TRADUCTION DU DOCUMENT OFFICIEL INÉDIT D'HUDSON LOWE
Le gouverneur, suivant les instractions qu'il a reçues du comte Bathurst, un des premiers secrétaires d'état de Sa Majesté, a l’honneur de communiquer ce qui suit : |
” Que le cardinal Fesch, ayant représenté au pape, que le général Bonaparte désiroit avoir un prêtre, résidant à Longwood, en qui il paisse placer sa tonfiance, et s’étant adressé au prince régent, pour obtenir la permission d'envoyer au général Bonaparte, un prêtre de la religion catholique, Son Altesse Royale, qui n'avait point trouvé de motif pour rejeter * la demande faite par le général Bonaparte, avoit consenti à ce que le cardinal Fesch, suivant les désirs du général Bonaparte, choisit un prêtre, et que ce prétre eût la permission de demeurer à Longwood, assujetti aux conditions auxquelles il pourroit être nécessaire de le faire souscrire. |
De plus , le gouverneur a l'honneur de faire savoir -que le comte Bathurst, ayant remarqué dans les dernières dépêches du gouverneur, que le général Bonaparte avoit exprimé le désir d’avoir un chirurgien ‘français, d’une réputation connue, établi à Long-
wood, et d’avoir un cuisinier à qui il pôt se fier, Sa Seigneurie avoit profité de celte occasion, pour faire savoir au Cardinal Fesch, les désirs du général Bonaparte (1) à ce sujet, lui permettant de choisir les personnes qui devront remplir ces deux places, et qui seront assujetties aux mêmes conditions, côncernant leurs rapports avec les habitants de l’île, et à partir pour Sainte-Hélène avec le prêtre catholique.
Le comte Bathurst a ajouté qu'il ne manqueroitpas de faire part au gouverneur, le plus tôt possible, des noms des individus choisis pour ces emplois, et da temps de leur départ de l’Angleterre.
4 novembre 1818, . Gertifié conforme à l'original,
Paris, 4 avril 1840.
F. Montuocow.
(4) Le titre de général est répété presque à chaque ligne. Le motif en est simple. Tout le sort funeste de Napoléon est résumé dans ce seul mot. Hudson Lowe et Napoléon ont la même opinion au sujet de cette répétition. Tout le fiel britannique se retrouve dans celte injure qui offense le ciel et les hommes, étant l'équivalent da régicide. ( Vote de l’auteur.)
L'empereur ayant reçu cette nouvelle, attendoit avec impatience l'arrivée des prêtres annoncés par la missive d'Hudson Lowe; il en parloit avec une joie anticipée. C’étoitle premier adoucissement et une consolation réelle qu’il alloit recevoir par leur présence. « Enfin, di-
» soit-il, nous aurons la messe le dimanche!
» revoir la religion, c’est revoir la patrie. Privés » de nos familles, du moins nous en aurons les
» mœurs, nous aurons un lien, une communi- » Cation avec l'Europe, l'union des souvenirs.
» Si nous fondons un autel catholique dans » cette île, nous avons le droit d'en être fiers, car » nous y arborons l’étendard de la France et
» d’une victoire perpétuelle contre notre en-
» nemi. Oui, la religion va élever une nouvelle
» barrière entre Plantion-House et Longwood,
» entre ces hérétiques et moi. Ces prêtres qui
» arrivent, ce sont des coreligionnaires, des
» compatriotes, des frères, un renfort contre » l'Angleterre. »
Le mot hérétique étoit souvent dans la bouche de l’empereur. Il ne le prononçoit jamais qu'avec l'accent de l'injure absolue, et de la condamnation définitive qu’implique ce mot. Hud-
son Lowe étoit un hérélique, c'étoit le cri d’une âme religieuse, mais aussi d’un Italien, d’un Corse, et de l’empereur prisonnier et victime de la perfidie des Anglais.
Mais une raison plus grave lui faisoit désirer les prêtres, sa santé délabrée ; il avoit le pressentiment de sa fin prochaine et prématurée.
