parler si bref, profondément mar-

qué du signe de la puissance. Jamais la pensée ne se faisoit attendre, et les mots couloient sans effort de la bouche du général, et se gravoient de même dans ma mémoire. .

Néanmoins je crus devoir demander au géné- :

ral, s’il ne lui répugneroit pas de m'écrire une lettre, qui seroit un témoignage authentique des sentiments et de la piété de l'empereur. Il eut la bonté d'accéder à ce vœu si naturel de ma part : il me promit spécialement un récit fidèle de la solennité religieuse qui avoit consolé l’agonie de l'empereur.

La demande d’un prêtre fut donc uniquement le résultat des réflexions, un acte de la conscience de l'empereur, et une détermination de sa volonté.

Si l’on en croit M. de Las-Cases, le cabinet anglais fit des résistances, et le saint-père eut besoin d’exiger cette condescendance ; il menaça

d'en appeller d’un refus et d’un délai inexplicables à l'Europe entière. Enfin Londres donna

son acquiescement, en permettant au cardinal Fesch de nommer un ecclésiastique.

Les instances de l’empereur avoient vaincu la mauvaise volonté qui depuis deux ans lui refusoit même les consolations -religieuses dans son exil; il en reçut la nouvelle le 4 novembre 1818, par la pièce officielle suivante, qui est un document inédit, émané d'Hudson Lowe ” lui-même. |

DOCUMENT /NEDIT D'HUDSON EOWE.

The governor perusing te instructions he has received from earl Bathurst, one of His Majesiy’s principal secretaries of state, has the honor to communicate as follows :

That cardinal Fesch, having represented to the pope | the desire of general Bogaparte to have a priest resident at Longwood , in whom he may confide, and having made an application to the prince regent, for permission to procure and send to Sainte-Hélène, a roman Catholic priest to attend on general Bonaparte. His Royal Highness, who had seen no reason to withold his assent, to his application on behalf of general Bonaparte, had sisnified his consent that cardinal Fesch, should agreably to general Bonaparte, vishes select a

priest for that purpose, and that this priest should have permission to reside at Longwood , subject to such conditions as it may be necessary, for him previous by to subscribe,

The governor has te honor further, to make hnown that earl Bathurst having observed in the governor's recent despatches, general Bonaparte had expressed a wish to have a french surgeon of known reputation established at Longwood, and to have a cook in whom he could place confidence, his lordship had availed bimself of the same opportunity to make general Bonaparle’s wishes, on this subject, known to cardinal Fesch ; according to him to select persons for both. these situations, to proceed to Sainte-Hélène in company with the roman catholic priest, and under similar engagements as to the restrictions of their communications, and intercome with inhabitants of the island.

Earl Bathurst has added he would not fail to give the governor the earliest informations of the names of the individuals selected for theses offices and of the probable percid of their departure of England.

Sainte Hélène, 4 november 1818.

Pour copie conforme à la minute renfermée dans le portefeuille de Sainte-Hélène, F. MonrTuozon.

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