Frappé de cette idée, il en parloit souvent : « l'Angleterre réclame mon cadavre, disoit-il, . * je ne la ferai point attendre. » Il prévoyoit l'heure, de la mort ; avec le même calme qu'il ‘ prévoyoit autrefois l'heure de la victoire. Les âmes vaines se repaissent d'illusions; il faut la vérité à l'âme de Napoléon, même celle de la mort. Mais avant de raconter sa sublime agonie, il est convenable de réunir, de citer ici toutes les paroles religieuses de l’empereur , éparses dans le Mémorial de M. le comte Las-Cases, dans O’Méara et dans Antommarchi, en y mélant les.souvenirs inédits.les additions, les rec” tifications que j'ai été à même de recueillir. Le lecteur, entendant plusieurs témoignages, formera plus facilement, plus sûrement sa conviction. Cés voix différentes sont plusieurs chemins vers un même but, et une transition à des eon-
fidences plus explicites et plus étendues. Mais
quelques phrases sorit nécessaires pour expliquer la graduation des idées et des faits. -
Napoléon, quoi qu'on en ait dit, fut toujours
jaloux du soin de sa dignité personnelle, mais il le fut ‘surtout à Sainte-Hélène. Il semble qu’il vouloit reconquérir par la surveillance et l’empire sur soi-même, la puissance qu'il avoit perdue sur le monde, et se venger ainsi de la fortune et de l'indigne surveillance de son geôlier. Chez les hommes vulgaires, la pensée est la vaine écume de leur esprit léger et irrésolu. Chez un grand homme, la pensée est le fruit de la volonté. Sur le trône, Napoléon s’étoit fait une longue habitude de ne parler qu'avec réflexion, mais dans la captivité de l'île Sainte-Hélène , 1l
* ne parle plus que pour l’histoire ét en présence
de la postérité. Telle est la disposition personnelle del'empereur; maïs il faut tenir compte ausai de l’état moral et de la disposition d'esprit des personnes qui l'entourent, de leur influence et de leurs rapports réciproques. Les exigences ne sont plus célles du trône, mais celles du malheur. Dans la prison du Temple, Louis X VI fut abreuvé d'outrages; on osa lui disputer même la consolation des pratiques extérieures. On
célébra le saint sacrifice dans la prison du Tem- . ple une seule fois, le jour où le roi martyr alloit
lui-même offrir à Dieu le sacrifice de sa vie innocente, mais du moins là s'arrêta l'outrage; si”
. les mains qui avoient tenu le sceptre n'étoient libres, la conscience l'étoit. Déplorable effet du malheur des tempsl il est certain que non seulement Napoléon fut enchaîné et privé comme Louis X VI de la pratique religieuse, pendant un laps de temps assez long, mais de plus on osa lui contester la liberté de l’âme. Il fut constamment gèné dans la franche expression de ses sentiments religieux. Au-dehors, il redoutoit ses
partisans en Europe, que la politique lui com- |
mandoit de ne pas choquer, et dans son inté- À
rieur, il redoutoit certain compagnon de son exil, qui ne craignoit pas de se montrer hostile à là religion, incrédule même en présence de son, maître. Quoi donc ! la fidélité même étoit une autre servitude ; il se scntoit l'obligé de ses compagnons d'exil. Ah ! qu’il comprit bien alors tout ce qu'il y avoit de cruel et d’ironique, dans un dévouement qui n’est point l'unité des | principes : quelle union que celle qui peut finir avec la vie, parce qu’elle n’est pas l'union du
cœur. Déjà l'empereur , malgré tous ses efforts
pour retenir auprès de lui MM. Gourgaud et Las- Cases, les avoit vus s'échapper du rivage et fuir un séjour odieux, où ils le laissoient captif. ‘Il faut se placer au point de vue de cette situation délicate, pour apprécier les ménagements et la lenteur de Napoléon à exprimer toute sa pensée, relativement à ses croyances religicuses. Maïs sa fierté s’en indigne. Dès le - commencement de son séjour à Sainte-Hélène, dès les premières conversations, aussitôt que le mot religion est prononcé, l'empereur se déclare sans ambiguïté pour l'affirmative; mais une fois qu’il a satisfait au devoir de l’honnête homme, cela suffit pour le moment, il s'impose de ne pas en dire davantage. Pour sauver sa susceptibilité, il ménage celle d'autrui; on devine le prince, qui veut qu'on sache qu'en pareille matière, il a son opinion indépendante, mais qui ne veut pastyranaiser l'opinion dissidente : telle est l'étiquette, l'esprit de la conversation à Sainte-Hélène, jusqu'au jour où les prêtres’ débarquent dans l’île. Fortifié par leur présence, l'empereur sera plus libre de laisser prendre tout son essor à sa pensée religieuse.
D'après ce qu'on vient de lire, peut-il exister
des doutes sur la cause qui détermina l’arrivée des prêtres à Sainte-Hélène? Qu'on suspecte encore ici l'intention de l’empereur : le soupçon est l'âme de la malignité; mais la malignité ne peut point attaquer autrement un acte aussi significatif. En attribuera-t-on la moralité aux compagnons de..l'empereur? par exemple, à M. de Las Cases? Mais on contrediroit M. de Las Cases lui-même, ses préjugés, ses mœurs, et le portrait de sa ressemblance originale tracé par lui-même dans ses écrits, où l'univers entier, d'un seul coup d'œil, peut lire et juger la valeur religieuse, morale et intellectuelle de Lafayette en miniature. Le général Gourgaud lit la Bible et veut qu'on le sache; mais la lecture de la Bible n'implique pas qu'on soit un homme religieux. M. Gourgaud peut avoir la foi et ne pas avoir la pratique. Jd’affirme que ce n'est pas Jui qui réclama un prêtre pour le service de Longwood; peut-être étoit-il déjà préoccupé du projet d'abandonner Sainte-Hélène, qu'il effectua quelques mois après M. de Las Cases, y laissant leur maître captif, et allant chercher, sinon la messe en Europe, du moins leur plaisir et leurs affections... Nous avons entendu tout à l’heure le général Montho-
lon nous déclarer, avec sa franchise militaire , « qu'il avoit oublié sa religion dans les camps. » Quant aùû général Bertrand, justement cité dans le Mémorial pour ses réparties antireligieuses, qui chagrinoïient et quelquefois même irritoient l'empereur, on ne peut lui attribuer d'avoir attiré des missionnaires catholiques dans l'île de Sainte-Hélène. Quel est donc celui qui fit des sollicitations à cèt égard ? L'empereur lui seul. Ce fut son mouvement propre, son esprit, sa conscience, qui surmonta l'indifférence de ces compagnons, les railleries du général Bertrand et la mauvaise volonté du cabinet anglais... Les citations suivantes porteront la lumière et la conviction chez les plus incrédules.